Pour la compréhension de la
suite de l’histoire, une succincte présentation de celui-ci s’impose :
c’était un homme politique connu, il était même secrétaire général du parti
politique PRA (Noureddine Boukrouh) qu’il avait, cependant, quitté de son
propre chef, à la suite d’une mésentente avec le président de ce parti. Après
cette démission, il connut, lui aussi, sa traversée du désert politique. Comme
par hasard de dix ans aussi. Et, comme « le hasard fait bien les
choses », nous nous sommes retrouvés, lui et moi, après plus de trente ans
de séparation, et cela grâce à Internet. En effet, nous avions fait le lycée
ensemble. Dans les années 1970. Puis, après l’obtention du baccalauréat, nos
routes s’étaient séparées. Nos retrouvailles eurent lieu en 2008.
Comment ? Dans quelles
conditions ? C’était, en fait, encore une fois, grâce à l’avènement de
l’Internet qui a, admettons-le, entrainé un bouleversement d’ordre
informationnel et médiatique à l’échelle mondiale en réduisant considérablement
les distances et le temps. Il est tout à fait clair qu’en agissant ainsi sur la
dimension temporo spatiale, Internet a, de facto, réduit le monde en un petit
village. Et, forcément, dans un petit village, presque tous les gens se
connaissent, se rencontrent et se parlent. Au détour d’une ruelle de ce
village, j’ai rencontré donc mon ami, pour utiliser un langage imagé.
A cette époque, même s’il était en
retrait par rapport à la chose politique, il intervenait, de temps en temps,
par des écrits d’un niveau intellectuel très appréciable, sur les médias
algériens. Il faut dire que ses analyses politiques étaient pertinentes.
C’est ainsi qu’un beau jour, « sur
la page 2 du Quotidien d’Oran du samedi 6 décembre 2008, l’article qui a attiré
mon attention portait le titre de "Malaise algérien" ; il a
attiré mon attention pour deux raisons : D’abord le nom de l’auteur de
l’article ne m’était pas inconnu et il m’a rappelé de vieux souvenirs qui remontent
au milieu des années 70, années pendant lesquelles nous avions, l’auteur et
votre serviteur, fréquenté la même classe au lycée "Thaâlibiya"
d’Hussein Dey ».
Ne partageant pas tout à fait son
point de vue, exprimé sur cette page du Quotidien d’Oran, je lui ai fait, sur Agora
vox, donc indirectement, une réponse. L’a-t-il bien ou mal prise, cette réponse
je veux dire ? Je n’en sais absolument rien. Il ne me l’a jamais dit. Et
moi non plus, je n’ai pas essayé de savoir quelle a été sa réaction en lisant ma
réponse.
Ce « qui m’a vraiment incité à écrire
cet article, c’est ce que Soufiane Djilali a écrit d’entrée de jeu, si j’ose
dire. Je le reprends ici texto : " En ce début du XXIe siècle,
la société algérienne est en proie à un malaise profond, sans cause
évidente". Evidemment, ça saute aux yeux, c’est ce "sans cause
évidente" que je n’ai pas, personnellement, du tout apprécié. Pour la
simple et bonne raison qu’il est loin, très loin même, de refléter la réalité.
Il n’y a pas de malaise sans cause évidente ; bien au contraire, les
causes de ce "malaise algérien" sont si nombreuses et si variées
qu’il est impossible de les énumérer toutes. Et la question que je me suis tout
de suite posé, bien avant d’avoir terminé la lecture de cet article est la
suivante : comment se fait-il qu’un esprit aussi brillant que celui de cet
ancien camarade de classe n’arrive-t-il pas à voir ou à cerner la multitude de
causes qui ont engendré plus qu’un simple malaise au sein de la société
algérienne ?
Il ne faut pas se voiler la face, en Algérie il y a mille et une choses
pouvant expliquer ce malaise. Et la responsabilité de ce malaise incombe, nul
doute là-dessus, aux hommes politiques qui ont eu, jusqu’au jour d’aujourd’hui,
la charge de gouverner ce pays. Pour preuve : les dernières chamailleries
par presse interposée entre l’ancien président de la République, Chadli Ben
Djedid et l’ex chef de l’état-major Khaled Nezar à propos de "qui a fait
quoi" pendant la révolution algérienne ne fait que renforcer
ce malaise ».
Une fois qu’il a pris connaissance
de l’existence de mon article sur Agora vox, et qu’il l’a lu, il m’a laissé un
petit commentaire qui se terminait par : « J’espère que j’aurai alors
toute la latitude pour dialoguer avec toi sur notre passé et surtout sur
l’avenir de notre pays. Nous aurons donc l’occasion de revenir plus longuement
sur le « malaise algérien ». Avec toutes mes amitiés ».
A Alger, nous n’habitions pas loin
l’un de l’autre. Ainsi donc l’occasion de se rencontrer et de discuter
s’était-elle vite concrétisée, un week-end, dans un café de l’est d’Alger.
Une fois le contact renoué et nos
souvenirs respectifs durant nos années de lycée évoqués, nous abordâmes la
question essentielle, celle, politique, qui accaparait ses pensées depuis déjà
de longues années. Pour dire clairement les choses, il voulait, ni plus ni
moins, concrétiser son projet de création d’un parti politique. Forcement donc,
il avait besoin de renfort, d’adhérents à ses idées politiques, de militants
sincères et engagés. Il me proposa d’être parmi les premiers éléments de ce
parti encore en gestation. Je n’avais opposé aucune objection. Sauf qu’étant
chirurgien de formation, j’ai dû quand même poser une condition : priorité
à ma fonction, les activités partisanes en seconde position.
Avec la participation d’une
trentaine d’autres amis, vivants en Algerie ou à l’étranger, ce projet vit le
jour un certain 11 mars 2011.
Voilà, les présentations étant
faites, revenons maintenant à notre histoire de « Ma rencontre avec Albert
Camus ».
Un jour, alors que j’étais au bloc
opératoire en train d’opérer une malade pour une pathologie thyroïdienne, mon
téléphone commençait à sonner. Evidemment, sur le coup, je ne pouvais pas
répondre. A la fin de l’intervention chirurgicale et une fois que je m’étais
assuré de l’absence de saignement significatif dans les flacons de drainage et
de la voix tout à fait normale de la malade, choses que tout chirurgien devrait
faire avant de songer à que ce soit, j’ai allumé mon téléphone. L’appel en
absence était de mon ami. Je l’ai rappelé. A ce moment-là, mon ami m’informa
qu’un certain Medi Adlène, journaliste à El Watan, voulait m’interviewer à
propos de mon article paru sur Agora vox. Pendant quelques secondes, j’étais
resté bouche bée, ne sachant quoi dire. Pour moi, la surprise était énorme. Je
ne m’attendais pas du tout à cela. Puis, après avoir repris mes esprits en
quelque sorte, j’ai dit :
- Ecoute, Soufiane, je n’ai pas l’habitude de cela, une
interview avec un journaliste qui plus est de la chaîne de télévision F 24,
cela me dépasse complètement. Il est vrai que j’ai écrit un ou deux articles,
sur Agora vox, à propos d’Albert Camus, mais cela ne fait pas de moi un
spécialiste de cet auteur. Vraiment, je suis désolé.
Mais, lui, il insistait, il
m’encourageait à y aller. Il pensait le plus sérieusement du monde que c’était
une belle opportunité, sur le plan médiatique, et qu’il ne fallait pas que je
la rate. Il avait tellement insisté que j’ai dû, en fin de compte accepter le
principe de cette interview. Alors, j’ai dit « qu’ils me contactent et je
verrai ensuite, faisant allusion aux deux journalistes qui chapeautaient, à
l’époque, le supplément culturel du journal El Watan.
Mon ami, qui était un habitué des
médias, qui passait régulièrement à la radio et à la télévision, me prodigua
même quelques petits conseils quant à la façon de me tenir face à la caméra et
le type d’habits que je devais porter pour être « télégénique » à tel
point que je me voyais déjà comme une star.
Pendant trois ou quatre jours, chaque
fois que mon téléphone sonnait, je décrochais aussi vite que dégainait Lucky
Luke, le fameux cowboy de la bande dessinée dont, enfants, nous ne nous
lassions pas. Malheureusement, il n’y eut pas de coup de fil m’annonçant
l’interview et le passage sur la chaîne française F 24. Une sorte de déception
s’empara de moi. Car, en vérité, j’aurai aimé faire cette interview. J’aurai
aimé être un jour sous les feux de la rampe.
Une petite mise au point
s’impose : à cette époque, j’étais chirurgien à plein temps à la clinique
où j’assurais des consultations et le bloc opératoire (urgences et chirurgie à
froid). Par ailleurs, ici, je pouvais, lorsque l’activité chirurgicale me le
permettait, me payer le luxe de lire la presse quotidienne (El Watan et le Soir
d’Algérie). Je me régalais aussi des mots croisés proposés par ces deux
quotidiens à tel point que je suis devenu un cruciverbiste. Ceci pour la petite
histoire. Mais, curieusement, je ne lisais pas de livres de littérature. Ni
Camus ni un autre auteur.
Plus le temps passait et plus je
me rendais à l’évidence : si on ne m’a pas contacté c’est qu’on s’est
rendu compte que je n’étais pas vraiment la bonne personne à interviewer. Tout
simplement.
Quelques jours après cette
« fausse alerte » ou plutôt ce « faux espoir », en
feuilletant le journal El Watan, je suis tombé sur un article signé par les
deux journalistes qui, finalement, avaient jeté leur dévolu sur des gens connus
dans le milieu du livre et de l’édition.
Et comme réponse du berger à la
bergère, s’il m’est permis d’user de cette expression, je rédigeai un autre
article sur Agora vox dont le titre était « Albert Camus : une
histoire de malentendus » :
Je le reproduis tel quel ici.
Le journal algérien « El
Watan » a consacré, dans son édition du vendredi 25 décembre, une page
spéciale à Albert Camus.
Les deux journalistes Adlène Meddi
et Ahmed Tazir ont commencé d’abord par une petite virée au quartier de
Belcourt qui a vu grandir Camus. Là, ils ont questionné les habitants du
quartier ou des passants qui flânaient sur l’avenue Belouizdad. Mais, oh !
Surprise ! Personne n’avait entendu parler de Camus.
L’image de Camus, jeune étudiant à
la fac d’Alger ou gardien de but au Racing d’Alger, s’est, au fil du
temps, effacée de la mémoire des plus vieux. Quant aux plus jeunes, ils ne
lisent pas. Alors … Camus ? Ça ne leur dit vraiment rien. Acteur,
chanteur de Rock ‘n roll ou danseur d’opéra ? Personne n’était en
mesure de dire qui était cet homme. Nul n’était en mesure de prononcer ne
serait-ce que ces quelques syllabes « é cri vain ». A dire que la
seule préoccupation de nos jeunes aujourd’hui c’est le pain quotidien et
rien que le pain quotidien. La nourriture de l’esprit, on s’en fout
éperdument ! La culture, la littérature, le prix Nobel, tout cela
n’intéresse pas grand monde. A Belcourt ou ailleurs. Mais, peut-on les blâmer
pour ça tout en sachant que ceci est le résultat d’une école sinistrée ?
D’un système éducatif qui n’en finit pas avec ses réformes. En fait,
personnellement, je ne blâme pas ces jeunes-là. S’ils ne connaissent pas Camus
c’est parce qu’à l’école on ne leur a pas enseigné Camus mais plutôt des poètes
de la période préislamique tels que…non, honnêtement, pour ces deux-là, Abou
Nouas et El Mutanabbi, j’hésite moi-même à les classer dans une époque précise.
Appartiennent-ils vraiment à la période ante islamique comme je viens de le
dire ? A l’époque fatimide ? Ou Abbaside ? A dire vrai, je n’en
sais rien, j’ai oublié, et je n’ai pas envie de me ré encombrer encore l’esprit
avec ces deux lascars de la poésie arabe à cause desquels je n’ai eu que de
mauvaises notes en langue arabe lorsque j’étais lycéen. Tenez, en citant ce
dernier, il m’est subitement venu à l’esprit une vieille anecdote. Un jour, le
prof d’arabe a interrogé l’un des cancres de notre classe. La question portait
justement sur Abou Ettayeb El Mutanabbi. « Jeune homme, lui dit-il,
parle-moi d’El Mutanabbi ». Visiblement, l’élève n’avait pas préparé son
cours. Alors, après un petit instant d’hésitation, il lâcha :
« Cheikh, oualah, ana douman’t mâah bach
netkalmlek âalih ! » (1) Et, comme on s’y attendait, le zéro
s’était imposé de lui-même. L’élève avait sportivement et flegmatiquement
accepté sa note.
Il faut dire que parmi les gens
interrogés, seul celui qui occupe actuellement le petit appartement de « deux
pièces » situé au 124 de l’avenue Belouizdad (là où créchait
misérablement Albert pendant sa jeunesse) a pu répondre plus ou moins
correctement à la question. Et ceci pour une raison simple : il est
souvent sollicité par des étrangers qui viennent se rendre compte par eux-mêmes
des conditions dans lesquelles vivait « l’homme révolté ». Forcément
donc, on lui susurrait quelques bribes d’information concernant le personnage
et son œuvre.
Il est vrai qu’à cette époque, les
« Arabes » habitaient sur les hauteurs de Belcourt, à Laakiba, et ne
côtoyaient pas assez les « Roumis ». Même pas ceux de condition
sociale modeste. Un mur psychologique séparait les deux communautés. Et,
rares étaient les algériens de « souche » (pour utiliser un mot en
vogue actuellement en France) qui fréquentaient les bancs du lycée Bugeaud ou
de la fac d’Alger où Camus avait fait ses études. Par ailleurs, il ne faut pas
oublier que Camus a quitté l’Algérie bien avant le déclenchement de la guerre
d’Algérie.
Dans le quartier, rien n’a changé
depuis cette époque. Les escaliers qui mènent à l’appartement sont toujours mal
ou pas éclairés. « La rampe existe toujours. Les cafards aussi. »
Dans ce quartier, l’Histoire semble s’être arrêté. Aux années de l’époque
coloniale. Le seul changement dans le décor c’est le teint basané et les
cheveux frisés des occupants du quartier. Et c’est mieux qu’il en soit ainsi.
Reste à espérer que les pouvoirs publics prendront le plus tôt possible
l’initiative de transformer cet appartement en une sorte de musée que les fans
de Camus, ceux qui veulent en faire une icône algérienne, viendront visiter de
temps à autre. Car, aucun doute là-dessus, la « Panthéonisation » de
Camus va donner un coup de fouet au tourisme culturel dans ce quartier
d’Alger.
Déçus peut-être de n’avoir pas pu
étancher leur soif en matière de Camus, et ce dans le quartier même où
celui-ci avait vécu, nos deux journalistes se sont ensuite retournés vers
des hommes qui ont un rapport certain avec le livre et donc avec la littérature.
Mais, là aussi les avis sont partagés. Si pour le premier, libraire de son
état, Camus n’est rien d’autre qu’un « écrivain français d’Algérie »,
pour le second (Sofiane HADJADJ), éditeur, « Camus fait partie du
patrimoine littéraire algérien ». C’est ainsi que je le vois
personnellement.
Mais, le must du must de cette
page spéciale « Albert Camus » reste l’interview de José Lenzini qui
est, selon les journalistes, l’un des spécialistes d’Albert Camus. Alors,
écoutons-le : « Les Algériens attendaient, sans doute, de Camus
qu’il soit aux côtés des révolutionnaires qui, à partir de novembre 1954,
luttèrent pour l’indépendance. Deux raisons au moins faisaient qu’il ne pouvait
se joindre à eux... D’abord, il ne croyait pas à la possibilité des différentes
communautés de se retrouver dans l’harmonie d’une indépendance, qui lui
paraissait vouée à de grosses contradictions du fait de son
« usurpation » par le FLN. Camus croyait plus à une fédération, qui
aurait une autonomie avec la France et qui pourrait s’en détacher
progressivement. En cela, il se sentait beaucoup plus proche des thèses de
Messali Hadj dont il fut proche, entre 1935 et 1937, alors qu’il militait au
PCA.
Il quitta le parti estimant que le
PCF était beaucoup trop en retrait par rapport aux aspirations des Algériens,
celles d’une réelle égalité des droits. Il trouvait indécent que le projet
Violette -qui d’ailleurs n’arriva pas au Parlement- se contentait de proposer
la nationalité française à 60 000 Arabes « méritants » alors que le
pays en comptait 6 millions. D’autre part, la mère de Camus vivait à Belcourt
et ne voulait pas quitter ce « quartier pauvre » auquel Albert Camus
était également très attaché. Il savait qu’elle pouvait être victime d’un
attentat aveugle et ne pouvait imaginer (qui l’aurait d’ailleurs fait ?)
d’aider ceux dont les armes auraient pu tuer sa mère. Il a dit, juste après
l’obtention du Nobel : « j’aime la justice mais je défendrai ma mère
avant la justice ». Qui donc d’entre nous aurait pu faire un choix
différent ? Interrogé à propos de cette fameuse phrase, le président
algérien Bouteflika avait répondu : « n’importe lequel d’entre nous
aurait fait la même réponse. Ce qui prouve que Camus est des nôtres ».
(1) Prof, je n’ai pas
joué aux dominos avec lui. Par conséquent, je ne peux vous réciter sa
biographie.
Les premières réactions à cet article sur
Agora vox ont été encourageantes. Le premier commentaire, par exemple, fait par
un certain Joël P, est un remerciement : « Merci pour ce point de
vue original sur Camus l’algérien », m’avait-il dit. Remarquez bien,
qu’il a parlé de « Camus l’Algérien ».
Je ne voulais pas passer à la
critique d’Albert Camus à ce stade-là de mon récit. Je voulais laisser cela en
dernier lorsque j’aurai à aborder au moins deux de ses livres à savoir
« La Peste » et surtout « L’étranger » qui a fait et fait
encore couler beaucoup d’encre. Car, que l’on veuille ou non, de mon point de
vue « L’étranger » reste l’œuvre la plus importante de Camus. C’est
ce livre dont tout le monde parle. En effet, quand on évoque Albert Camus,
c’est « L’étranger » qui vient en premier à l’esprit.
Mais la critique, celle que
presque tous les Algériens opposent à Albert Camus, est là, en bas de cet
article sur Agora vox et émane d’un certain Senatus populusque
(beaucoup d’internautes se cachent derrière des pseudonymes et on ne peut,
malheureusement, pas le leur reprocher). Elle est intéressante à reproduire
intégralement ici car c’est ce que je comptais faire de toute façon comme
reproche à mon auteur préféré de mes années de lycée. Elle est parfaitement
calibrée, si j’ose dire :
« Albert Camus à Stockholm
devant des étudiants suédois :
Après
avoir évoqué l’objection de conscience et le problème hongrois, de lui-même
Camus lança l’invite non déguisée : « Je n’ai pas encore donné mon
opinion sur l’Algérie, mais je le ferai si vous me le demandez. » Camus
affirma la « totale et consolante liberté de la presse métropolitaine. Il
n’y a pas de pression gouvernementale en France, mais des groupes d’influence,
des conformistes de droite et de gauche. Croyez-moi, c’est ma conviction la
plus sincère, aucun gouvernement au monde ayant à traiter le problème algérien
ne le ferait avec des fautes aussi relativement minimes que celles du
gouvernement français. »
Un représentant du FLN à Stockholm
demanda alors à Camus pourquoi il intervenait si volontiers en faveur des
Européens de l’Est mais ne signait jamais de pétition en faveur des Algériens.
À partir de ce moment le dialogue devint confus et dégénéra en un monologue
fanatique du représentant du FLN, qui lança slogans et accusations, empêcha
l’écrivain de prendre la parole, et l’insulta grossièrement. [...] Camus
parvint enfin, non sans peine, à se faire entendre. « Je n’ai jamais parlé
à un Arabe ou à l’un de vos militants [du FLN] comme vous venez de me parler
publiquement ... Vous êtes pour la démocratie en Algérie, soyez donc démocrates
tout de suite et laissez-moi parler ... Laissez-moi finir mes phrases, car
souvent les phrases ne prennent tout leur sens qu’avec leur fin. »
Après avoir rappelé qu’il a été le
seul journaliste français obligé de quitter l’Algérie pour avoir défendu la
population musulmane, le lauréat Nobel ajouta :
« Je me suis tu depuis un an
et huit mois, ce qui ne signifie pas que j’ai cessé d’agir. J’ai été et suis
toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en
paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au
peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique, jusqu’à ce
que la haine de part et d’autre soit devenue telle qu’il n’appartenait plus à
un intellectuel d’intervenir, ses déclarations risquant d’aggraver la terreur.
Il m’a semblé que mieux vaut attendre jusqu’au moment propice d’unir au lieu de
diviser. Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie
aujourd’hui grâce à des actions que vous ne connaissez pas. C’est avec une
certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons en public. « J’ai
toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui
s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut
frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère
avant la justice. » Cette déclaration fut ponctuée d’ovations.
Propos recueillis par Dominique
Birmann, Le Monde, 14 décembre 1957 [À l’occasion de la remise à Albert Camus
de son Prix Nobel de littérature].
En écrivant cet article sur mon
support électronique préféré (Agora vox), c’était, en fait, une façon bien
particulière, à moi, de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et puis avec le
travail et les activités partisanes au sein du parti politique, Jil jadid,
auquel j’ai adhéré, euh…, j’allais dire corps et âme, Albert Camus était devenu,
je l’avoue aujourd’hui, le cadet de mes soucis. Je continuais cependant à lire
et à écrire des articles sur des journaux électroniques, entre autres sur
Algérie patriotique. Sur ces deux supports médiatiques, j’abordais, en fait,
des sujets très variés allant de la politique à des questions de médecine ou d’ordre
sociétal.
En 2014, j’ai renoué avec Albert Camus.
D’une manière, je dirai, inattendue. En fait, c’était lors de la tenue, à Alger,
du salon international du livre algérien (SILA).