lundi 8 juillet 2019

Le hirak et la contre-révolution (4)


Le changement de têtes n’a pas concerné que les principaux partis de l’ex coalition au pouvoir dont je viens de parler ci-dessus. Il a concerné aussi certaines associations satellites du FLN telles que la puissante organisation syndicale, l’UGTA, tenue d’une main de fer par un vieux schnock  depuis plus de vingt ans maintenant. Après plusieurs semaines de bras de fer entre les syndicalistes et cet ex patron de l’UGTA,  on pensait que cette dernière allait renouer réellement avec  la vocation qui devait lui échoir : la défense des intérêts des travailleurs encartés en son sein. On pensait qu’elle allait renouer avec son rôle de défenseure acharnée du prolétariat.  Grande fut la déception des travailleurs, notamment ceux de la ZI de Rouïba, à Alger, qui ont toujours été à l’avant-garde des luttes syndicales en Algérie. Les évènements d’octobre 1988, pour ceux qui s’en souviennent encore, avaient d’ailleurs démarré à partir de cette zone pour s’étendre ensuite au reste du pays.  
Le FCE (l’équivalent du MEDEF, en France), principal bailleur de fonds à la campagne électorale d’Abdelaziz Bouteflika (qui, finalement, n’a pas eu lieu), a, lui aussi, connu un changement à sa tête après que son ex patron ait été incarcéré à la fameuse maison d’arrête d’El Harrach pour avoir tenté de fuir du pays en emportant, tenez-vous bien, 5000 Euros non déclarés et deux passeports dont un de sa Majesté la reine  d’Angleterre. Il a été remplacé par un transfuge du PT (parti des travailleurs de la pasionaria Louisa Hanoune), élu avec un score qui dépasse tout entendement.  99, 99%. Qui dit mieux ? Ce score électoral n’a jamais été atteint par personne même dans les ex pays de l’Est, URSSS comprise, qui étaient connus par leur totalitarisme pur et dur.
Tous ces changements-là ne sont pas le fait du hasard.  Ils ont été soit imposés par la « rue » algérienne soit par le « système » lui-même dans le cadre de sa politique de « sauver ce qui peut l’être » en procédant à des changements de façade.  Un simple rafistolage afin d’apaiser les esprits.  Mais, les algériennes et les algériens ne sont pas assez dupes. Ils savent très bien que le pouvoir algérien a déjà eu, par le passé, recours à cette méthode dont la devise, tirée du film  le « Guépard » du réalisateur italien Visconti,  est « il faut que tout change pour que rien ne change ».* C’est pour cela d’ailleurs qu’ils n’ont pas l’intention, du moins pour l’instant, de mettre fin à leur Hirak. Le peuple ayant décidé de se réapproprier sa souveraineté, il ne reculera devant rien. Le mur psychologique de la peur est tombé.  On n’a plus rien à craindre : c’est vaincre ou mourir.  
Les véritables changements que le peuple attend avec impatience depuis le 22 février dernier est le départ de tous les « B » qui étaient à la tête des principales institutions de l’Etat.
 Le premier d’entre eux, n’est autre qu’Abdelaziz Bouteflika, Président de la République pendant deux décennies, poussé à la porte de sortie le 2 avril 2019 par le vice ministre de la défense nationale, Ahmed Gaïd Salah,  et ce, dès son retour du CHU de Genève où il venait de passer plusieurs jours en soins intensifs.  L’Histoire retiendra de lui qu’il a été le pire Président que l’Algérie ait connu.  Les mauvaises langues  n’hésiteraient pas à dire qu’il s’était, en quelque sorte, vengé du peuple algérien pour avoir été, à la mort de son mentor Houari Boumediene, en 1978, poussé à l’exil. A l’époque, il croyait qu’il était le mieux placé pour succéder, au pouvoir, à Houari Boumediene.  A la dernière minute, il avait été écarté par les militaires. Ceux-ci avaient opté pour le plus vieux d’entre eux  ayant le grade le plus élevé : Chadli Bendjedid. 
 Après une traversée du désert de vingt ans, Il fut rappelé par ces mêmes militaires algériens pour prendre les destinées du pays au sortir d’une décennie de terrorisme ravageur.  Une chose essentielle entrait, sans aucun doute, en ligne de compte de ces militaires : son expérience diplomatique et son carnet d’adresses, probablement encore bien rempli, qui lui permettraient, peut-être, de redorer le blason de l’Algérie terni par le terrorisme islamiste.  Et effectivement, au début de son règne, il bougeait beaucoup, il se rendait souvent à l’étranger « plaider la cause algérienne », il assistait à des sommets économiques tels celui de Crans Montana, en Suisse, pour essayer de convaincre certains investisseurs étrangers de venir s’installer en Algérie.  Enfin, il mit fin à la « fitna », à la guerre civile ou  « guerre contre les civils » selon certaines personnes malintentionnées. Ce qui, avouons-le, n’était pas une mince affaire. Mais, en réalité, le dossier de cette question de « la réconciliation nationale » était déjà sur le bureau présidentiel, occupé pendant quelques années par l’ex Général Liamine Zeroual, avant l’élection d’Abdelaziz Bouteflika.  Autrement dit, il faut bien reconnaître que c’est bien l’ex Président Zeroual, le seul président algérien à être élu dans des conditions normales, sans fraude ni trucage des urnes,  qui a eu cette l’idée, inspiré en cela  de l’exemple de l’Afrique du Sud qui, grâce à Nelson Mandela, l’ancien et le plus vieux  prisonnier de l’ANC, avait mis fin à l’apartheid.
Hormis ce point positif (que l’on met volontiers sur le compte d’Abdelaziz Bouteflika) qui a, il est vrai, permis de ramener la paix, tout son règne a été caractérisé par une gabegie sur tous les plans. Il n’y a eu ni développement socio-économique comme on voudrait bien nous faire croire en nous présentant certaines réalisations infrastructurelles comme des  « projets du siècle », ni  autre chose. Preuve en est que, vingt ans après sa prise du pouvoir,  nous continuons à dépendre des exportations des hydrocarbures.  Nous continuons toujours à « manger » notre pétrole. Et, le plus malheureux dans l’affaire, c’est qu’une bonne partie de cette rente, de ces rentrées de recettes en devises fortes, allaient dans des comptes offshore (et les paradis fiscaux) des différents responsables politiques qui faisaient partie du clan présidentiel. Sous son règne, la corruption s’était généralisée à outrance. Et l’oligarchie, nouvellement créée, s’était tout de suite retrouvée aux commandes d’institutions politiques de premier ordre, telle l’APN (assemblée populaire nationale). Voilà pourquoi, dès le départ, le hirak a placé la barre très haute. Il voulait, il exigeait le départ de tous ces responsables dont les noms, coïncidence oblige, commencent par la lettre « B ».  Le premier B tombé, a eu un effet de dominos sur les autres.
Le deuxième B dont la tête était mise à prix, n’était autre que l’ex Président du Conseil Constitutionnel,  Tayeb Belaiz, un proche de l’ex Président, originaire comme Bouteflika, de la région de Tlemcen.   Sous la pression de la rue, celui-ci a fini par déposer sa démission, au Président intérimaire, Abdelkader Bensalah, le 16 avril 2019.
             

mardi 2 juillet 2019

Le Hirak et la contre-révolution (3)

Se sachant très détestés par le hirak qui ne cesse pas d’appeler à leur dissolution, particulièrement le FLN originel (et non ce néo FLN infesté par des opportunistes de tout bord) considéré à juste titre comme étant un patrimoine de tout le peuple algérien, ces partis n’ont d’autre choix que de faire le dos rond et d’espérer que la bourrasque passe ou de se cramponner au véritable pouvoir : l’institution militaire.


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Ces partis, acculés jusqu’à leurs derniers retranchements par le peuple, croient, peut-être, avoir trouvé la parade : Le FLN change de SG.
De Mouad Bouchareb, celui-là même qui avait, rappelons-nous, fait déloger l’ex Président de l’APN (qui était pourtant du même bord politique que lui), en procédant carrément à une pose d’un cadenas sur la porte d’entrée de cette auguste institution, on se rabat sur un autre jeune loup aux dents longues. Un ancien trabendiste notoire qui s’est converti à l’industrie électronique.  Chose jamais vue ailleurs. Le monde en est resté sans voix !
Ce parti se trompe lourdement. Il ne suffit pas de changer une tête par une autre tête, même plus sympathique et plus photogénique, pour rester dans la grâce du peuple. Ce parti est bel et bien voué aux gémonies. Il doit disparaître de la scène politique algérienne. Tôt ou tard. Et tôt serait mieux que tard.
Quant au RND, son ex patron, plusieurs fois Premier ministre sous le règne d’Abdelaziz Bouteflika, est carrément en tôle. Au « Quatre hectares ». Dans une cellule individuelle, où, par le temps caniculaire qui fait actuellement, il doit suer à grande eau, le pauvre. J’allais écrire « cela se passe de tout commentaire », mais, je me suis ravisé. Je me suis dit, dans mon for intérieur, qu’on n’a pas le droit de bouder sa joie. Ce n’est tout de même pas tous les jours qu’on voit des hommes d’Etat, des hommes qui, il n’ya pas si longtemps, décidaient de tout, en Algérie, rejoindre illico presto, sur ordre d’une justice, instrumentalisée ou pas, la grande maison d’arrêt d’El Harrach.
Ahmed Ouyahia, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est connu pour avoir mis, dans les années 1990, quand il était au summum de sa force politique, beaucoup de responsables d’entreprises publiques, en prison. Parfois pour des motifs qui n’en valaient pas vraiment la peine, selon les comptes-rendus de la presse de l’époque. Ce qu’il lui arrive aujourd’hui n’est qu’un simple retour de manivelle. C est, en fait, comme l’histoire de « l’arroseur arrosé ». Et il le mérite amplement. Lui, il n’a pas seulement failli dans la gestion d’une entreprise publique mais il a conduit le pays tout entier à la faillite. Et ce ne sera pas la planche à billets qu’il avait préconisée il y a tout juste une année qui sauvera ce pays de la crise économique dont les effets commencent à se faire déjà sentir. Pourtant, « La banque d’Algérie avait même averti l’exécutif contre les conséquences inflationnistes de cette opération sur l’économie, le pouvoir d’achat et la valeur du dinar » (1).
En fait, dès le départ, on avait compris que l’incarcération de ces hommes d’Etat, réclamée à cor et à cris par les « hirakistes » entrait plutôt dans le cadre d’une politique d’instrumentalisation de la justice mise en place par les hautes autorités du pays, celles qui détiennent actuellement les manettes du pouvoir. Celle-ci consistait à sacrifier quelques têtes pour sauver l’essentiel du système ou ce que l’ex SG du FLN, Ammar Saidani, avait qualifié récemment « d’Etat profond ». Cela fait partie, sans doute, des plans de la contre-révolution. Paris vaut bien une messe, n’est-ce pas ?
Au début du Hirak, en plus des manifestations du vendredi qui drainaient des hommes et des femmes de tous âges et de toutes conditions sociales, on assista à des sorties ou des sit-in, sur leurs lieux de travail même, de toutes les corporations ; médecins dans les CHU ou les hôpitaux régionaux, journalistes au niveau de la place d’Alger dédiée à la « liberté de la presse », Magistrats, juges et avocats au niveau des tribunaux ou au niveau du siège de la haute cour de justice, étudiants au niveau de la Fac centrale d’Alger… L’organisation de cette forme de protesta, pacifique et civilisée, nous mettait du baume sur le cœur et nous étions plein d’espoir quant à l’aboutissement inéluctable du mouvement citoyen vers la chute du régime de Bouteflika et l’instauration, secondairement, d’une 2e République.
Lors d’une de leurs manifestations, les hommes de loi avaient fait des promesses solennelles, la main droite sur le cœur, comme s’ils allaient tenir le serment lié à leur professions respectives, qu’aucun algérien ne serait inquiété ni poursuivi en justice pour des activités politiques en rapport avec le « hirak ». Or, depuis quelques temps, il devient de plus en plus clair, qu’au vu du nombre important de « hirakistes » qui sont arrêtés puis embarqués par les forces de l’ordre et mis ensuite en détention provisoire par les juges, que ces hommes de loi aient trahi leurs promesses et fait fi de tous leurs principes. Ils ont beaucoup plus à faire avec les jeunes manifestants pacifiques qu’avec les vieux voyous en col blanc de la « 3issaba ». Ils n’obéissent plus à leur conscience mais aux injonctions venues d’en haut via les téléphones cellulaires. Il est incontestable que la contre-révolution ait agi à ce niveau-là aussi.

  1. https://www.algerie-eco.com/2019/04/15/planche-a-billet-qui-assumera-les-consequences/

Le Hirak et la contre-révolution (2)

« Où allons-nous comme ça ? », disait-on.
Là est la grande erreur du système. Une erreur qui lui a été fatale. On pensait que le 5e mandat allait être une simple formalité, et que cela allait passait comme une lettre à la poste. Comme, du reste, l’élection présidentielle de 2014 qui n’avait été contestée, en son temps, que par quelques Algériens très jaloux du devenir de leur pays. La grande majorité des Algériens n’était, certes, pas consentante, mais elle ne pouvait pas s’opposer au fait du prince. Car, n’oublions pas que durant les deux premiers mandats présidentiels de son règne, Abdelaziz Bouteflika était plus qu’un prince. C’était un monarque, un Napoléon au pouvoir absolu. C’était, pour reprendre ses dires « je suis l’Algérie toute entière, je suis l’incarnation du peuple algérien et aucune institution de la République fut elle l’armée nationale populaire ne peut faire une seule bouchée de moi ».




Dès sa première élection d’ailleurs, en 1999, il avait refusé d’être « un ¾ de Président ». C’était à son honneur. En effet, il était temps à la grande muette de ne devoir s’occuper que des ses prérogatives constitutionnelles à savoir la défense du territoire national et de faire sienne les recommandations du Congrès de la Soummam de 1956 qui stipulait de façon claire et nette qu’en matière de politique « la primauté du civil sur le militaire » est un choix essentiel et indiscutable. Malheureusement pour l’Algérie, ce choix n’a jamais été concrétisé sur le terrain et l’on sait que depuis l’indépendance à ce jour, le pouvoir réel a toujours été, même indirectement, dévolu aux Généraux de Tagarins.
Il y a encore quelques années, le traumatisme de la décennie noire était encore vivace dans l’esprit de beaucoup d’Algériens et d’Algériennes. On ne pouvait pas prendre le risque de retourner aux « années de braise ». Par ailleurs, étant donné les prix très élevés du pétrole et du gaz, sur les marchés internationaux, conséquemment au fameux « printemps arabe », l’Algérie avait engrangé d’énormes sommes en dollars et que, par conséquent, les pouvoirs publics pouvaient acheter la paix sociale. Qui ne se rappelle pas encore de l’ex Premier ministre, Abdelmalek Sellal, qui disait, tout fièrement, aux jeunes algériens ayant contracté des prêts bancaires auprès des banques publiques par l’intermédiaire de l’ANSEJ et qui n’arrivaient pas à trouver des créneaux d’investissement porteurs, qu’il pouvaient en faire ce qu’ils voulaient ? Qu’ils pouvaient même se marier, s’ils le désiraient…, leur avait-il ajouté. Sauf que cet ex Premier ministre dont les sorties médiatiques faisaient souvent l’objet de sarcasme et de raillerie de la part de la « plèbe » fut l’un des premiers à être balayé par la fureur populaire. Il devait assurer la campagne électorale du candidat-sortant Abdelaziz Bouteflika… L’enregistrement puis la diffusion sur les réseaux sociaux d’une de ses conversations téléphoniques avec l’ex Président du FCE (organisation patronale), Ali Haddad, qui se trouve lui aussi, aujourd’hui, en prison, en ont décidé autrement. En effet, les propos échangés lors de cette conversation et qui ont été révélés au public sont graves. Il s’agissait de l’utilisation éventuelle d’armes automatiques contre des citoyens d’une région du Sud algérien où ses deux compères devaient se rendre pour un meeting de campagne électorale… avant l’heure. Au cas où ils seraient mal accueillis ou la situation tournerait au vinaigre, évidemment.
 Le pouvoir jouait donc sur deux fibres sensibles : la peur de la décennie noire et la distribution, sans contre partie, à une clientèle bien spécifique, de la rente. On dépensait l’argent public sans compter. Ce qui permettait aussi, du même coup, aux différents responsables politiques qui géraient cette cagnotte, de se servir sans honte et sans gêne pensant peut-être que le pot-aux-roses ne sera jamais découvert. Quant au reste de la population, elle pouvait crever sans que personne ne s’en soucie outre mesure. Tel était le cas de nombreux jeunes algériens qui avaient choisi la « harga » dans des embarcations de fortune. Nombreux parmi ces jeunes-là, avaient, malheureusement, servis de nourriture aux poissons de la grande bleue ou rejetés aux rivages dans un état de composition tel qu’il était impossible, même aux médecins légistes les plus chevronnés, de les identifier.
Les partis de la coalition au pouvoir et notamment leurs chefs regardaient la « plèbe », quoique je n’aime pas ce terme dégradant, de haut. Chacun d’eux essayait d’être plus royaliste que le roi, allant, pour certains d’entre eux (Ammar Ghoul de TAJ et Amara Benyounès du MPA), jusqu’à affirmer qu’en dehors d’Abdelaziz Bouteflika, point de salut pour l’Algérie, et qu’ils allaient tout faire pour qu’il soit encore élu Président de la République, mort ou vivant. D’autres, en réponse à ceux qui leur faisaient remarquer que l’ex Président est gravement malade et qu’il ne pouvait plus assurer la charge présidentielle, avaient même émis le vœu de trépasser le même jour que lui (l’ex ministre de la communication).
On ne comprenait plus ce qui se passait en Algérie. On dirait qu’un vent de folie soufflait sur tout le pays. Mais, le peuple, lui, ne voyait pas les choses de cette façon-là. Cette fois-ci, il avait compris une chose. Il avait compris que l’insistance de ces partis de la coalition à reconduire au poste de Président de la République, un candidat au crépuscule de sa vie, ne pouvait se justifier que par la distribution entre copains et coquins de ce qui restait encore de la manne. Alors, ce peuple qu’on pensait complètement endormi, complètement anesthésié, complètement laminé par la peur de la décennie noire et des lendemains incertains quant à ses conditions de vie, a décidé d’agir. Et d’agir de façon rapide mais à l’unisson. Tous les clivages politiques, idéologiques, ethniques, ont été mis de côté. De façon spontanée. Sans concertation, au préalable, entre les uns et les autres. Si ce n’était à travers les réseaux sociaux.
Cette fois-ci donc, il faut dire que tous les calculs des tenants du pouvoir ont été faussés. Pendant les deux ou trois premiers vendredis, les manifestations étaient grandioses, dépassant toutes les prévisions ce qui a fait que les services de sécurité ne pouvaient pratiquement rien faire contre. Ou alors, leurs interventions n’étaient que ponctuelles, sporadiques, ça et là, essayant d’endiguer la marée humaine. Sans pouvoir vraiment gérer la foule. Pendant ce temps-là, le pouvoir, assuré par l’état- major de l’armée, essayait certainement de comprendre et cherchait une méthode contre-révolutionnaire.
En fait, la contre-révolution avait commencé à peine quelques jours après le début des manifestations. Elle s’est mise à l’œuvre progressivement en fonction des discours du chef de l’État-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah. Celui-ci prononçait ses discours à chacune de ses visites de travail aux différentes régions militaires, chaque fois devant de jeunes militaires, que les chaines de télé montraient sagement assis et bien disciplinés. Le lendemain, ses « positions fermes » sont reprises et commentées par la presse nationale. Et sitôt dit, sitôt fait. Les traditionnels souteneurs annoncent aussi la couleur. Ce sont, comme il fallait s’y attendre, les partis qui avaient porté aux nues le Président Abdelaziz Bouteflika. Les voilà maintenant au service de l’homme fort du moment. Tout ce que celui-ci dit ou avance comme argument de sortie de crise est parole d’évangile pour ces hommes sans honte et sans la moindre once de principe que le simple quidam de la rue, à Alger ou ailleurs, dans les autres villes du pays, désigne sous le vocable dégradant de « chiyattine ».

Le Hirak et la contre-révolution.

Au début du mouvement citoyen (22 févier 2019) ou ce qu’on appelle communément « hirak », les tenants du pouvoir algérien étaient abasourdis, tétanisés, ne sachant pas comment réagir devant l’ampleur de la déferlante humaine. En effet, personne n’avait anticipé ces évènements qui n’étaient pourtant ni spontanés ni ex nihilo. On savait depuis plusieurs mois, peut-être même depuis plusieurs années, que les choses n’allaient pas bien dans la maison Algérie… mais pas au point d’aboutir à une remise en cause du système bouteflikien tout entier. 
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Du fait des conséquences dramatiques de la décennie noire, sur lesquelles il est très pénible de revenir (et il n’est pas nécessaire de le faire d’ailleurs), le pouvoir algérien, incarné par un Président dont l’état de santé oscillait entre la vie et la mort, était rassuré, tranquillisé, pouvant même s’endormir sur ses lauriers si je puis m’exprimer ainsi. Il ne pensait pas que les Algériens et les Algériennes pouvaient, dans un élan de dignité et de solidarité, oublier ce qui leur est arrivé dans le passé et se mettre à réclamer de façon soutenue, vendredi après vendredi, mais pacifiquement un changement radical de tout le système qui a prédominé jusqu’ici. D’autant plus que la population, majoritairement jeune, n’avait pas, pour la plupart d’entre-elle, vécu les évènements des années 1990 liés au terrorisme islamiste.
Le pouvoir ne pensait pas non plus que le peuple allait briser si facilement le mur de la peur et que les services d’ordre, sur lesquelles il pouvait compter par le passé, seraient complètement dépassés. La maitrise ou la gestion de la rue, telle que pensée par l’ex Premier ministre Ahmed Ouyahia, s’était avérée inefficace car, là, on avait affaire à la furie de tout un peuple. Les services de sécurité, tous corps confondus, avaient, durant la décennie noire évoquée ci-dessus, prouvé leur maîtrise et leur efficacité dans la lutte contre le terrorisme islamiste. On en convient. Tout le monde leur reconnait cette expertise. Mais, là, il s’agissait d’un mouvement citoyen PACIFIQUE qu’on ne pouvait pas réprimer sans s’attirer les foudres de guerre de l’opinion publique nationale et surtout internationale.
Ce qui se passait en Algérie était très particulier, de par son ampleur et de par le civisme et le pacifisme des manifestants, que tous les pays du monde nous épiaient attentivement. Ce qui se passait en Algérie différait complètement du « printemps arabe » qui avait mené des pays comme la Libye voisine ou la Syrie de Bachar Al Assad à la ruine et presque à la disparition de la carte géographique. On le savait. Gouvernants et gouvernés le savaient. Et chacun essayait de mettre en garde l’autre. C’est ainsi que l’ex Premier ministre Ahmed Ouyahia avait osé une comparaison, lors de l’un de ses discours, tout à fait au début de ce mouvement citoyen, en disant « qu’en Syrie aussi ça a commencé par des fleurs » faisant allusion aux jeunes algéroises qui distribuaient des roses aux policiers au niveau de la Grande-Poste devenue au fil des jours le point nodal, le point de chute de tous les Hirakistes. En fait, cette comparaison n’avait pas lieu d’être car, en vérité, en Syrie, il n ya jamais eu de distribution de roses ou de fleurs par qui que ce soit à qui que ce soit. Le seul exemple historique connu en la matière est le Portugal où, en 1974, les lisboètes avaient su conquérir les cœurs des soldats du dictateur Salazar en leur offrant des œillets. « La révolution des œillets » avait mis fin à cette dictature sans aucune effusion de sang. Après plusieurs jours d’occupation de la rue et des places publiques de Lisbonne et certainement des autres villes du Portugal. Il n’est donc pas exagérer de dire que les citoyens algériens s’étaient bien inspirés de cet exemple.
La plupart des observateurs algériens, journalistes, hommes politiques, intellectuels ou simples citoyens, s’accordent à dire que la goutte qui avait fait déborder le vase est ce 5e mandat de la honte. Sans cela, les choses auraient pu se passer autrement. Le plus normalement du monde. Si les partis de la coalition au pouvoir (FLN, RND, MPA, TAJ) avaient pu s’entendre sur un candidat commun ou si chacun de ces partis avait proposé son propre candidat aux élections présidentielles qui devaient avoir lieu le 18 décembre dernier, on n’en serait pas là aujourd’hui. Mais avoir opté d’un commun accord pour un candidat qui était entre la vie et la mort dans un service de soins intensifs à Genève alors que, constitutionnellement, ce candidat n’avait aucun droit à se présenter pour ces élections était une erreur monumentale. En revanche, les vrais patriotes, les algériens honnêtes et intègres qui voulaient en finir avec le règne d’Abdelaziz Bouteflika voyaient en cette conjoncture historique, en cette candidature insolite et insensée, une aubaine, une chance inespérée de se débarrasser définitivement de tout ce beau monde. Car on savait que la couleuvre était trop grosse, la supercherie trop criarde pour qu’elles soient acceptées et avalées par le peuple qui commençait à se poser des questions quant à son avenir. « Où allons-nous comme ça ? », disait-on.

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

  Une petite digression avant de revenir au Sila. Il faut dire qu’en Algérie, le livre est considéré comme le parent pauvre de la culture....