samedi 23 février 2008

De Gaulle avait-il vraiment compris les Algériens ?


Le temps pluvieux et maussade de la veille du Réveillon s’est dissipé progressivement pour laisser place à un soleil radieux en ce 2 janvier de l’an 2008. Il faisait beau, mais frais quand même. Et cette fraîcheur matinale était une aubaine. Un don du ciel. Elle m’a revigoré la mémoire. Sur le sommet d’une montagne avoisinante, à quelques encablures à vol d’oiseau de l’endroit où je me trouvais, la neige persistait encore. Elle était d’une blancheur immaculée ! Les coulées de neige de part et d’autre de ce pic abrupt formaient un V inversé, clairement visible car, au-dessus, le ciel de ce matin-là était d’un bel azur ; il était éclatant de lumière. Par ailleurs, aucun nuage ne venait perturber cette image idyllique. On aimerait bien que tous les matins soient ainsi. Des matins calmes et paisibles, et inondés de soleil. Des matins sans mauvaises nouvelles diffusées par la presse ni colportées par le "bouche-à-oreille". Des matins sans tirs de "Heb Heb"(1) sur les campements militaires ni de faux barrages dressés sur les chemins secondaires. De la Kabylie ou d’ailleurs.
Etait-ce un signe prémonitoire nous annonçant la victoire contre le terrorisme et la misère qui accablent notre Algérie depuis plusieurs années ? N’étant pas cependant, par nature, superstitieux, je ne voulais pas me laisser obséder par cette image ni lui donner une quelconque signification. C’était une bizarrerie de la nature, point c’est tout. "Allez, circulez, rien à voir", finis-je par lâcher à l’intention de... moi-même. "Je ne vais tout de même pas essayer de donner une explication rationnelle, logique, cartésienne à tout phénomène naturel qui se manifesterait sous mes yeux", ajoutai-je tout en fermant les persiennes de mon bureau pour ne pas continuer à fixer de mon regard cette curiosité de la nature.
Sur l’autre versant de cette montagne se trouve un petit village du nom de Medjana dont les maisons de style colonial entourées de haies fleuries et les ruelles tracées au cordeau rappellent au touriste égaré qu’ici, il y a quelques décennies, vécurent, heureux sans doute, des colons. Mais ce village n’avait pas connu que ça. Il avait connu bien d’autres événements historiques telle "l’insurrection d’El Mokrani", par exemple. Rappelons seulement que celui-ci avait été, avec quelques-uns de ses compagnons d’armes, exilé en Nouvelle-Calédonie. Cela remonte à loin maintenant. Seuls les manuels scolaires de nos enfants évoquent cette tragédie. La tendance à occulter les événements lointains pour ne retenir que ceux qui se sont passés il y a à peine une cinquantaine d’années est une caractéristique de nous autres Algériens. On dirait que nous avons une dent contre l’Histoire. Celle qui s’écrit avec H. Ou alors l’Histoire a été déviée de son cours naturel par les "tenants du pouvoir" qui ne voulaient retenir d’elle que ce qui les arrangeait. C’est ce qui se dit çà et là d’ailleurs. Mais bon... Ceci est une autre histoire. Alors passons.
Plus au nord et plus à l’est aussi de ce village, se trouve un autre village niché sur le flanc de la montagne, Bordj Zemmoura où, en 1958, en pleine guerre d’Algérie, le général de Gaulle, venu s’enquérir de la situation où se trouvait alors "l’Algérie française", avait, paraît-il, passé une nuit. Une nuit qui avait suffi à sortir ce village de son anonymat. Une nuit dont se souviennent encore les vieux Zemmouris. Cinquante ans après, ils en parlent avec fierté. Et comment ? Le général avait passé une nuit dans une chaumière de leur village ! En fait, je n’ai pas pu vérifier cette information que je détiens de bouche-à-oreille depuis longtemps maintenant, mais en tout cas tous les Bordjiens jurent sur tous les saints que c’est vrai.
On prétend que de Gaulle (qui, comme la majorité des Français de l’époque, avait mal digéré l’indépendance de l’Algérie) avait dit un jour ceci : "l’Algérie, on en reparlera dans trente ans" ! Et, effectivement, trente ans après son indépendance, l’Algérie a connu l’une des crises humanitaires les plus dramatiques du siècle dernier. Et, le plus dramatique dans l’histoire, c’est qu’elle n’entrevoit pas encore le bout du tunnel. Le terrorisme bat toujours son plein et les politiques n’ont, pour le moment, d’yeux que pour le palais d’El Mouradia qui n’arrive pas encore à prendre la décision quant à l’éventualité ou non d’un troisième mandat présidentiel. Alors, ma question est celle-là : ce dicton prononcé dans une conjoncture particulière était-ce une prémonition comme le V que je viens de voir de ma fenêtre ou bien alors de Gaulle était-il un visionnaire hors pair ? Dans le cas où c’est la deuxième suggestion qui est la plus plausible, il serait, à mon avis, très instructif, pour nous les Algériens en particulier, de lire les mémoires du général et de s’en inspirer afin d’éviter toute surprise, toute fausse manoeuvre non pas de l’histoire du passé, mais de l’histoire à venir. Le général avait dit beaucoup de choses. Concernant l’Algérie, bien sûr. Tel, par exemple, son fameux "je vous ai compris" qui, quelques années après, avait, fatalement, débouché sur l’indépendance de l’Algérie. On me rétorquera peut-être que ce "je vous ai compris" était destiné aux Français d’Algérie qui étaient si inquiets de la tournure prise par les événements de la guerre d’Algérie. On pourra aussi me contredire et me dire qu’il était plutôt destiné aux colons qui n’admettaient pas le fait de tout laisser tomber, du jour au lendemain, et rentrer en métropole. Leur avenir et celui de leurs enfants ne pouvaient se faire qu’en Algérie, pensaient-ils. Ils ne pouvaient pas concevoir d’autre avenir que celui qu’ils s’étaient eux-mêmes tracé depuis plusieurs générations. Ils ne pouvaient pas non plus, pour rien au monde, laisser tomber aux mains des indigènes leurs fermes de la Mitidja si fertiles et les grandes exploitations céréalières des hauts plateaux, eux qui avaient trimé pendant près d’un siècle pour faire de l’Algérie ce qu’elle était.
Mais ce "je vous ai compris" avait en fait un double tranchant. Une double signification. S’il avait été compris tel que je l’ai dit plus haut par les uns, c’est-à-dire dans le sens où la France était prête à y mettre tout son poids et à déployer tous ses moyens pour régler définitivement cette atteinte à l’ordre public par des "hors-la-loi" et qu’il fallait juste une opération de police pour en venir à bout, il avait été compris autrement par les indigènes que nous étions : inéluctablement, nous allions avoir notre indépendance. Dans les djebels, la guerre faisait rage. Depuis quatre longues années déjà ! Des deux côtés, les hommes tombaient comme des mouches. Des deux côtés que de souffrance, de larmes et de sang. Même l’utilisation des armes pourtant prohibées par les conventions de Genève (Napalm) n’arrivait pas à mettre fin à ces "troubles de l’ordre public" ni à entamer la détermination des moudjahiddines, les combattants de l’ALN. Même la torture pratiquée à grande échelle par les aussaresse et compagnie n’avait pas permis de mettre fin à un mouvement de révolte, à une révolution qui allait tout chambouler sur son passage. Sur le plan diplomatique, "la question algérienne" était, si mes souvenirs sont encore bons, inscrite à l’ordre du jour des Nations unis. La guerre avait sonné le glas de la colonisation. Et pas seulement en Algérie d’ailleurs. Partout en Afrique, les peuples se révoltaient contre l’ordre colonial. Il fallait faire preuve de pragmatisme et voir la réalité en face. On ne peut continuer éternellement à asservir tout un peuple sous le prétexte que la "colonisation est un bienfait" pour lui, pour ce peuple je veux dire. De ces "bienfaits", les colonisés n’en voulaient plus. Voilà, peut-être, pourquoi, en s’adressant aux Français d’Algérie, le général avait, en fait, fait un clin d’œil aux Algériens d’Algérie. Il avait compris que le divorce entre les Français d’Algérie et les autochtones était déjà bel et bien prononcé. Un premier novembre. De l’année 1954. Il ne restait alors qu’à s’entendre sur les modalités pratiques pour que ce divorce soit enfin effectif. Il le sera un certain juillet 1962.
A suivre

mercredi 6 février 2008

Algérie : à propos du "3e mandat"

La politique n’étant pas mon domaine de prédilection, j’ai juré plus d’une fois de ne pas évoquer des sujets de cet ordre. En peu de mots, de ne pas me mouiller. Mais peut-on rester neutre quand toute la nation est en effervescence? Peut-on ne pas en parler quand la question fait, tous les jours depuis quelques jours, la une des journaux et le sujet de discussion à tous les coins de rue?
Pas plus tard que ce matin d’ailleurs, alors que j’étais attablé dans un café, en train de siroter tranquillement un Vichy menthe et à feuilleter mon canard préféré, en face de moi, deux hommes (un jeune et un vieux) ont failli en venir aux mains à cause de ce "3e mandat" : chacun essayant de convaincre l’autre de la justesse de ses propos et de la force de ses arguments. Puis, ce qui était au départ une banale discussion, entre deux amis de longue date probablement, a failli tourner au drame. Sans l’intervention d’un vieillard qui ne survit que grâce à la vente des cigarettes à l’intérieur même de ce café maure (1), la discussion aurait dégénéré et, n’en doutons pas, le jeune homme aurait pris le dessus sur son rival courbé par le poids de l’âge. La sagesse du vieillard a porté finalement ses fruits. Lessivés, les deux hommes se sont séparés en se tapant mutuellement sur les épaules, mais chacun campant cependant sur ses positions. Mais que leur avait-il dit donc le vieillard, me direz-vous, pour qu’ils reviennent à la raison ? Que leur avait-il dit pour qu’ils cessent de se chamailler pour une question... euh... j’allais dire futile mais, en réalité, elle est loin de l’être. Elle est loin de l’être car d’elle, de cette question-là, je le répète pour que vous me compreniez, dépend l’avenir de toute la nation. Le vieillard, qui assistait médusé au début, comme tout le monde, à cette discussion, a dû faire des efforts surhumains pour se remémorer, pour remonter à la surface ce vieil adage algérien qui dit en substance ceci "le berger et le serf se sont chamaillés à cause des biens de leur maître". Et il le balança en pleine gueule des deux énergumènes.
Là est donc le secret de la sagesse de notre terroir. Le vieillard a visé juste et frappé de plein fouet. Si les deux hommes ont mis fin à leur "fitna" si j’ose dire pour reprendre un terme qui, il n’y a pas si longtemps encore, était à la mode, c’est parce que ni l’un ni l’autre ne voudrait être comparé à un serf ou à un berger. Question de dignité. Les Algériens sont comme ça. Ils réagissent au quart de tour quand on vient à toucher à leur "nif", à leur dignité. Le sang chaud, qui ne fait qu’un tour dans leurs veines lorsqu’ils sont devant une situation délicate, est vite refroidi à l’idée de se faire traiter d’un nom d’oiseau de mauvais augure. Qu’en est-il donc du fait de se faire rabaisser au rang de berger ou d’esclave ? Mieux vaut en mourir que d’accepter un tel sobriquet.
En fait, j’ai longuement réfléchi pour vous restituer intégralement la traduction la plus fidèle possible de cet adage, mais l’outil linguistique m’a faussé compagnie ce matin : à force de tourner et retourner la phrase, je me suis vite rendu compte que celle-ci risquerait de perdre complètement son sens si je m’entêtais à jouer un rôle qui n’est pas mien. La traduction d’une langue à une autre n’est pas si évidente que ça ; c’est une affaire de spécialistes. Alors j’ai opté en définitive pour cette traduction moins poétique, certes, mais largement significative. Significative de l’état d’esprit qui règne actuellement dans toutes les sphères de la politique algérienne.
Au Sénat, à l’APN, dans les rédactions de la presse quotidienne, c’est ce sujet-là qui préoccupe actuellement l’esprit des gens. Il accapare toute leur attention et aspire toute leur énergie. Mais sans chamailleries. Ce qui est déjà pas mal, je dirais même une avancée démocratique sans précédent. On semble avoir retenu la leçon de 1991 lorsqu’il y a eu, rappelez-vous, l’interruption du processus électoral qui allait certainement permettre au FIS de faire un tabac. Alors, 3e mandat ou pas ? A dire que tous les autres problèmes de l’Algérie ne trouveront leurs solutions que dans un "3e mandat" présidentiel.
Les uns après les autres, donc, nos partis politiques se positionnent. Du moins, il s’agit-là de ceux qu’on a l’habitude de qualifier de "grosses cylindrées". Autrement dit, les partis politiques qui font partie de la coalition gouvernementale. Ceux qui, en fait, contrairement à ce qui était attendu d’eux, n’ont jamais fait de l’opposition leur credo. En Algérie, c’est malheureux de le dire, la vocation des partis politiques n’est pas de faire de ou dans l’opposition. Est-ce parce que notre démocratie spécifique ne le permet pas ? Ou alors est-ce parce que le fait de s’opposer à un pouvoir incarné par l’un de "ses enfants prodiges" fait peser le risque de perte de tous les privilèges à ces partis dits de l’opposition ? En fait, j’ai une petite idée quant au comportement de nos partis politiques. Elle me trotte dans la tête depuis tout à l’heure. J’ai envie de vous l’exposer, mais je vous préviens à l’avance que je ne suis pas un analyste politique et il se peut donc que je me trompe. M’enfin ! Ça reste une hypothèse. C’est juste une petite supputation de ma part, mais je crois que la situation "à cheval" entre être dans l’opposition et faire en même temps partie du pouvoir convient mieux à ces partis. Ainsi ceux-ci pourront-ils tenir deux discours diamétralement opposés selon l’évolution de la situation : l’un pour leurs ouailles et l’autre destiné aux tenants du véritable pouvoir. C’est une politique qui consiste à contenter le loup sans faire de ravage dans la bergerie. Il fallait y penser. Et ils sont trois, ces partis politiques qui siègent aussi bien à l’APN qu’au Sénat et qui détiennent des portefeuilles ministériels. Pas besoin d’étaler leurs sigles ici puisqu’ils sont connus de toutes et de tous. Ils se positionnent et s’alignent sur un même mot d’ordre : oui pour un troisième mandat présidentiel pour l’actuel président de la République. Mais, pour cela, il faudra d’abord que la Constitution soit modifiée. Pas de fond en comble, certes, mais du moins sur l’un de ses aspects qui porte justement sur la limitation à deux mandats de la plus haute charge au niveau de l’Etat : la présidence.
Mais, contrairement aux deux amis dont j’ai parlé plus haut, nos partis politiques n’ont pas l’intention, du moins pour l’instant, de se chamailler et c’est mieux ainsi : ils s’alignent. Ils soutiennent. Ils sont tous ou presque pour un 3e mandat quitte à "mettre la charrue avant les bœufs"(2) pour paraphraser le chef du MSP autrement dit un de ces trois partis qui, lui, n’a pas encore tranché sur la question. Pour être encore plus explicite, ce dernier a même donné l’article de la constitution dans lequel il est clairement stipulé qu’avant de songer à briguer un 3e mandat, le chef de l’Etat doit au préalable soumettre le projet de modification de la constitution au Parlement et ensuite au peuple sous forme de référendum. En, dernier ressort donc, il revient au peuple SOUVERAIN de se prononcer. De ce côté-là donc, A Bouteflika n’a pas de souci à se faire : ses désirs sont des ordres !
Alors pourquoi tout ce tapage médiatique autour d’une question qui, de prime abord, paraît réglée à l’avance ?
(1) L’interdiction de la cigarette dans les lieux publics n’est pas encore entrée en vigueur chez nous. Sur ce point donc les Algériens sont plus libres que les Français.
(2) Des marchands de tapis aux perchoirs. Le"Soir d’Algérie"

lundi 4 février 2008

Escapade parisienne (2)


Pendant que je longeais la grande avenue parisienne, celle qui s’étend de la place Charles-de-Gaulle-Etoile jusqu’à la Concorde, celle que l’on dit être la plus belle avenue du monde et effectivement elle l’est, l’avenue des Champs-Elysées pour, enfin, cracher le mot, mon esprit divaguait et je m’étais improvisé poète. Décrivant, avec des mots simples, sans recherche lexicale ni grammaticale mon état d’esprit et humeur d’alors, j’ai pu accoucher, dans la joie et non dans la douleur, de ces quelques vers.
"En ce début du mois de janvier, à Paris, on s’amuse et on rie.
Pourtant, le temps est vachement gris.
Par le froid, je suis transi
Mais je ne regrette pas d’être à Paris.
Savez-vous qu’à l’appel de Paris
Toutes activités cessantes, j’ai répondu,
Laissant femme et enfants en Algérie ?
Prenant le risque d’être éconduit
Même si, sur moi, j’avais un sauf-conduit,
J’ai pris l’Aigle bleu et, de mon pays, je me suis enfui
Mais pas comme un Harraga qui, en haute mer, périt."
C’est ainsi que pendant que je flânais sur les Champs-Elysées, sans faire attention aux passants, je pondais machinalement mes mots. Les uns après les autres. Spontanément ou parfois accompagnés de mouvements du corps, d’étirements des bras, de claquements des doigts, de mimiques et de gestuelles qui frisaient parfois le ridicule, les mots sortaient sans faire de bruit, sans faire de vagues et allaient se répandre, comme la brume de ce matin-là, sur tout Paris. Mais, j’en étais pleinement conscient, Paris était sourd à ma poésie naissante, à mes vers ridicules. Il s’en foutait royalement de mes jérémiades.
Tel un chorégraphe, je m’exprimais avec mon corps. Et chaque fois qu’un vers me semblait convenir, j’opinais de la tête et le répétais plusieurs fois de suite pour le mémoriser définitivement. C’était comme un jeu d’enfant. Mais à défaut de billes ou de quilles dont, enfant, j’avais usé et abusé, je jouais avec les mots d’une langue qui n’est pas mienne. Mais une langue que nous avons, de ce côté-ci de la Méditerranée, gardé comme un "butin de guerre". Et que, malgré tout, nous essayons d’enrichir aussi. Sémantiquement parlant. Ne risquerais-je pas le lynchage pur et simple si on apprenait que j’étais en train de dénaturer la langue de Molière, me suis-je demandé à hauteur de la FNAC à la vue d’un livre de Simone de Beauvoir dont on venait de célébrer le centenaire de la naissance ? On parlait beaucoup d’elle et, excusez-moi cette petite digression, de son cul qui a fait la une du Nouvel Observateur. Chose que j’ai, cependant, ratée ! J’aurais tant aimé voir le corps nu, même de dos, même retouché numériquement, de cette dame qui a tant donné à la littérature française et qui s’est tant engagée dans le mouvement féministe. Dans l’émancipation des femmes. Non pas pour cultiver le côté voyeuriste qui se cache certainement en chacun de nous, il faut l’avouer, mais par simple curiosité. Et parce que aussi, comme l’a dit quelqu’un "le cul de Simone... c’est beau à voir". La nature humaine est ainsi faite. Pas moyen de la changer. Mais, hélas, sa photo qui n’avait pas, semble-t-il, fait l’unanimité au sein même de la rédaction du Nouvel obs, a disparu de la circulation aussi vite qu’elle était apparue. J’ai beau chercher de vieux journaux dans les poubelles, mais en vain. Aucune trace d’elle. "Tant pis", finis-je par lâcher alors que je m’éloignais à grandes enjambées de la FNAC pour aller griller une cigarette au pied de la statue de Charles de Gaulle.
Simone de Beauvoir, si elle était encore vivante, aurait-elle accepté qu’on étale à la une d’un magazine à fort tirage son corps tout nu ? Ses fesses relookées ? Pendant une bonne partie de la matinée, ces questions-là ne voulaient pas me quitter. Elles me poursuivaient. Elles me collaient aux fesses. Même lorsque j’ai voulu acheter un parfum pour ma femme chez Sephora, pendant que l’hôtesse d’accueil me présentait les dernières nouveautés de leur gamme, je ne voyais ni "J’adore" ni le flacon en forme de pomme de Nina Ricci : mon esprit n’avait d’yeux que pour l’image du corps dénudé de Simone de Beauvoir. Que j’imaginais, évidemment.
Mais, comment, bonté divine, me suis-je demandé, une société qui ne jure que par les Droits de l’homme en est arrivée là ? A bafouer, à fouler du pied les droits les plus élémentaires d’une femme morte depuis belle lurette maintenant ? Une femme dont il ne reste plus ni les fesses ni les os ? Serait-elle, cette femme, en train de se retourner dans sa tombe à l’heure actuelle parce que, dans le but de tirer plus de bénéfices de leur papier, des esprits mercantiles ont exhumé, sans autorisation de qui de droit, une vieille photo de sa jeunesse ? Belle façon de marquer son centenaire ! A qui sera le tour l’an prochain ? "Mais qui suis-je pour parler comme ça ? Qui suis-je pour donner des leçons de morale à une société sortie tout droit du siècles des Lumières ? Les gens qui ont pris la décision de publier cette photo ne sont pas débiles tout de même. Ils ne sont pas non plus animés par le désir de porter atteinte à une des leurs, qui plus était une dame bien pensante ! C’est peut-être leur façon, une façon bien à eux en tout cas, une façon spécifique à eux et à eux seulement comme l’est le Camembert à la Normandie, de marquer ce centenaire et de montrer ainsi leur affection toujours intacte, malgré le temps écoulé depuis sa mort, à cette dame au grand coeur. Ce n’est pas si grave que ça ! Les gens, toutes catégories sociales confondues, ont dû, certainement, prendre cela du bon côté. Personne n’a émis de fatwa condamnant les journalistes de ce magazine au bûcher ou à la damnation éternelle dans les feux de la Géhenne ! Il y eut, peut-être, une discussion à bâtons rompus, avant le bouclage du journal, entre les partisans de la publication de cette photo et ceux qui n’en voulaient pas et puis... rien. Tout le monde a donné son OK. On était certainement curieux de voir aussi la réaction des lecteurs. C’est comme ça que ça se passe en démocratie. La majorité finit toujours par l’emporter. Et la minorité, même si elle n’est pas du même avis, joue le jeu ; elle accepte de fait sa défaite. Ni le rédacteur en chef ni le directeur du magazine n’ont été inquiétés par les pouvoirs publics et encore moins par la justice. La liberté de la presse n’est pas, ici, une simple vue de l’esprit mais elle est réelle. Elle existe bien. De cela, qu’ai-je à dire ? On en est encore loin, nous. L’esprit de "Taghenanet" qui consiste à dire et à affirmer que ’ça ne peut être qu’une chèvre même si elle vole’ n’existe pas chez eux. Ah ! oui, ça c’est une de nos spécialités . Une de nos spécifités."
Absorbé dans mes pensées, j’ai failli être renversé par une moto qui roulait à vive allure et qui a mal négocié son virage du côté du musée du Louvre. C’était ma faute. Sans m’en rendre compte, j’étais pratiquement au milieu de la chaussée alors que le feu pour piéton était au rouge. Cet incident m’a rendu fou de rage. Contre moi-même. Contre ma façon de marcher dans la rue sans faire attention ni aux voitures ni aux piétons, empêtré comme j’étais dans mes pensées à un sou. J’avais envi de griller encore une cigarette pour reprendre mes esprits et retrouver ma sérénité ; mais mon paquet Marlboro était vide. Furieusement je l’ai froissé et jeté par-dessus la balustrade d’un des ponts qui traversent la Seine.
Une loi, interdisant la cigarette dans les lieux publics, venait d’être promulguée. Et appliquée dans toute sa rigueur. Le contrevenant s’expose purement et simplement à une amende de plusieurs dizaines d’euros. Mais, les cafetiers et autres tenanciers de débits de boissons, par crainte de perdre leur clientèle habituée jusque-là à passer des soirées dans une atmosphère enfumée, ont vite trouvé la parade : sur les terrasses, chauffées avec des moyens du bord, les tables, sur lesquelles trônent encore des cendriers incitant ainsi les gens à ne pas renoncer à leurs anciennes habitudes, sont prises d’assaut. Là, on peut griller tranquillement sa clope sans se faire tirer les oreilles ni taper sur les doigts comme un enfant que l’on surprend en pleine bêtise.
Simone de Beauvoir, pour revenir encore à elle, aurait-elle accepté, sans rechigner, cette loi ? N’aurait-elle pas vu en cette loi une régression dramatique du champ des libertés individuelles ? Gageons qu’elle aurait, hargneusement, défait son chignon et arraché ses cheveux pour protester contre cette loi que d’aucuns considèrent déjà comme n’allant pas faire long feu. Pour sûr, elle ne durera pas longtemps. Elle finira par s’éteindre d’elle-même, petit à petit, comme une cigarette mal éteinte que l’on a abandonnée, à la hâte, au fond d’un cendrier, pour ne pas rater son train. Mais en attendant, il faut apprendre à faire avec. Prendre son mal en patience et griller sa clope ailleurs que dans un bar ou autre lieu convivial. Et puis de toute façon "fumer tue". C’est ce que, obéissant à cette nouvelle loi, les fumeurs de mon acabit finissent pas se dire. On se console comme on peut.
A la sortie du métro, à Barbès-Rochechouart, j’ai été approché par des jeunes qui vendaient clandestinement des cigarettes de marque Marlboro. Bien que le prix de ces cigarettes défie toute concurrence, je n’ai pas succombé à la tentation et j’ai préféré m’approvisionner chez le buraliste ou plutôt dans un "bar-tabac" situé à la place Clichy, pas loin de mon hôtel.

Escapade parisienne


Lorsque l’avion d’Aigle Azur atterrit avec douceur sur le tarmac de l’aéroport d’Orly Sud, mon cœur s’est mis à battre la chamade. Le trac s’est subitement emparé de moi comme si on m’emmenait à la guillotine. J’avais la gorge sèche, le visage certainement pâle et je sentais mes genoux fléchir à tel point qu’il m’était presque impossible, du moins difficile, d’avancer dans l’étroit couloir de l’appareil... euh... Boeing ou Airbus, je m’en souviens plus. D’autant plus que je m’étais encombré d’un sac assez lourd (et qui aurait dû voyager dans la soute à bagages) et de mon manteau Rialto dont un pan entier traînait par terre. Mais sur la moquette! La raison de tout cela, me direz-vous? Eh bien, malgré mon visa en bonne et due forme, j’avais peur de "tomber" sur un "Pafiste" qui, pour des raisons que seule la xénophobie et le racisme pourraient expliquer, appose la fameuse lettre "R" sur mon passeport: refoulé!
Plus j’avançais dans la queue et plus le trac augmentait et la sueur perlait sur mon visage. J’ai même pensé changer de file car, à côté, ça avançait mieux. En tout cas c’est ce qu’il me semblait. Dans ce genre de situation, il est normal, me semble-t-il, d’avoir la hantise d’avoir fait le mauvais choix ; la crainte d’avoir choisi la mauvaise file. La "Pafiste", une jeune fille au teint presque basané et aux cheveux noirs coupés à "la garçonne", une Corse ou une Marseillaise sans doute, paraissait, de loin du moins, ne pas importuner trop les voyageurs par des questions indiscrètes type "que venez-vous faire à Paris, Monsieur ou Madame", par exemple. Alors que, de mon côté, le préposé au guichet prenait tout son temps à vérifier et à "revérifier" les passeports et à tenir, parfois même, un brin de causette avec son vis-à-vis. Histoire peut-être de pousser "l’autre" à commettre la faute qui justifie tout simplement et tout bêtement son renvoi d’où il vient. Enfin, c’est ce que, inconsciemment peut-être aussi, je ruminais dans mon for intérieur pendant que j’attendais mon tour de "passer à table". Oui, pour les Algériens que nous sommes, mal vus partout, à cause de la décennie noire qu’on traîne comme un boulet, c’est une torture psychologique que de passer une frontière européenne. Même avec un visa en bonne et due forme. Même avec un visage rasé de près (qui inspire donc confiance) et au-dessus de tout soupçon. La file d’attente qui s’allongeait de plus en plus ne semblait guère déranger outre mesure le "Pafiste". Mais, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il faisait correctement son boulot. Même s’il s’attardait un petit peu, plus que sa collègue d’à côté, à jauger le profil psychologique de "l’autre" et à deviner peut-être, spéculation de ma part, à travers les visages tendus par le trac et sur lesquels tout sourire a disparu momentanément quels sont ceux qui sont susceptibles de venir renforcer les rangs des "sans papiers". Mais, pour cela, "soyez sûr que vous ne pouvez pas compter sur moi", murmurais-je. Comme un élève très sérieux et méticuleux dans ses réponses, je commençais à peaufiner mon discours. Au cas ou. Sait-on jamais. "Je ne suis venu à Paris que pour changer d’air et m’imprégner un tant soit peu de la culture occidentale. Visiter la tour Eiffel, m’attabler au moins une fois, avec des amis, chez "Le roi des coquillages" à Clichy et faire du shoping au "Quatre vents" à l’occasion des soldes". Voilà ce que je devais lui donner comme justification de ma présence à Orly Sud. Une réponse précise et concise. Qui ne souffre d’aucune ambiguïté. D’aucune équivoque. C’est mon tour. J’approche d’un pas hésitant vers le "Pafiste". Je lui présente mon passeport et j’essaie de retenir ma respiration un peu haletante. Il ne remarque pas mon manège. Tant mieux, me suis-je dis.
Toutes mes appréhensions de départ se sont dissipées, volatilisées, fondues comme neige au soleil qui manquait pourtant ce jour-là à Paris, lorsque le "Pafiste", un jeune homme à l’allure impeccable, me tend le passeport après avoir apposé dessus le cachet humide de l’aéroport et me dit d’un air sympa "Bon séjour à Paris, Monsieur". A ce moment-là, j’ai retrouvé le sourire. Mes jambes ont repris de l’assurance et je me dirigeai vite vers le tapis roulant récupérer ma valise. Une femme qui poussait péniblement son"Caddie" a failli me casser le tibia. Très gênée de sa conduite imprudente, mais pas en état d’ivresse tout de même, elle s’excusa. Sans rancune aucune, j’ai accepté ses excuses et je me suis précipité à mon tour vers un Caddie, qui traînait dans les parages, y déposer mes bagages.
Et Paris m’accueillit à bras ouverts !
Il ne me restait alors qu’à prendre le bus puis le métro pour arriver, fatigué, mais content d’être là, à "l’hôtel X" situé à quelques encablures du "château de Vincennes" où une amie m’avait déjà réservé une chambre. La chambre était petite, à peine cinq à six mètres carrés, mais dotée de toutes les commodités qu’espère un touriste pas du tout exigeant tel votre serviteur. Je devais y passer trois nuits, mais, me sentant un peu à l’écart de la grande effervescence qui régnait à Châtelet et de la vie nocturne de Saint-Michel et de Pigalle, au deuxième jour j’ai réglé ma facture et mis les voiles. D’autant plus que le vent m’était favorable : il y avait des chambres libres dans l’hôtel où je descends habituellement lorsque je suis à Paris. L’hôtel a changé de propriétaire et de personnel, mais les chambres sont toujours impeccablement tenues et le petit déjeuner toujours servi au sous-sol, là où, il y a deux ou trois ans, la jeune fille oranaise, rappelez-vous (voir article précédent), m’avait fait part de son grand désarroi : elle se sentait comme un poisson rouge dans un bocal.

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

  Une petite digression avant de revenir au Sila. Il faut dire qu’en Algérie, le livre est considéré comme le parent pauvre de la culture....