vendredi 22 juin 2007

Le Bac et la philo


Il n’y a pas à dire, la philosophie est une discipline indémodable. Elle continuera d’alimenter, pendant longtemps encore pour ne pas dire pour toujours, non seulement les conférences et les symposiums des universités, les discussions de "salonards", mais aussi les esprits encore jeunes des élèves de classe de terminale toutes filières confondues. Pour avoir été la mère de toutes les sciences, logiquement, elle aurait dû et pu disparaître il y a bien longtemps.
Mais, non !
Même si elle se fait vieille, trop vieille même, elle semble ne souffrir d’aucune pathologie de la sénescence, d’aucune tare liée à son âge extrêmement avancé. Bien au contraire, ces dernières années, elle a, du moins dans le monde occidental (1), retrouvé une seconde jeunesse. Partout, on lui voue encore, plus que jamais même, une certaine reconnaissance à tel point qu’à l’examen du baccalauréat de cette année, des philosophes d’une renommée internationale certaine ont été conviés à composer avec les candidats dans cette épreuve : la philosophie.
C’est ainsi que Jean d’Ormesson et d’autres philosophes français, non moins connus d’ailleurs, nous ont régalés, sur le Figaro littéraire de ce 14 juin, de leurs belles plumes, de leurs analyses percutantes sur des sujets aussi variés que "Toute prise de conscience est-elle libératrice ?" ou " Le désir peut-il se satisfaire de la réalité ?", par exemple. Si les notes ont été honorables, excellentes même pour les uns, la copie de Jean d’Ormesson, elle, n’a pas été corrigée. Qui oserait, en effet, noter ce monument, cet "Immortel" de la philosophie ? En fait, la participation de ces philosophes à cette épreuve est purement symbolique et renseigne en quelque sorte sur l’état d’esprit des Français qui restent intimement attachés à une discipline littéraire qui a enfanté "le siècle des Lumières" et la Révolution française.
Je vous avoue ici que, la veille de cet examen, j’avais eu un pressentiment, une intuition et je n’avais pas manqué de mettre en garde mon fils qui, lui aussi, a présenté cette année son bac, de l’éventualité, de la probabilité plus que certaine que l’un de ces sujets soit à l’ordre du jour. Au bac algérien, série sciences, bien évidemment ! Et effectivement, il est tombé. Mais comme il y avait le choix entre trois sujets, mon fils a préféré discourir sur le "Comment se constitue la Nation ?". Heureusement pour lui, il n’a pas bâclé son sujet. Il a su prendre le taureau par les cornes et, sans être personnellement philosophe, je crois qu’il mérite au moins un 10/20. Ce qui est déjà pas mal !
Fermons cette parenthèse pour ne pas donner l’impression que, par ce papier, je suis entrain de louer les capacités intellectuelles d’un élève de terminale, qui plus est mon fils.
Il est vrai que pour un scientifique, la philosophie est considérée comme une matière secondaire. Et, une fois le bac obtenu, elle est pratiquement jetée aux oubliettes à tel point que nos connaissances en cette matière se limitent à la définition, très éculée maintenant, du mot "philosophie" : l’amour de la sagesse, selon les anciens Grecs. Pas plus. Par honnêteté intellectuelle, je suis, en ce qui me concerne, forcé de ne pas nier, de reconnaître cette évidence même : je ne dispose ni de l’un ni de l’autre, ni amour ni sagesse et encore moins des deux à la fois, l’amour de la sagesse. Dire le contraire serait trop prétentieux de ma part.
Cela fait maintenant trente ans que j’ai eu mon bac. Depuis, je n’ai lu pratiquement aucune œuvre philosophique : ni Kant ni Hegel ni "Amar Bouzoir". Attention ! Ne tombez pas dans le piège. Le dernier nom cité n’est ni philosophe ni quoi que ce soit, c’est une expression purement algérienne qui veut dire tout simplement... personne !
Quant à Marx, il y a bien longtemps maintenant qu’il a perdu son "capital" sympathie, son aura d’estime auprès de nous, et le nouvelle génération est beaucoup plus attirée par les "Mac Do" et le modèle américain que par les grandes idées du marxisme d’établir une société sans classes. Et, de toute façon, les marxistes eux-mêmes se sont progressivement détournés du marxisme. Et ceci bien avant la chute du mur de Berlin, me semble-t-il. Car, je me rappelle que, déjà, dans les années 1980, années pendant lesquelles j’ai eu l’occasion à maintes reprises de visiter un certain nombre de pays qui faisaient partie de ce qu’on appelait alors le" bloc de l’Est", il y avait quelque chose de difficile à définir dans l’air. Que ce soit en Hongrie ou en Tchécoslovaquie, il apparaissait au visiteur attentif, au visiteur averti, même à un jeune homme de mon âge d’alors qui n’était attiré que par les belles filles et les sorties nocturnes dans des boîtes de nuit huppées, que quelque chose se tramait. On avait l’impression que les gens avaient hâte de se débarrasser de cette idéologie qui exerçait une chape de plomb sur eux. Vous imaginez ? Les jeunes ne pouvaient même pas sortir à l’étranger et ils nous enviaient, nous jeunes Algériens, Français, Italiens ou autres auxquels aucune frontière de l’Europe n’était hermétiquement fermée.
Avec la chute du mur de Berlin, en 1989, c’est tout un pan de l’Histoire qui est tombé. Pas dans les oubliettes, certes. Mais, le moins que l’on puisse dire, c’est que le monde n’est plus comme avant. Il est dominé par une seule puissance qui fait le beau et le mauvais temps où bon lui semble.
Ainsi donc, Marx est tombé de son piédestal et le coup qui lui a été fatal est venu de son fief même, de la grande URSS de Gorbatchev et de son concept de Glasnost et de perestroïka.
Depuis, bon nombre de ces pays de l’Est ont rejoint la communauté européenne. Mais est-ce suffisant pour construire une nation européenne ? Les peuples d’Europe sont-ils vraiment liés par une Histoire commune ? Aspirent-ils vraiment à un devenir commun quand, par exemple, les Français accusent les plombiers polonais de venir manger leur pain ?
A mon fils, il a été demandé, en philosophie "comment se construit la nation ?". Il a dit et écrit ce qu’il a pu dire et écrire. Peut-être bien. Peut-être moins bien que ce que je pense. En ce qui me concerne, j’ai préféré emprunter le chemin inverse et parler plutôt de la déconstruction d’une nation, l’URSS pour ne pas la nommer, sous les effets conjugués de la bêtise humaine interne et du travail de sape des "Think tanks" des néoconservateurs américains. L’ours est mort. On peut vendre sa peau maintenant, pense-t-on. Mais, si l’ours n’est que blessé ? Ne court-on pas le risque de le voir réagir avec plus de détermination, plus de hardiesse ? C’est, au fond, ce que tout le monde, du moins ceux qui ont une dent contre l’Amérique arrogante de Bush, attend(ent) avec impatience notamment avec cette histoire de "boucliers antimissiles" que l’oncle Sam veut implanter à quelques lieues du Kremlin.
En effet, la Russie se sent de plus en plus isolée, de plus en plus menacée par l’installation pratiquement à ses frontières d’ogives nucléaires. Pourtant, l’on nous dit bien que la "guerre froide est bien finie" (2), que ces missiles sont orientés vers un autre ennemi : l’Iran. Pourtant tout le monde sait que ce pays, même gouverné par des Mollahs qui ne craignent que Dieu, est incapable, matériellement, de s’attaquer à l’Europe et encore moins aux Etats-Unis. Qu’il est encore loin d’avoir l’arme de dissuasion par excellence, la capacité nucléaire suffisante pour se lancer dans une aventure aux lendemains incertains pour l’humanité entière.
(1) Personnellement, je crois dur comme fer que si le monde musulman se débat depuis plusieurs décennies maintenant dans des problèmes inextricables, c’est parce qu’il n’a pas accordé à la philosophie l’importance qu’elle mérite.
(2) De la bouche même de Bush lors du dernier G 8 .

mardi 5 juin 2007

La presse algérienne et les législatives


Il n’ y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, dit l’adage. Et cet adage s’applique à merveille à nos partis politiques, particulièrement au FLN et au RND, qui, lors d’un débat postélectoral télévisé, ont accusé la presse de n’avoir pas joué son jeu. Pire encore: d’avoir fomenté ce "coup bas" qui s’est exprimé, fatalement, par un taux extrêmement bas de participation lors des législatives du 17 mai dernier!
La presse, selon certains responsables de ces deux partis, a eu le pouvoir de dissuasion, le pouvoir d’influence auprès de l’électorat en commentant négativement le déroulement de la campagne électorale. Mais en quoi la presse a-t-elle eu tort ? Elle n’a rapporté que les faits et rien que les faits. Si la campagne électorale a été d’une morosité et d’une monotonie telles qu’elle n’a pas drainé les foules le jour « J », ce n’est tout de même pas la faute de la presse ! Ou alors, on lui cherche des noises parce que, ces derniers temps, celle-ci a tendance à révéler certaines choses qui ne plaisent pas à tout le monde, telle, par exemple, cette information parue sur le journal « Liberté » d’hier : « Des recettes de plus de 50 milliards de dollars attendues en 2007 », recettes tirées des exportations des hydrocarbures. Effectivement, quand les Algériens voient de tels chiffres, de telles sommes entrer dans les caisses de l’Etat sans qu’ils puissent eux-mêmes en profiter directement, il y a de quoi bouder les urnes !
Ainsi donc, toutes les raisons objectives qui ont fait que les électeurs ne se sont pas déplacés en masse aux bureaux de vote, viennent d’être rejetées d’un revers de la main. Et pourtant, ces raisons-là sont connues de tous. Je ne vais pas les énumérer toutes sous forme d’une liste exhaustive, mais, pour ne donner qu’un seul exemple, sachez qu’en Algérie, le chômage est une réalité que nul ne peut cacher. Celui-ci est à deux chiffres pour parler le langage des économistes et concerne même les milliers de diplômés que nos universités mettent chaque année sur le marché du travail. A tel point que pour parer à ce désastre, les pouvoirs publics ont imaginé un concept qui n’existe nulle part ailleurs : "Tachghil echabab", l’emploi des jeunes qui consiste à recruter, pour le compte de certains hôpitaux de l’intérieur du pays, par exemple, des médecins pour une poignée de dinars ! J’en connais quelques-uns. Ils sont payés l’équivalent de 70 euros par mois ! A côté d’un député qui, lui, va toucher à peu près 3 000 euros en plus du "LNB"(logé, nourri, blanchi) par l’Etat, je crois sérieusement, et vous en convenez avec moi, qu’il "y a pas photo" pour reprendre l’intitulé de cette émission de... TF1. Enfin, je crois.
Le phénomène des "Harraga" dont j’ai déjà parlé il y a quelques jours n’est pas, non plus, une vue de l’esprit. Ou une histoire fictive d’un auteur en mal d’imagination. Je m’arrête là parce que ça ne sert à rien de répéter toujours les mêmes rengaines, toujours les mêmes refrains.
Ainsi donc, les partis politiques qui nous gouvernent, au lieu de tirer des leçons pratiques, pragmatiques de ce qui s’est passé ce jeudi 17 mai, se perdent dans des considérations philosophiques consistant à rejeter la balle et sur la presse et, la meilleure encore et la dernière en date, sur la loi électorale qu’eux-mêmes ont, pourtant, confectionnée ! La loi électorale est mauvaise ? Elle est dépassée, démodée, inadaptée à la société algérienne de 2007 ? Qu’à cela ne tienne ! Changeons-la. Changeons même la Constitution s’il le faut. Celle-ci n’est ni la Bible ni le Coran. C’est une œuvre humaine qui comporte certainement pas mal de malfaçons, pas mal de carences et d’insuffisances. De ce fait, elle peut être rediscutée, remodelée à tout moment. Mais, cela pourrait-il garantir que lors des prochaines échéances électorales, les citoyens iraient faire la queue à 8 heures du matin devant les bureaux de vote ? Cela m’étonnerait beaucoup ! Il faut être lucide : ce n’est ni un problème de texte ni un problème de loi. Le taux record de l’abstention (64%) lors de ces législatives est directement lié à la condition sociale des Algériens. Tant que les conditions sociales des citoyens empirent de jour en jour alors que, paradoxalement, les réserves en dollars de l’Algérie augmentent de plus en plus, ceci ne peut être que prévisible.
Si les Algériens se sont détournés de la chose politique (et donc des dernières législatives) c’est parce qu’ils ne font plus confiance aux hommes politiques qui leur promettent monts et merveilles, mais qui, une fois arrivés au pouvoir, les ignorent complètement. A-t-on déjà vu un député revenir à son douar d’origine et rendre des comptes à ses électeurs ? Pas que je sache !
Pour conclure disons que, de facto, on reconnaît à la presse algérienne et en particulier à celle dite francophone son rôle non négligeable, quand celle-ci s’y met vraiment, sur l’opinion publique. Implicitement, ces deux partis viennent donc de reconnaître à la presse le fait d’avoir, enfin, acquis ses lettres de noblesse et de constituer ainsi ce qu’on a appelle le 4e pouvoir

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

  Une petite digression avant de revenir au Sila. Il faut dire qu’en Algérie, le livre est considéré comme le parent pauvre de la culture....