jeudi 21 mai 2026

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

 

Une petite digression avant de revenir au Sila.

Il faut dire qu’en Algérie, le livre est considéré comme le parent pauvre de la culture. On ne semble pas y attacher une grande importance. Sans entrer dans de menus détails, je crois que pour beaucoup de gens, même parmi ceux qui sont censés gérer ce secteur, la culture est synonyme de chant, de danse et de folklore. Quant au livre, il n’intéresse pas grand monde ; il vient en dernier lieu.

Pourquoi ?

Je prends le risque d’avancer une petite explication.

Cette explication pourrait sembler trop simpliste, tirée par les cheveux et ne fera certainement pas le consensus parmi « les gens du livre », mais, je tente le coup quand même. Ne dit-on pas que « qui ne tente rien, n’a rien » ? Elle se résume, selon ma propre opinion, en quelques mots : probablement par défaut de lecteurs. Ce constat est fait particulièrement depuis l’intrusion dans les foyers algériens de l’Internet. Ma génération, qui fréquentait les bancs de l’école dans les années 1970/ 80, époque ou cette technologie de l’information et de la communication n’existait pas encore, lisait. Et elle lisait beaucoup. Celle d’aujourd’hui, pas que je sache. En tout cas, il ne m’arrive pas de voir, dans les bus ou dans le métro à Alger ou ailleurs, les gens en pleine concentration sur la lecture de livres ou de romans… même à l’eau de rose.   

On ne s’intéresse pas au livre, par paresse d’esprit ? Allez savoir.

Pourtant, la population algérienne est majoritairement jeune et de plus en plus instruite. Les lycéens et les universitaires, toutes branches confondues, se comptent par millions. Logiquement donc, les potentiels lecteurs devraient se compter par millions, eux aussi.

La lecture est un fait de société, un mode de vie, une culture, un acte civilisationnel, et c’est, apparemment, ce qui manque à nous autres Algériens.

C’est ce qui expliquerait qu’un seul salon lui soit dédié annuellement, contrairement à ce qui se passe ailleurs, notamment en France où il existe une multitude de manifestations et de multiples prix littéraires.

Alors, où est la faille, me diriez-vous ? That is the question, pour sortir, momentanément, de la langue française. Mais, de toute façon, comme le dit l’adage « chassez le naturel, il revient au galop ». J’y reviens donc. Le français est notre « butin de guerre », pour reprendre l’écrivain Kateb Yacine. Qu’on le veuille ou non, pour au moins une autre génération, les Algériens garderont encore ce butin. Mais, là, je ne parle pas spécifiquement du livre en français, de la littérature algérienne d’expressions française. Le problème concerne aussi les arabophones, qui sont de plus en plus nombreux mais qui ne sont pas, eux aussi, attirés par le livre.   

En somme, que l’on soit francophone ou arabophone, on bute sur le même problème, la même inertie sociale : manque de volonté et d’incitation à la lecture.    

Ce salon se tient toujours au même endroit, au Palais des expositions, connu communément sous l’appellation de « la foire » qui se trouve, en fait, dans la banlieue est d’Alger, plus exactement à « Pins maritimes » relevant de la commune d’El Mohammadia.

D’ailleurs, personnellement, j’avais déjà souligné ce problème dans un article sur Agor vox, en 2007.

 Sous le titre de « A quand un SILA à M’Sila », je revendiquais, en quelque sorte, la tenue de ce salon du livre dans d’autres villes de l’Algérie, et cela pour ne pas pénaliser la majorité de nos concitoyens qui, eux aussi, avaient droit à la lecture et donc à la culture.

Il est vrai que l’organisation d’une telle manifestation internationale nécessite beaucoup de moyens matériels, une logistique sans faille pour assurer un bon accueil à tous les participants étrangers et pour pouvoir les loger dans des conditions acceptables. Or, il est connu que certaines villes de l’intérieur du pays manquent cruellement d’infrastructures hôtelières de haut standing. C’est peut-être ce dernier point qui dissuade les responsables du SILA de sortir d’Alger.

Grosso modo, je vous donne, ici, un petit aperçu de cet article consacré au SILA où, jusqu’alors, je n’avais jamais mis les pieds. Je rappelle que cet article date de 2007, autrement dit, il y a un bail maintenant.   

Le Sila (12e Salon international du livre d’Alger), qui se tient actuellement à Alger, à la Safex plus précisément, n’est finalement que de la poudre aux yeux. Selon les comptes rendus de la presse quotidienne, il y a, en fait, plus de livres de propagande religieuse que de littérature proprement dite.

Quant aux livres parascolaires, ils se taillent la part du lion. Cela ne nous étonne guère sachant que les programmes scolaires tels qu’ils sont conçus actuellement par le ministère de l’Education nationale ne répondent pas, mais alors pas du tout, ni à l’attente des enseignants ni à celle des élèves eux-mêmes. Par les temps qui courent, le marché du "livre parascolaire" est devenu d’ailleurs plus que lucratif. Il n’y a qu’à voir, à chaque rentrée scolaire et même au-delà, les librairies qui sont prises d’assaut par les parents d’élèves pour se rendre compte que ces livres parascolaires sont très appréciés et se vendent, par conséquent, comme des petits pains.

Pour ne pas laisser les lecteurs sur leur faim, voilà comment se terminait mon article sur le Sila de 2014 :

« Le Sila de cette année a été marqué par un incident très fâcheux qui mérite d’être rapporté aux lecteurs d’Agora vox et à ceux qui s’intéressent, d’une façon ou d’une autre, à l’actualité algérienne. En effet, Les Geôles d’Alger de Mohamed Benchicou, sorti en même temps en France et en Algérie, a été interdit d’exposition. Plus que ça, le stand où celui-ci devait présenter son livre a été fermé, cadenassé, mis sous scellé par le responsable de ce salon de... l’ire. Oui, j’ai bien dit l’IRE et non pas livre. Il se peut, peut-être, que certains internautes, certains lecteurs trouvent mon humour un peu déplacé mais qu’ils sachent que c’est l’ire qui s’est emparé, à cette occasion, de votre serviteur, qui lui fait dire ces choses-là. Qui le fait parler ainsi. N’ai-je pas dit d’emblée qu’en France on attend avec impatience le lauréat du Goncourt 2007 ? Et que fait-on en Algérie ? On interdit aux écrivains d’exposer leurs œuvres sous prétexte que celles-ci portent atteinte ou risqueraient de heurter la sensibilité de ceux qui tiennent les rênes de ce pays. En fait, ce n’est pas tout à fait ce prétexte-là qui a été invoqué mais... on y est presque. Car, par ces écrits sortis directement de ses tripes, Benchicou dérange. Il menace la sécurité de l’Etat, pense-t-on. Il porte atteint à l’ordre établi, croit-on. De ce livre de Benchicou, je n’ai lu, personnellement, que quelques extraits que celui-ci a eu la gentillesse de mettre à la disposition des internautes sur le site de son journal Le Matin, interdit de parution depuis plus de deux ans maintenant. Et apparemment toute la trame du récit est tissée autour des conditions qui avaient conduit à son arrestation et à son incarcération à la prison d’El Harrach, plus connue sous le vocable terrifiant de "Quatre hectares". Mis à part cela, il n’y a pas, à mon avis, de quoi fouetter un chat. Rien qui n’est plus du domaine public et ce bien avant que Benchicou ne quitte sa cellule "douillette" d’El Harrach. Alors ? Pourquoi cette interdiction, dictée certainement d’en haut, d’un livre qui ne fait que rapporter des faits connus de tous ? Là est la question. Mais, je crois que dans ce pays, le mieux que l’on puisse faire est de faire sienne la formule de M’smar Djeha dont la photo orne justement l’en-tête du Matin : si tu parles tu meurs, si tu te tais tu meurs ; alors parle et meurs. Si tout le monde osait, si tout le monde écrivait, le pouvoir ne pourrait absolument rien faire. Ce livre de Benchicou est pourtant moins compromettant (pour l’auteur, cela s’entend) que celui écrit il y a quelques années et qui lui a valu d’être incarcéré à la prison d’El Harrach : Bouteflika, une imposture algérienne. Alors, pourquoi l’interdit-on » ?

C’est peut-être un peu long comme conclusion, un peu « hors sujet » à mon avis puisque là, d’une manière indirecte, j’avais essayé de montrer du doigt l’atteinte à la liberté d’expression et le harcèlement et l’intimidation des « intellectuels organiques » d’une façon générale et aux hommes de lettres en particulier par les pouvoirs publics de l’époque. En fait, j’aime bien ce concept « d’intellectuels organiques » si cher au communiste et révolutionnaire italien Antonio Gramsci, mais la question que je me pose est celle-là : est-ce qu’effectivement, ça existe ce genre d’intellectuels en Algérie ?      

Je disais donc que la première fois que j’ai foulé le sol du palais des expositions, c’était en 2014. Nous étions au mois de novembre et je devais aller à Alger où j’avais affaire. C’était un vendredi. Ma femme et mes enfants ne m’avaient pas accompagné. J’étais donc seul. Je me rappelle que j’avais pris la route, un peu tôt le matin, vers 6h. A cette époque de l’année, il commence à geler, la nuit, à Bordj-Bou-Arreridj. D’ailleurs, en sortant de chez moi, ma femme ne cessait de me répéter « attention, fais gaffe, le matin, il y a du verglas sur la route ». Et, effectivement, en arrivant du côté d’El Achir, à une douzaine de km de la ville, les bas-côtés de la route où l’herbe persistait encore, étaient verglacés. Je roulais lentement. Et ce n’est qu’en m’engageant sur le tronçon autoroutier récemment ouvert à la circulation que j’augmentai quelque peu ma vitesse. J’étais arrivé à Alger, ou en tout cas à la banlieue est d’Alger (du côté de la cité des Bananiers qui jouxte l’autoroute, vers les coups de 9h.

A cette heure-ci, les Algérois sont encore sous la couette, pensais-je. Pour beaucoup de travailleurs et de fonctionnaires, la grasse matinée du vendredi étant sacrée, l’air matinal d’Alger devint alors respirable et la fluidité de la route, à l’heure qu’il était, une aubaine. Et pas le moindre agent de police de la route en vue. Je roulais à une vive allure. Sans me rendre compte j’étais déjà à l’approche du lieu du Sila. A ce moment-là, subitement, une pensée effleura mon esprit. « Tiens, me dis-je, dans mon for intérieur, pourquoi ne pas faire un petit tour à la foire, histoire de voir comment ça se passe ? » En effet, le fait d’être seul, sans les enfants, était une occasion inespérée, je pourrais prendre mon temps et passer d’un stand à l’autre, et lire la quatrième de couverture, à l’aise, de tout livre qui m’intéresserait…J’étais lancé et absorbé en même temps par mes pensées que j’avais failli rater la bretelle de l’autoroute qui conduit au palais d’exposition. Mais qu’à cela ne tienne ! Mes réflexes étaient encore vifs…Un coup de frein sec, faisant crisser les pneus sur le bitume, et un coup de volant à droite et me voilà engagé sur la bonne direction. Dieu merci, aucun véhicule n’était derrière moi. Sinon, j’aurai été, bêtement, à l’origine d’un accident de la route. Quelques centaines de mètres plus loin et j’arrivai dans le parking réservé aux visiteurs du Sila. Je garai ma voiture et je rejoignis le pavillon où se tenait le salon du livre.

Là, malgré l’heure matinale, l’effervescence était particulière. On aurait dit que tout Alger était là. Il y avait beaucoup de stands dont certains étaient occupées par des maisons d’édition étrangères, notamment françaises, beaucoup d’enfants accompagnés de leurs parents, faisant déjà leurs emplettes de livres, particulièrement du « parascolaire ».

Même les médias audiovisuels étaient présents en force pour couvrir l’évènement.

Comme tout le monde, je commençai alors à me balader entre les différents stands à la recherche de quelques nouveautés littéraires qui pourraient m’intéresser. Tous les stands étaient bien achalandés, bien approvisionnés à tel point qu’on avait l’embarras du choix.  Et c’est le moins qu’on puisse dire. A vrai dire, j’avais l’embarras du choix parce qu’il fallait que je tienne compte de ma bourse si j’ose dire. Les livres ne sont pas donnés, hein…

En fin de compte, j’ai pu mettre la main sur quelques livres dont deux de l’écrivain algérien Yasmina Khadra : Qu’attendent les singes et Les anges meurent de nos blessures.

Mais honnêtement, je ne les ai pas encore lus. Ils sont toujours dans un tiroir de ma petite bibliothèque, attendant sagement que je veuille bien y jeter un coup d’œil pour savoir de quoi il s’agit au juste dans chacun d’eux. Mais, il faut dire que je ne suis pas le seul amoureux des livres et de la littérature qui sois dans cette situation paradoxale d’avoir des livres et de ne pas les lire. Umberto Eco, pour l’évoquer encore une deuxième fois, a laissé à la postérité cette citation : « Si, par exemple, nous considérons les livres comme des médicaments, nous comprenons qu'il est bon d'en avoir plusieurs à la maison plutôt que quelques-uns : quand on veut se sentir mieux, alors on va au "placard à pharmacie" et on choisit un livre. Un livre aléatoire, mais le bon livre pour le moment ».

Le jour où je me sentirai mal, le jour où j’aurai des migraines, ou tout simplement le cafard, j’ouvrirai mon « placard à pharmacie ».

En fait, j’avais acheté d’autres livres aussi dont un portait le titre de « Quand les Algériens lisent Camus », un livre écrit par un collectif d’universitaires algériens de la faculté des lettres d’Alger et qui répertorie tous les Algériens, écrivains, journalistes, hommes politiques, en fait tous les intellectuels qui ont eu à écrire quelque chose sur Albert Camus.

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

 

Pour la compréhension de la suite de l’histoire, une succincte présentation de celui-ci s’impose : c’était un homme politique connu, il était même secrétaire général du parti politique PRA (Noureddine Boukrouh) qu’il avait, cependant, quitté de son propre chef, à la suite d’une mésentente avec le président de ce parti. Après cette démission, il connut, lui aussi, sa traversée du désert politique. Comme par hasard de dix ans aussi. Et, comme « le hasard fait bien les choses », nous nous sommes retrouvés, lui et moi, après plus de trente ans de séparation, et cela grâce à Internet. En effet, nous avions fait le lycée ensemble. Dans les années 1970. Puis, après l’obtention du baccalauréat, nos routes s’étaient séparées. Nos retrouvailles eurent lieu en 2008.

Comment ? Dans quelles conditions ? C’était, en fait, encore une fois, grâce à l’avènement de l’Internet qui a, admettons-le, entrainé un bouleversement d’ordre informationnel et médiatique à l’échelle mondiale en réduisant considérablement les distances et le temps. Il est tout à fait clair qu’en agissant ainsi sur la dimension temporo spatiale, Internet a, de facto, réduit le monde en un petit village. Et, forcément, dans un petit village, presque tous les gens se connaissent, se rencontrent et se parlent. Au détour d’une ruelle de ce village, j’ai rencontré donc mon ami, pour utiliser un langage imagé.     

A cette époque, même s’il était en retrait par rapport à la chose politique, il intervenait, de temps en temps, par des écrits d’un niveau intellectuel très appréciable, sur les médias algériens. Il faut dire que ses analyses politiques étaient pertinentes.

C’est ainsi qu’un beau jour, « sur la page 2 du Quotidien d’Oran du samedi 6 décembre 2008, l’article qui a attiré mon attention portait le titre de "Malaise algérien" ; il a attiré mon attention pour deux raisons : D’abord le nom de l’auteur de l’article ne m’était pas inconnu et il m’a rappelé de vieux souvenirs qui remontent au milieu des années 70, années pendant lesquelles nous avions, l’auteur et votre serviteur, fréquenté la même classe au lycée "Thaâlibiya" d’Hussein Dey ». 

Ne partageant pas tout à fait son point de vue, exprimé sur cette page du Quotidien d’Oran, je lui ai fait, sur Agora vox, donc indirectement, une réponse. L’a-t-il bien ou mal prise, cette réponse je veux dire ? Je n’en sais absolument rien. Il ne me l’a jamais dit. Et moi non plus, je n’ai pas essayé de savoir quelle a été sa réaction en lisant ma réponse.

 Ce « qui m’a vraiment incité à écrire cet article, c’est ce que Soufiane Djilali a écrit d’entrée de jeu, si j’ose dire. Je le reprends ici texto : " En ce début du XXIe siècle, la société algérienne est en proie à un malaise profond, sans cause évidente". Evidemment, ça saute aux yeux, c’est ce "sans cause évidente" que je n’ai pas, personnellement, du tout apprécié. Pour la simple et bonne raison qu’il est loin, très loin même, de refléter la réalité. Il n’y a pas de malaise sans cause évidente ; bien au contraire, les causes de ce "malaise algérien" sont si nombreuses et si variées qu’il est impossible de les énumérer toutes. Et la question que je me suis tout de suite posé, bien avant d’avoir terminé la lecture de cet article est la suivante : comment se fait-il qu’un esprit aussi brillant que celui de cet ancien camarade de classe n’arrive-t-il pas à voir ou à cerner la multitude de causes qui ont engendré plus qu’un simple malaise au sein de la société algérienne ? 

Il ne faut pas se voiler la face, en Algérie il y a mille et une choses pouvant expliquer ce malaise. Et la responsabilité de ce malaise incombe, nul doute là-dessus, aux hommes politiques qui ont eu, jusqu’au jour d’aujourd’hui, la charge de gouverner ce pays. Pour preuve : les dernières chamailleries par presse interposée entre l’ancien président de la République, Chadli Ben Djedid et l’ex chef de l’état-major Khaled Nezar à propos de "qui a fait quoi" pendant la révolution algérienne ne fait que renforcer ce malaise ».
 

Une fois qu’il a pris connaissance de l’existence de mon article sur Agora vox, et qu’il l’a lu, il m’a laissé un petit commentaire qui se terminait par : « J’espère que j’aurai alors toute la latitude pour dialoguer avec toi sur notre passé et surtout sur l’avenir de notre pays. Nous aurons donc l’occasion de revenir plus longuement sur le « malaise algérien ». Avec toutes mes amitiés ».

A Alger, nous n’habitions pas loin l’un de l’autre. Ainsi donc l’occasion de se rencontrer et de discuter s’était-elle vite concrétisée, un week-end, dans un café de l’est d’Alger. 

Une fois le contact renoué et nos souvenirs respectifs durant nos années de lycée évoqués, nous abordâmes la question essentielle, celle, politique, qui accaparait ses pensées depuis déjà de longues années. Pour dire clairement les choses, il voulait, ni plus ni moins, concrétiser son projet de création d’un parti politique. Forcement donc, il avait besoin de renfort, d’adhérents à ses idées politiques, de militants sincères et engagés. Il me proposa d’être parmi les premiers éléments de ce parti encore en gestation. Je n’avais opposé aucune objection. Sauf qu’étant chirurgien de formation, j’ai dû quand même poser une condition : priorité à ma fonction, les activités partisanes en seconde position.         

Avec la participation d’une trentaine d’autres amis, vivants en Algerie ou à l’étranger, ce projet vit le jour un certain 11 mars 2011. 

Voilà, les présentations étant faites, revenons maintenant à notre histoire de « Ma rencontre avec Albert Camus ».   

Un jour, alors que j’étais au bloc opératoire en train d’opérer une malade pour une pathologie thyroïdienne, mon téléphone commençait à sonner. Evidemment, sur le coup, je ne pouvais pas répondre. A la fin de l’intervention chirurgicale et une fois que je m’étais assuré de l’absence de saignement significatif dans les flacons de drainage et de la voix tout à fait normale de la malade, choses que tout chirurgien devrait faire avant de songer à que ce soit, j’ai allumé mon téléphone. L’appel en absence était de mon ami. Je l’ai rappelé. A ce moment-là, mon ami m’informa qu’un certain Medi Adlène, journaliste à El Watan, voulait m’interviewer à propos de mon article paru sur Agora vox. Pendant quelques secondes, j’étais resté bouche bée, ne sachant quoi dire. Pour moi, la surprise était énorme. Je ne m’attendais pas du tout à cela. Puis, après avoir repris mes esprits en quelque sorte, j’ai dit :

-      Ecoute, Soufiane, je n’ai pas l’habitude de cela, une interview avec un journaliste qui plus est de la chaîne de télévision F 24, cela me dépasse complètement. Il est vrai que j’ai écrit un ou deux articles, sur Agora vox, à propos d’Albert Camus, mais cela ne fait pas de moi un spécialiste de cet auteur. Vraiment, je suis désolé. 

Mais, lui, il insistait, il m’encourageait à y aller. Il pensait le plus sérieusement du monde que c’était une belle opportunité, sur le plan médiatique, et qu’il ne fallait pas que je la rate. Il avait tellement insisté que j’ai dû, en fin de compte accepter le principe de cette interview. Alors, j’ai dit « qu’ils me contactent et je verrai ensuite, faisant allusion aux deux journalistes qui chapeautaient, à l’époque, le supplément culturel du journal El Watan.

Mon ami, qui était un habitué des médias, qui passait régulièrement à la radio et à la télévision, me prodigua même quelques petits conseils quant à la façon de me tenir face à la caméra et le type d’habits que je devais porter pour être « télégénique » à tel point que je me voyais déjà comme une star.

Pendant trois ou quatre jours, chaque fois que mon téléphone sonnait, je décrochais aussi vite que dégainait Lucky Luke, le fameux cowboy de la bande dessinée dont, enfants, nous ne nous lassions pas. Malheureusement, il n’y eut pas de coup de fil m’annonçant l’interview et le passage sur la chaîne française F 24. Une sorte de déception s’empara de moi. Car, en vérité, j’aurai aimé faire cette interview. J’aurai aimé être un jour sous les feux de la rampe.

Une petite mise au point s’impose : à cette époque, j’étais chirurgien à plein temps à la clinique où j’assurais des consultations et le bloc opératoire (urgences et chirurgie à froid). Par ailleurs, ici, je pouvais, lorsque l’activité chirurgicale me le permettait, me payer le luxe de lire la presse quotidienne (El Watan et le Soir d’Algérie). Je me régalais aussi des mots croisés proposés par ces deux quotidiens à tel point que je suis devenu un cruciverbiste. Ceci pour la petite histoire. Mais, curieusement, je ne lisais pas de livres de littérature. Ni Camus ni un autre auteur.

Plus le temps passait et plus je me rendais à l’évidence : si on ne m’a pas contacté c’est qu’on s’est rendu compte que je n’étais pas vraiment la bonne personne à interviewer. Tout simplement.  

Quelques jours après cette « fausse alerte » ou plutôt ce « faux espoir », en feuilletant le journal El Watan, je suis tombé sur un article signé par les deux journalistes qui, finalement, avaient jeté leur dévolu sur des gens connus dans le milieu du livre et de l’édition.

Et comme réponse du berger à la bergère, s’il m’est permis d’user de cette expression, je rédigeai un autre article sur Agora vox dont le titre était « Albert Camus : une histoire de malentendus » :

Je le reproduis tel quel ici.

Le journal algérien « El Watan » a consacré, dans son édition du vendredi 25 décembre, une page spéciale à Albert Camus.

Les deux journalistes Adlène Meddi et Ahmed Tazir ont commencé d’abord par une petite virée au quartier de Belcourt qui a vu grandir Camus. Là, ils ont questionné les habitants du quartier ou des passants qui flânaient sur l’avenue Belouizdad. Mais, oh ! Surprise ! Personne n’avait entendu parler de Camus.

L’image de Camus, jeune étudiant à la fac d’Alger ou gardien de but au Racing d’Alger, s’est, au fil du temps, effacée de la mémoire des plus vieux. Quant aux plus jeunes, ils ne lisent pas. Alors … Camus ? Ça ne leur dit vraiment rien. Acteur, chanteur de Rock ‘n roll ou danseur d’opéra ? Personne n’était en mesure de dire qui était cet homme. Nul n’était en mesure de prononcer ne serait-ce que ces quelques syllabes « é cri vain ». A dire que la seule préoccupation de nos jeunes aujourd’hui c’est le pain quotidien et rien que le pain quotidien. La nourriture de l’esprit, on s’en fout éperdument ! La culture, la littérature, le prix Nobel, tout cela n’intéresse pas grand monde. A Belcourt ou ailleurs. Mais, peut-on les blâmer pour ça tout en sachant que ceci est le résultat d’une école sinistrée ? D’un système éducatif qui n’en finit pas avec ses réformes. En fait, personnellement, je ne blâme pas ces jeunes-là. S’ils ne connaissent pas Camus c’est parce qu’à l’école on ne leur a pas enseigné Camus mais plutôt des poètes de la période préislamique tels que…non, honnêtement, pour ces deux-là, Abou Nouas et El Mutanabbi, j’hésite moi-même à les classer dans une époque précise. Appartiennent-ils vraiment à la période ante islamique comme je viens de le dire ? A l’époque fatimide ? Ou Abbaside ? A dire vrai, je n’en sais rien, j’ai oublié, et je n’ai pas envie de me ré encombrer encore l’esprit avec ces deux lascars de la poésie arabe à cause desquels je n’ai eu que de mauvaises notes en langue arabe lorsque j’étais lycéen. Tenez, en citant ce dernier, il m’est subitement venu à l’esprit une vieille anecdote. Un jour, le prof d’arabe a interrogé l’un des cancres de notre classe. La question portait justement sur Abou Ettayeb El Mutanabbi. « Jeune homme, lui dit-il, parle-moi d’El Mutanabbi ». Visiblement, l’élève n’avait pas préparé son cours. Alors, après un petit instant d’hésitation, il lâcha : « Cheikh, oualah, ana douman’t mâah bach netkalmlek âalih ! » (1) Et, comme on s’y attendait, le zéro s’était imposé de lui-même. L’élève avait sportivement et flegmatiquement accepté sa note. 

Il faut dire que parmi les gens interrogés, seul celui qui occupe actuellement le petit appartement de « deux pièces » situé au 124 de l’avenue Belouizdad (là où créchait misérablement Albert pendant sa jeunesse) a pu répondre plus ou moins correctement à la question. Et ceci pour une raison simple : il est souvent sollicité par des étrangers qui viennent se rendre compte par eux-mêmes des conditions dans lesquelles vivait « l’homme révolté ». Forcément donc, on lui susurrait quelques bribes d’information concernant le personnage et son œuvre.

Il est vrai qu’à cette époque, les « Arabes » habitaient sur les hauteurs de Belcourt, à Laakiba, et ne côtoyaient pas assez les « Roumis ». Même pas ceux de condition sociale modeste. Un mur psychologique séparait les deux communautés. Et, rares étaient les algériens de « souche » (pour utiliser un mot en vogue actuellement en France) qui fréquentaient les bancs du lycée Bugeaud ou de la fac d’Alger où Camus avait fait ses études. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que Camus a quitté l’Algérie bien avant le déclenchement de la guerre d’Algérie. 

Dans le quartier, rien n’a changé depuis cette époque. Les escaliers qui mènent à l’appartement sont toujours mal ou pas éclairés. « La rampe existe toujours. Les cafards aussi. » Dans ce quartier, l’Histoire semble s’être arrêté. Aux années de l’époque coloniale. Le seul changement dans le décor c’est le teint basané et les cheveux frisés des occupants du quartier. Et c’est mieux qu’il en soit ainsi. Reste à espérer que les pouvoirs publics prendront le plus tôt possible l’initiative de transformer cet appartement en une sorte de musée que les fans de Camus, ceux qui veulent en faire une icône algérienne, viendront visiter de temps à autre. Car, aucun doute là-dessus, la « Panthéonisation » de Camus va donner un coup de fouet au tourisme culturel dans ce quartier d’Alger.  

Déçus peut-être de n’avoir pas pu étancher leur soif en matière de Camus, et ce dans le quartier même où celui-ci avait vécu, nos deux journalistes se sont ensuite retournés vers des hommes qui ont un rapport certain avec le livre et donc avec la littérature. Mais, là aussi les avis sont partagés. Si pour le premier, libraire de son état, Camus n’est rien d’autre qu’un « écrivain français d’Algérie », pour le second (Sofiane HADJADJ), éditeur, « Camus fait partie du patrimoine littéraire algérien ». C’est ainsi que je le vois personnellement. 

Mais, le must du must de cette page spéciale « Albert Camus » reste l’interview de José Lenzini qui est, selon les journalistes, l’un des spécialistes d’Albert Camus. Alors, écoutons-le : « Les Algériens attendaient, sans doute, de Camus qu’il soit aux côtés des révolutionnaires qui, à partir de novembre 1954, luttèrent pour l’indépendance. Deux raisons au moins faisaient qu’il ne pouvait se joindre à eux... D’abord, il ne croyait pas à la possibilité des différentes communautés de se retrouver dans l’harmonie d’une indépendance, qui lui paraissait vouée à de grosses contradictions du fait de son « usurpation » par le FLN. Camus croyait plus à une fédération, qui aurait une autonomie avec la France et qui pourrait s’en détacher progressivement. En cela, il se sentait beaucoup plus proche des thèses de Messali Hadj dont il fut proche, entre 1935 et 1937, alors qu’il militait au PCA.

Il quitta le parti estimant que le PCF était beaucoup trop en retrait par rapport aux aspirations des Algériens, celles d’une réelle égalité des droits. Il trouvait indécent que le projet Violette -qui d’ailleurs n’arriva pas au Parlement- se contentait de proposer la nationalité française à 60 000 Arabes « méritants » alors que le pays en comptait 6 millions. D’autre part, la mère de Camus vivait à Belcourt et ne voulait pas quitter ce « quartier pauvre » auquel Albert Camus était également très attaché. Il savait qu’elle pouvait être victime d’un attentat aveugle et ne pouvait imaginer (qui l’aurait d’ailleurs fait ?) d’aider ceux dont les armes auraient pu tuer sa mère. Il a dit, juste après l’obtention du Nobel : « j’aime la justice mais je défendrai ma mère avant la justice ». Qui donc d’entre nous aurait pu faire un choix différent ? Interrogé à propos de cette fameuse phrase, le président algérien Bouteflika avait répondu : « n’importe lequel d’entre nous aurait fait la même réponse. Ce qui prouve que Camus est des nôtres ».  

(1) Prof, je n’ai pas joué aux dominos avec lui. Par conséquent, je ne peux vous réciter sa biographie.  

 Les premières réactions à cet article sur Agora vox ont été encourageantes. Le premier commentaire, par exemple, fait par un certain Joël P, est un remerciement : « Merci pour ce point de vue original sur Camus l’algérien », m’avait-il dit. Remarquez bien, qu’il a parlé de « Camus l’Algérien ».

Je ne voulais pas passer à la critique d’Albert Camus à ce stade-là de mon récit. Je voulais laisser cela en dernier lorsque j’aurai à aborder au moins deux de ses livres à savoir « La Peste » et surtout « L’étranger » qui a fait et fait encore couler beaucoup d’encre. Car, que l’on veuille ou non, de mon point de vue « L’étranger » reste l’œuvre la plus importante de Camus. C’est ce livre dont tout le monde parle. En effet, quand on évoque Albert Camus, c’est « L’étranger » qui vient en premier à l’esprit.

Mais la critique, celle que presque tous les Algériens opposent à Albert Camus, est là, en bas de cet article sur Agora vox et émane d’un certain Senatus populusque (beaucoup d’internautes se cachent derrière des pseudonymes et on ne peut, malheureusement, pas le leur reprocher). Elle est intéressante à reproduire intégralement ici car c’est ce que je comptais faire de toute façon comme reproche à mon auteur préféré de mes années de lycée. Elle est parfaitement calibrée, si j’ose dire :

« Albert Camus à Stockholm devant des étudiants suédois :

 Après avoir évoqué l’objection de conscience et le problème hongrois, de lui-même Camus lança l’invite non déguisée : « Je n’ai pas encore donné mon opinion sur l’Algérie, mais je le ferai si vous me le demandez. » Camus affirma la « totale et consolante liberté de la presse métropolitaine. Il n’y a pas de pression gouvernementale en France, mais des groupes d’influence, des conformistes de droite et de gauche. Croyez-moi, c’est ma conviction la plus sincère, aucun gouvernement au monde ayant à traiter le problème algérien ne le ferait avec des fautes aussi relativement minimes que celles du gouvernement français. »

Un représentant du FLN à Stockholm demanda alors à Camus pourquoi il intervenait si volontiers en faveur des Européens de l’Est mais ne signait jamais de pétition en faveur des Algériens. À partir de ce moment le dialogue devint confus et dégénéra en un monologue fanatique du représentant du FLN, qui lança slogans et accusations, empêcha l’écrivain de prendre la parole, et l’insulta grossièrement. [...] Camus parvint enfin, non sans peine, à se faire entendre. « Je n’ai jamais parlé à un Arabe ou à l’un de vos militants [du FLN] comme vous venez de me parler publiquement ... Vous êtes pour la démocratie en Algérie, soyez donc démocrates tout de suite et laissez-moi parler ... Laissez-moi finir mes phrases, car souvent les phrases ne prennent tout leur sens qu’avec leur fin. »

Après avoir rappelé qu’il a été le seul journaliste français obligé de quitter l’Algérie pour avoir défendu la population musulmane, le lauréat Nobel ajouta :

« Je me suis tu depuis un an et huit mois, ce qui ne signifie pas que j’ai cessé d’agir. J’ai été et suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique, jusqu’à ce que la haine de part et d’autre soit devenue telle qu’il n’appartenait plus à un intellectuel d’intervenir, ses déclarations risquant d’aggraver la terreur. Il m’a semblé que mieux vaut attendre jusqu’au moment propice d’unir au lieu de diviser. Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie aujourd’hui grâce à des actions que vous ne connaissez pas. C’est avec une certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons en public. « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Cette déclaration fut ponctuée d’ovations.

Propos recueillis par Dominique Birmann, Le Monde, 14 décembre 1957 [À l’occasion de la remise à Albert Camus de son Prix Nobel de littérature].

En écrivant cet article sur mon support électronique préféré (Agora vox), c’était, en fait, une façon bien particulière, à moi, de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et puis avec le travail et les activités partisanes au sein du parti politique, Jil jadid, auquel j’ai adhéré, euh…, j’allais dire corps et âme, Albert Camus était devenu, je l’avoue aujourd’hui, le cadet de mes soucis. Je continuais cependant à lire et à écrire des articles sur des journaux électroniques, entre autres sur Algérie patriotique. Sur ces deux supports médiatiques, j’abordais, en fait, des sujets très variés allant de la politique à des questions de médecine ou d’ordre sociétal.

En 2014, j’ai renoué avec Albert Camus. D’une manière, je dirai, inattendue. En fait, c’était lors de la tenue, à Alger, du salon international du livre algérien (SILA).

Ma rezncontre avecd Albert Camus (suite)

 

En 2007, j’ai découvert un site Internet qui s’appelle Agora Vox.

En fait, il s’agit d’un média citoyen français créé par Carlo Rivelli et Joël de Rosnay en 2005. Ce site est « alimenté par des rédacteurs volontaires et non professionnels », ce qui me poussa à m’y inscrire et à proposer mon premier article, article qui évoquait l’histoire de deux jeunes frères « condamnés à mort » par le tribunal de Bordj-Bou-Arreridj pour avoir mis le feu sur des matelas, dans leur maison, à la suite d’une dispute entre eux. J’avais trouvé le verdict très sévère d’autant plus que, selon la presse qui avait rapporté ce fait divers, il n’y avait pas eu de blessés ou de mort d’homme lors de ce drame. Il me fallait donc réagir, à chaud, en ma qualité de médecin, contre ce qui m’avait paru, à l’époque, comme une aberration de la justice. Il est vrai de dire que, du fait de sa souveraineté et de son indépendance par rapport au pouvoir politique, les verdicts et les décisions de la justice ne sont pas à commenter. Et encore moins à remettre en cause. Ceci est du ressort des hommes en robe noire, des avocats. Eux seuls sont habilités à juger de la partialité ou de l’impartialité de cette dernière. Mais, là, il m’avait semblé qu’il y avait anguille sous roche. Il m’avait paru que condamner deux jeunes frères pour un délit sans conséquences vraiment graves était, en revanche, un acte judiciaire lourd de conséquences. D’où ma réaction vite fait. Bref, ce n’était qu’un petit article, qui plus est sur un site électronique étranger, qui n'avait pas pour objectif de changer la donne ni quoi que ce soit dans le déroulement du procès judiciaire de ces deux jeunes garçons. Mais, je suppose que le ou les avocats de ces jeunes ont dû travailler durement pour faire pencher la balance de la justice en leur faveur puisque, de toute évidence, la sentence n'a jamais été appliquée.

Ce premier article fut suivi par d’autres. Qui furent également publiés, sans problème. Il faut dire qu’à mes débuts sur ce site, je veillais à la rédaction des textes. Chaque mot était soigneusement choisi et pesé. Les titres que je donnais aux articles reflétaient d’une manière très juste le contenu des dits articles et le narratif utilisé ne laissait pas les lecteurs indifférents. En tout cas, c’est ce qu’il me semblait. J’essayais de faire sérieusement les choses. J’essayais d’être à la hauteur. J’essayais, autant que faire se peut, de ne pas décevoir mes potentiels lecteurs. Et, apparemment, ils étaient nombreux, les lecteurs sur le site Agora Vox au vu des nombreux commentaires que je recevais régulièrement à chaque nouvel article. Et cela quel que soit la nature de l’article.           

Et comme « l’appétit vient en mangeant », selon l’adage populaire, l’acte d’écrire (et de soumettre ensuite l’article à ce site) était devenu une routine, une chose banale, un truc de l’ordre naturel des choses.  Chaque fois que l’occasion d’écrire un papier, sur un sujet donné, se présentait, je le faisais avec plaisir. C’est ainsi qu’il m’arrivait d’aborder des sujets d’ordre politique, de culture générale ou de littérature. En fait, je sautais du coq à l’âne. Pour ainsi dire, j’étais un « touche à tout », comme le sont d’ailleurs la plupart des intervenants sur Agora Vox et certainement sur d’autres sites encore. Oui, l’actualité est toujours riche en évènements. Que ce soit dans mon pays, l’Algérie, ou ailleurs, dans d’autres contrées du monde. Quand on surfe sur la Toile, force est de dire qu’on est, à chaque instant, submergé d’informations en provenance du monde entier, en temps réel : des élections législatives par-ci, des présidentielles par-là, des « coups d’Etat » commis par des militaires dans certains pays africains, des guerres fomentées au Moyen-Orient par des puissances liées au Capital et aux complexes militaro-industriels, etc. Tout cela n’est qu’un exemple qui fait qu’on intervient, qu’on réagit même si on est certain que cela ne servira à strictement rien. Mais, le plus important est de participer aux débats qui agitent la Toile.

Et l’occasion de débattre se présentait régulièrement.    

Ceci, évidemment, en ce qui concerne le domaine politique.

Et comme le disait l’historien grec Thucydide, « un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile ». J’avais fait de cette citation mon sacerdoce en quelque sorte. Au même titre que la chirurgie d’ailleurs. Je devais donc souvent réagir à des informations ou à des situations qui relevaient de mon centre d’intérêts et cela particulièrement depuis mon adhésion, en tant que membre fondateur, à un parti politique algérien.

Ainsi la période 2007-2010 fut riche en évènements et me permit d’intervenir régulièrement par l’intermédiaire de ce média citoyen français.

Sur ma page, j’avais choisi comme profil ce petit texto pour me présenter : « Qui suis-je ? Disons tout simplement un "Chirurgien algérien qui essaie, entre deux interventions chirurgicales, de gribouiller quelques notes à propos de tout et de rien", de telle sorte que tout un chacun puisse savoir à qui il a affaire. C’était clair et nette. Je ne me cachais pas derrière un pseudonyme. Pour être honnête, je n’aime pas l’anonymat. Je trouve cela comme une sorte de lâcheté. Je suis plutôt de ceux qui pensent que même derrière un écran, il faut assumer. Assumer et être responsable de ses écrits.   

En 2009, en France, le président Nicolas Sarkozy (qui est actuellement en butte avec la justice son pays) eut l’idée, pour commémorer le cinquantième anniversaire de la disparition de l’écrivain (dans un accident de la route) de mettre dans le Panthéon les restes d’Albert Camus.  En tant que telle, l’idée n’était ni saugrenue ni « absurde » (un clin d’œil à Camus).

A rappeler que le Panthéon est une institution, une structure, une sorte de musée sur le fronton duquel est inscrit, noir sur blanc, cette devise « La France est reconnaissante aux grands hommes ». Albert Camus répondait parfaitement à la définition de « grand homme ». N’oublions pas qu’il a eu le prix Nobel de littérature en 1957. Il méritait donc largement cette proposition présidentielle.

L’occasion était trop belle. Je n’avais pas le droit, moralement évidemment, de la rater. Ma réaction fut immédiate. En tant qu’ancien « fan » de cet écrivain, de ce français d’Algérie que je considérais personnellement comme Algérien à part entière, je rédigeai un article dans lequel je faisais tout à fait une contre-proposition en quelque sorte. Mes arguments étaient que, primo, de son vivant, Camus aimait beaucoup l’Algérie et le soleil de l’Algérie et que, secundo, s’il devait y avoir un lieu où il devrait reposer pour l’éternité cela ne pourrait être que dans un cimetière chrétien en Algérie. Le Panthéon est un endroit froid où le soleil ne pénètre presque pas. Il est vrai que la symbolique du Panthéon est grande mais celle du soleil l’est encore plus. Ce dernier argument avait, me semblait-il, convaincu la plupart des lecteurs de mon article. Ils adhérèrent à mon idée. En effet, ma proposition était tout à fait logique et ne visait pas plus que le fait de « rendre à César ce qui appartenait à César ». De mon point de vue, Albert Camus appartenait à la terre algérienne. De ce fait, inhumer ses restes dans un cimetière algérien ne pouvait que lui rendre justice, lui qui aimait se vautrer sur le sable chaud des plages du littoral algérien comme je l’avais déjà écrit au début de ce travail. 

 

Je reproduis, ici, un paragraphe de mon premier article sur Agora Vox où j’évoquais, pour la première fois, Albert Camus. En fait, le titre de l’article, c’était “Nos ancêtres les Gaulois”. 

Quant à la deuxième polémique qui fait actuellement rage en France, particulièrement au sein du milieu intellectuel, c’est le sort qui devrait être réservé aux restes, s’il en reste encore, des restes, d’Albert Camus : les laisser pour l’éternité là où le Nobel est enterré ou les mettre dans ce triste Panthéon sur le fronton duquel est écrit « aux grands hommes, la patrie reconnaissante ». Cette initiative est de Nicolas Sarkozy. C’est pour cela qu’elle rencontre autant de réticences. Pourquoi ? Essayons d’expliquer. Mais brièvement car nous n’avons pas l’intention de participer à ces débats ; ils ne nous concernent pas vraiment. Comme vous le savez, Nicolas Sarkozy et le parti politique, l’UMP, qui l’a porté au pouvoir incarnent la droite. Or, Albert Camus, né en Algérie (Annaba) et ayant grandi dans un quartier populaire d’Alger (Belcourt), était un intellectuel plutôt de gauche. Alors ? N’est-il pas aisé d’imaginer que lorsque la droite chasse sur (ou dans) les plates-bandes de la gauche c’est louche ? C’est ce que, en gros, on reproche à Nicolas Sarkozy. On lui reproche le fait de faire de la politique politicienne, démagogique, tout en ayant les yeux rivés sur un horizon pas très lointain : une campagne électorale ça se prépare plusieurs mois à l’avance même si on occupe déjà l’Elysée. Il y a même des plumes du monde politico médiatique parisien qui ont proposé, dans la foulée, à Sarkozy de devenir « Camusien ».   

En réalité, l’écrit qui avait généré le plus de commentaires de la part des Agoravoxiens, c’était celui intitulé « Camus, come on ». C’était dans cet écrit que je revendiquais, texto, l’appropriation, par l’Algérie, des restes de l’écrivain et leur inhumation en terre algérienne. Malgré le lien hypertexte vers cet article, qui, je le rappelle, a eu un large écho au sein des lecteurs d’Agora Vox, je suis tenté de reprendre, ici, quelques paragraphes. D’emblée donc, je rentre dans le vif du sujet : « Dans mon dernier article « Nos ancêtres les Gaulois », j’avais brièvement évoqué Albert Camus. Parce que, mort il y a une cinquantaine d’années dans « un stupide accident de voiture », Camus fait en ce moment parler de lui ».  

Un peu plus loin dans le texte, j’ajoute : « Ses restes vont certainement être transférés au Panthéon. On n’attend, semble-t-il, que l’aval de ses enfants. Mais, n’est-il pas venu à l’esprit de quelqu’un parmi les partisans de cette « Panthéonisation » que son autre patrie, celle où il est né et où il a grandi, pourrait aussi, un jour, revendiquer ses restes ? N’est-il pas venu à l’esprit de ces gens-là que, puisque de son vivant Camus aimait le soleil et la luminosité d’Alger, il serait préférable que ses restes reposent pour l’éternité dans un petit carré au cimetière de Belcourt qui domine la baie d’Alger ? Ou carrément dans un endroit qui serait aménagé spécialement à cet effet à la basilique « Notre dame » qui surplombe St Eugène et la mer » ?

J’avoue que lorsque je relis ces lignes, avec suffisamment de recul aujourd’hui (2026), je trouve que c’était un peu osé de ma part. Mais, en fait ce qui m’avait poussé, à l’époque, à écrire cela et à réclamer l’appropriation d’Albert Camus, c’était l’incident diplomatique entre l’Algérie et l’Egypte à cause d’un match de football pour la qualification à la coupe du monde de 2010 qui a eu lieu, pourtant, en terrain neutre, à Omdourman, au Soudan. Le contexte politique, si je puis dire, était un peu spécial, comme je le relève dans ce petit paragraphe : « Ne serait-ce que pour narguer nos « frères » Egyptiens qui ont orchestré une campagne de dénigrement vis-à-vis de notre identité et de notre Histoire, nous devons tout faire pour que Camus retrouve sa terre natale. Nous prouverons ainsi au pays des Pharaons que la terre algérienne a enfanté un prix Nobel de littérature et ce bien avant qu’Oum Ed Dounia n’enfante le sien : Naguib Mahfouz ». 

C’était bien là le contexte politique dans lequel ces propos ont été tenus. Ou plutôt écrits. Et, dépassant le cadre du média citoyen, Agora Vox, ils auraient, apparemment, rencontré une oreille attentive auprès de deux journalistes du quotidien algérien El Watan. Une question qui me taraude aujourd’hui l’esprit et qui me brûle les lèvres : ces journalistes, auraient-ils été inspirés de l’article « Camus, come on » au point de consacrer une édition spéciale, dans leur supplément culturel, à Camus ?

En effet, quelques jours avant la parution de cette édition spéciale, j’avais reçu un coup de fil d’un ami d’Alger.

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

 

Début des années 90.

Pour des raisons d’ordre social, j’avais délaissé ma carrière hospitalo-universitaire à Alger et préféré être muté à l’hôpital de Bordj Bou Arreridj. La mission médicale d’un pays de l’Est qui y exerçait venait de partir et l’hôpital s’est retrouvé du jour au lendemain sans aucun médecin spécialiste. Un médecin généraliste était affecté au service de chirurgie où il n’y avait... qu’une seule malade présentant une complication post opératoire à type de traumatisme de la voie biliaire principale. Jaune comme un citron (ictérique), elle fut reprise immédiatement, dès notre prise de fonction dans cet hôpital. Je vous épargne des détails de l’intervention chirurgicale, mais elle eut une évolution très favorable. Bien sûr qu’aucun chirurgien n’est à l’abri d’une complication post opératoire, mais selon les informations que nous avons eues, une fois sur place, le niveau de ces chirurgiens laissait à désirer mais il fallait se taire pour ne pas provoquer d’incident diplomatique ! C’était, en tout cas, le langage du directeur de l’hôpital de l’époque. Par ailleurs, les autorités de la ville nous avaient grandement facilité la tâche en mettant à notre disposition des logements “personnalisés” et cessibles à la fin de notre contrat qui était de trois ans.

Nous étions deux chirurgiens issus de la même école et de la même promotion : la CCA du Professeur Mentouri (paix à son âme).

Pour revenir un peu en arrière, c’était d’ailleurs une femme, maître-assistante en chirurgie, originaire de cette région qui nous avait conseillé cet hôpital. Son frère, un homme d’un certain âge, à quelques mois de la retraite, y exerçait en tant qu’économe. Et c’était lui qui nous avait reçu et présenté au directeur de l’hôpital à notre arrivée à Bordj-Bou-Arreridj : sa sœur l’avait prévenu par téléphone pratiquement à l’heure où nous avions pris la route à partir de l’hôpital Mustapha d’Alger. C’était par une belle matinée du mois de novembre. La RN 5 était moins fréquentée à l’époque ou en tout cas il y avait moins de véhicules et moins de “dos d’âne” que de nos jours et les gens pouvaient circuler même de nuit. Le terrorisme et les faux barrages n’étaient pas encore à l’ordre du jour.

Bien que je sois moi-même originaire de l’Est algérien, je ne connaissais pas la route. A vrai dire, même si j’avais fait la route plusieurs fois quand j’étais enfant (il m’arrivait alors, dans les années 70, d’aller passer les vacances au Bled), je le faisais de nuit et par train.

Quant à la ville de Bordj- Bou-Arreridj (qui venait d’être promue chef-lieu de wilaya (préfecture)), elle ne représentait dans mon imaginaire qu’un relais routier où les voyageurs, de nuit comme de jour, s’arrêtaient pour remplir leurs panses de brochettes d’agneaux et autres rognons blancs. En effet qui ne connaît pas ou n’a pas entendu parler d’El Achir ? El Achir est la plaque tournante si j’ose dire de la viande en Algérie. Le village compte plus de boucheries et de restaurants au Km2 que nulle part ailleurs en Algérie ! C’est très simple, sur les deux côtés de la route qui traverse le village, à chaque boucherie succède... une boucherie.

En fait, dès que nous avions signé le PV de notre installation dans cet hôpital, nous nous sommes mis à la tâche, dans le bain si j’ose dire. Entre les interventions pratiquées dans le cadre de l’urgence et celles de la chirurgie dite « froide », c’est-à-dire des malades programmées, nous n’avions pas de répit. Jusqu’à douze à quatorze malades étaient opérés quotidiennement et cela toutes pathologies chirurgicales confondues (biliaire, Kystes hydatiques du foie, pathologie thyroïdienne, etc…). Avec ce rythme infernal, avec ce temps passé au bloc opératoire et à la surveillance post opératoire des malades, il ne me restait pas, personnellement, du temps à consacrer à autre chose et encore moins à la lecture de livres de littérature.

Une décennie s’était écoulée ainsi. Comme dirait un Espagnol : trabajo, trabajo.

Pourquoi je raconte tout cela ? 

Juste pour dire que dans cette ville de l’intérieur du pays où il n’y avait, à l’époque, ni librairie ni bibliothèque, l’idée de lire n’effleurait même pas notre esprit. Pour tout dire, on ne lisait même pas la presse quotidienne. En fait, littérairement et littéralement parlant, nous étions coupés du monde. Est-ce parce que nous le voulions ? Que non ! Nous n’avions pas le choix. Tout simplement. Nous étions trop occupés ; tout le temps au chevet de nos malades. Je rappelle que durant cette période de service public (un peu plus de 3 ans pour votre interlocuteur), nous n’étions que deux chirurgiens pour une Wilaya de plus de 500.000 âmes et cela sans compter les malades qui, de leur propre chef ou évacués des autres hôpitaux publics des wilayas limitrophes (M’sila et Sétif), affluaient régulièrement chez nous. 

S'ensuit alors une traversée du désert d’ordre culturel qui n’a pris fin qu’au début des années 2000 et le début de l’avènement d’Internet dans les villes et les grandes agglomérations urbaines de l’Algérie profonde. De ce point de vue, Internet a été plus qu’une fenêtre ouverte sur le monde. C’était une bouffée d’oxygène.

L’Internet nous a permis de rompre la routine. Progressivement, on commençait à se familiariser avec cette nouvelle technologie de l’information et de la communication, les NTIC en abréviation. Et, pour l’anecdote, ce mot à une consonnance particulière. Dans le milieu de la jeunesse algérienne quand quelqu’un dit “je suis n’tic”, cela rime avec “ je suis bien”, “je me sens bien dans ma peau”. Et effectivement, avec l’Internet, dans les cybercafés dans un premier temps, ou à domicile ensuite, c’était l’impression de tout un chacun. Du moins de ceux qui s’y intéressaient.    

Rapidement, nous sommes passé de l'écriture au stylo à bille sur papier à l’utilisation des touches sur clavier, les yeux rivés sur l’écran du PC ; Le mien, mon premier PC je veux dire était un Pentium 2 que me disputaient d’ailleurs assez souvent mes enfants pour leurs jeux et autre “travail de recherche” exigés par les instituteurs de l’école ou professeurs du collège (quand c’était l’aîné qui réclamait le PC). Ce n’est que tard, le soir, lorsque les enfants sont déjà au lit que je profite de cette merveille de la technologie. Je surfais alors d’un site à l’autre. Des sites d’informations politiques à des sites de médecine ou parfois de littérature. C’était ainsi pratiquement tous les soirs malgré les remontrances et les remarques, parfois désobligeantes, de ma femme qui trouvait que je passais beaucoup de temps en connexion. Jusqu’au jour où je tombe sur une plateforme algérienne de blogs. De création récente, elle s’appelait “dzblog” et donnait la possibilité à tout le monde d’avoir, gratuitement, son blog, son espace de création artistique ou littéraire. Rappelons qu’à l’époque déjà, la définition que l’on donnait de ce terme d’origine anglo-saxonne est “journal intime que l’on met à la disposition du public”. Du moins, c’est cette définition que j’ai trouvé, personnellement, pertinente et qui, d’une certaine manière, me donnait le courage d’étaler sur la Toile mes pensées sans aucune retenue. J’écrivais, en fait, ce que je pensais. Sans aucun complexe. Cela ne plaisait certainement pas à tous les lecteurs mais, de toute façon, ceux-ci étaient libres de laisser des commentaires ou des critiques acerbes. Je l’acceptais. Je ne passais pas la gomme électronique sur ces commentaires ; il ne me venait pas à l’esprit de jouer le censeur de la pensée. Et encore moins, je ne bloquais personne comme il arrive souvent, de nos jours, sur les réseaux sociaux. A vrai dire, censurer ou bloquer quelqu’un ne m’a jamais traversé l’esprit. Pour moi, Internet a donné la possibilité à tout le monde de s’exprimer, Internet a démocratisé et libéré la parole, il fallait donc respecter cette technologie.

Il est vrai que beaucoup d’intellectuels, parfois de hauts rangs même, ont, à un moment ou à un autre, fustigé cette technologie à cause justement de ce point précis : tout le monde y a accès. Cela ne plaisait pas à Umberto Eco, par exemple, qui avait dit que « « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d'imbéciles qui, avant, ne parlaient qu'au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui, ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel ».

Disons, pour résumer ce que je viens de dire concernant cette période des années 2000, que l’avènement de l’Internet à Bordj-Bou-Arreridj fut très bien accueilli, non seulement par votre interlocuteur, mais sans doute par toute la population, majoritairement jeune et ouverte sur la modernité et la technologie, et l’ensemble des médecins en particulier et de tous les intellectuels de la région de façon générale.

Ma rencontre avec Albert Camus

 

A la fin de l’année 1984, j’ai terminé mon année d’Internat. A l’examen pour l’accès au Résidanat, je fus reçu. Mon choix s’était porté alors, sans aucune hésitation, sur la chirurgie générale au service CCA du CHU Mustapha dont le patron était le Pr MENTOURI. Dès lors, j’avais mis tous mes livres de littérature dans un placard de la maison familiale pour ne m’occuper que de mes cours d’anatomie et de pathologie. Dans ce placard s’entassaient pêle-mêle, les auteurs français dont Albert Camus et les auteurs russes dont le chef de file était, évidemment, Fiodor Dostoïevski. Tous enfermés dans ce même Goulag pour ainsi dire jusqu’à nouvel ordre. Du moins jusqu’à ce que l’un de mes frères, universitaires ou encore au lycée oseraient les libérer pour les lire et en tirer quelques bénéfices.

 En chirurgie, dès la première année, il fallait être à jour aussi bien sur le plan théorique que pratique. Après les cours magistraux, je continuais à fréquenter, assidument, la bibliothèque de la Fac centrale où je restais parfois jusqu’à une heure tardive du soir. En fait jusqu’à ce que le bibliothécaire se mettait à éteindre et rallumer les lumières pour nous signifier que c’était bien l’heure de la fermeture. Je ramassais alors à la va-vite mes documents, je rangeais l’EMC à son emplacement habituel et je sortais d’un pas pressé de la bibliothèque pour rejoindre les arrêts de bus, en face de la Fac. Je n’avais pas intérêt à trainer à Alger, qui, de toute façon, à cette heure-ci (21h) commençait à se vider de ses visiteurs.  

Les études de médecine et particulièrement dans certaines spécialités médico-chirurgicales ne sont pas de tout repos. Entre le bloc opératoire, la consultation, la visite des malades en compagnie du patron et de tout le staff médical, et les colloques bi-hebdomadaires, on n’avait pas de temps libre à consacrer à autre chose. En fait, le seul “truc” que je pouvais me permettre, c’était de lire la presse quotidienne du soir. Au sein même de l’hôpital Mustapha où j’étais résident, il existait un petit kiosque où je pouvais acheter des journaux et lire un petit peu. Du moins m’informer un petit peu de ce qui se passait, en Algérie et dans le monde, sur le plan politique. En fait, ma philosophie était simple : c’est bien beau d’être chirurgien mais il ne fallait pas s’abrutir en négligeant la vie politique et socio-culturelle du pays. 

C’était pratiquement le moment favori de ma journée ; particulièrement après trois ou quatre heures passées au bloc opératoire. 

Rappelons qu’à l’époque, vers la fin des années 80, l’Algérie venait de vivre les évènements dramatiques du 5 octobre 88, évènements à la suite desquels le pouvoir en place libéralisa la presse et autorisa la création de partis politiques. Nous étions alors sous le règne de feu Chadli Bendjedid. Du jour au lendemain donc une flopée de journaux vit le jour. Cela faisait le bonheur des lecteurs… et de votre interlocuteur dont les éditoriaux du journal “Horizon” ou du “Matin d’Algérie” ne le laissaient pas indifférent. 

Qualifié par certains de “chahut de gamins”, le 5 octobre réussit tout de même à changer quelque peu la donne sur le plan politique. Le pouvoir en place, fut contraint de lâcher du lest en autorisant l’ouverture du champ politique et par conséquent la création “d’associations à caractère politique” et l’émergence d’un presse diversifiée et libre quant au contenu qu’elle proposait aux Algériennes et aux Algériens. Malheureusement, cet intermède d’air frais qui souffla sur l’Algérie ne dura pas longtemps. En effet aux élections législatives de 1992, le parti politique FIS rafla la mise. Il était évident que cela ne devait pas arranger les tenants du véritable pouvoir. Vite fait, les élections sont annulées, le processus électoral est interrompu malgré les injonctions venant d’outre-mer. A vrai dire du président français, François Mitterrand, en personne. Son “Il faut que” est resté d’ailleurs, pendant longtemps, comme une sorte d’ingérence (dans les affaires algériennes) inacceptable pour la majorité des Algériens qui n’admettaient pas que le pays soit gouverné par des islamistes qui, quelques semaines avant cette” victoire électorale” juraient de mettre fin à l’expérience démocratique dès leur arrivée au pouvoir. Pour leur porte-parole, Ali Ben hadj en l’occurrence, la démocratie, qui est un concept occidental, était Kofr et qu’en dehors de la Loi divine, la “Chariâ”, il n’y a rien qui vaille !        

Quittons le domaine politique et revenons à la chose littéraire.

Dans ce texte, j’essaie de rapporter de manière simple, sans tricherie ni mise en scène exagérée, la succion des évènements qui ont fait que « ma rencontre avec Albert Camus » reste une expérience originale. A ma connaissance, jusqu’ici, aucun des auteurs, algérien ou étranger, qui se sont intéressés à l’œuvre d’Albert Camus ou à la vie de celui-ci, n’a procédé de cette façon là. C’est peut-être un peu naïf de ma part, je dois le reconnaître, mais je pense que c’est bien ainsi ; il est des moments ou même des situations où le fait de savoir sortir des sentiers battus est plus qu’intéressant.      

lundi 2 février 2026

ONU vs "Board of peace".

 Il est vrai que l’ONU est devenue, depuis longtemps déjà, une coquille vide. Elle n’agit plus d’une manière décisive sur le cours des évènements géopolitiques qui secouent, régulièrement, notre planète. Mais, si elle ne fait pas le travail pour lequel elle a été créée au lendemain de la seconde guerre mondiale, si elle n’arrive pas à régler un certain nombre de conflits qui apparaissent ici et là, au Moyen-Orient, en Afrique ou en Asie, est-ce parce qu’elle manque de moyens matériels, de volonté politique ou est-ce cela serait-il dû à d’autres parties ?

C’est cette question qu’il faut se poser d’abord avant de dire que l’ONU est obsolète et qu’il faut donc la mettre aux oubliettes de l’histoire. Certes, elle mérite d’être réformée, elle mérite d’être rénovée, elle mérite plus qu’un toilettage ou qu’un simple replâtrage. Il faudrait peut-être revoir son architecture et son fonctionnement de fond en comble et apporter éventuellement les correctifs nécessaires aux failles qu’on aurait découvert.

En réalité, si l’ONU éprouve des difficultés à solutionner certains problèmes, ce n’est pas par manque d’imagination des diplomates et de ses hauts fonctionnaires (qui y siègent) ni par manque de solutions à proposer mais c’est parce que les résolutions qu’elle prend au niveau de son Assemblée générale sont souvent rejetées par le Conseil de sécurité dont les 5 membres permanents qui le composent disposent du véto.

Pas besoin d’être un diplomate chevronné ou issu d’une grande école de politique pour comprendre le fonctionnement de l’ONU. L’ONU fonctionne de façon très simple : les problèmes d’ordre conflictuel sont d’abord posés à l’AG qui essaie de trouver la ou les solutions adéquates qui arrangeraient les parties en conflit et elle les soumet ensuite au Conseil de sécurité et c’est à ce niveau là qu’il y a généralement obstacle. C’est à ce niveau là et seulement à ce niveau là


qu’il y a souvent anguille sous roche : par l’utilisation du véto par l’un ou l’autre de ces membres permanents.

N’entrons pas dans les détails des causes ou des raisons ayant poussé à ce véto. Tant que le monde est constitué de blocs, de grands ensembles, de coalitions ou de tout ce qu’on voudra dire, tant que les idéologies et les intérêts des uns diffèrent de ceux des autres, tant qu’il y a encore et toujours des causes justes à défendre, tant qu’il y a encore des peuples non autonomes ou sous domination d’autres peuples, cela continuera ainsi. Que l’on veuille ou pas. Le véto sera toujours brandi. Le véto est une épée de Damoclès suspendue sur la tête des pays que l’on veut détruire. Ainsi, les problèmes restent-ils toujours pendants. Et les peuples concernés toujours souffrants.

Tout le problème est là, nous semble-t-il. En fait, pour être plus précis et plus direct, il convient de dire que ce n’est pas qu’il nous semble mais c’est l’évidence même. De notre point de vue donc, réformer cette organisation consisterait d’abord à supprimer ce droit de veto. Il faudrait instaurer le système très simple d’«un pays, un vote» aussi bien à l’AG qu’au CONSEIL DE SÉCURITÉ. Tous les pays devraient être égaux aussi bien en devoirs qu’en droit.

Mais de là à songer à remplacer cette organisation, qui rassemble, mine de rien, tous les pays de la planète, par ce que le président américain, Donald Trump, vient d’exposer et peut-être même avec l’idée d’imposer son «Board of peace», c’est courir le risque de voir s’établir la loi de la jungle, la loi du plus fort. Et dans ces conditions, les pays faibles seront des laissés pour compte. Les pays faibles ne seront que du menu fretin pour les requins !

Cette «ONU bis», telle qu’elle est présentée par Donald Trump ne semble pas intéresser grand monde. Et cela pour des raisons très objectives : cela ressemble, dès le départ, à une sorte de club privé où il faut montrer patte blanche pour y entrer. Et au moindre pépin, les «Body guard» interviennent pour vous faire sortir manu militari.

Enfin, pour terminer il est logique de penser et de dire qu’un clone ne pourra jamais remplacer la copie originale même si celle-ci, du fait de l’épreuve du temps passé, soit quelque peu jaunie.

jeudi 22 janvier 2026

Le discours de Donald Trump au Forum de Davos

 Les commentateurs politiques rapportent que le discours de Donald Trump, ce 21 janvier 2026, au Forum mondial de Davos, n’a pratiquement ni tête ni queue. En fait, si on devait utiliser une métaphore pour décrire ce discours, l’on pourrait dire que le président américain, lors de ce long discours, sautait du coq à l’âne. Un discours improvisé où il a été beaucoup plus question de son désir de s’emparer du Groenland. D’une manière ou d’une autre. De gré ou de force.

Évidemment, il n’a pas été jusqu’à utiliser ces termes, mais c’est ce qui ressort, en filigrane, de son discours axé principalement sur cette question.

Pourquoi ce grand iceberg qui, jusqu’ici, relève de la souveraineté du Danemark intéresse-t-il à ce point Donald Trump ? Pour en faire un lieu de villégiatures aux richissimes Américains et autres Émiratis à l’instar de son projet de riviera à Gaza ? Que non !

Mais, une petite digression avant de répondre à la question.

Il semblerait que, suite à la réaction des premiers concernés à savoir les Palestiniens, et devant la levée de boucliers de certaines ONG et de certains intellectuels de bonne conscience, ce dernier projet soit tombé à l’eau. En tous les cas, son promoteur n’en parle plus.

En fait, la réponse à la question est toute simple.

Sous la calotte glaciaire de cet énorme iceberg, d’énormes ressources naturelles en pétrole, gaz et autres terres rares s’y trouveraient. Sauf que leur exploitation, de l’avis des experts en la matière, ne serait pas si facile que cela. Seule une puissance économique, une puissance qui détient les pétrodollars en abondance et une technologie avancée en matière d’extraction de minerais dans des conditions météorologiques épouvantables pourrait peut-être le faire. Donald Trump qui aime les risques et qui ne parle et ne jure que de/par l’argent voudrait tenter sa chance. S’il réussissait à faire cela, l’Amérique lui serait reconnaissante et son buste serait gravé sur le mont Rushmore aux cotés des pères fondateurs des États-Unis. Et ce serait plus honorifique, même à titre posthume, qu’une médaille en or délivrée par le comité du prix Nobel de la paix. Et, de toute façon, cette médaille est déjà dans son bureau, à la Maison-Blanche. Son récipiendaire, la Vénézuélienne Machado, la lui a concédée, en guise de reconnaissance et de remerciement pour avoir mis fin au «régime» de Nicolas Maduro. Ce qui est pourtant contraire au règlement de l’auguste institution norvégienne.

Mais est-ce que c’est la seule préoccupation de Donald Trump quant à l’envie de faire main basse sur un territoire dont la population tient énormément à son indépendance, à son mode de vie autarcique et sa culture ancestrale ?

Évidemment que non !

La principale raison de tout ce tapage médiatique, de toutes les menaces proférées contre certains pays européens qui s’y opposent ou qui font juste semblant de manifester leur opposition à ce projet de Trump est d’ordre géostratégique. En effet, ce «bout de glace» occupe un endroit stratégique pour la navigation entre les continents eurasiatique et américain. L’occuper, c’est, à coup sûr, couper l’herbe sous le pied d’autres nations qui le convoitent aussi : Russie et Chine.

Une chose est sûre : ce discours, tant attendu, acte d’une manière on ne peut plus claire l’éclatement du monde occidental. Les Américains ont longtemps berné les Européens avec leur concept de «Choc des civilisations» et voilà que maintenant, pour des raisons bassement matérielles, ils leur tournent le dos pour ne pas dire qu’ils se retournent carrément contre eux.



Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

  Une petite digression avant de revenir au Sila. Il faut dire qu’en Algérie, le livre est considéré comme le parent pauvre de la culture....