Une petite digression avant de
revenir au Sila.
Il faut dire qu’en Algérie, le
livre est considéré comme le parent pauvre de la culture. On ne semble pas y attacher
une grande importance. Sans entrer dans de menus détails, je crois que pour beaucoup
de gens, même parmi ceux qui sont censés gérer ce secteur, la culture est
synonyme de chant, de danse et de folklore. Quant au livre, il n’intéresse pas
grand monde ; il vient en dernier lieu.
Pourquoi ?
Je prends le risque d’avancer une petite
explication.
Cette explication pourrait sembler
trop simpliste, tirée par les cheveux et ne fera certainement pas le consensus
parmi « les gens du livre », mais, je tente le coup quand même.
Ne dit-on pas que « qui ne tente rien, n’a rien » ? Elle
se résume, selon ma propre opinion, en quelques mots : probablement par défaut
de lecteurs. Ce constat est fait particulièrement depuis l’intrusion dans les
foyers algériens de l’Internet. Ma génération, qui fréquentait les bancs de l’école
dans les années 1970/ 80, époque ou cette technologie de l’information et de la
communication n’existait pas encore, lisait. Et elle lisait beaucoup. Celle d’aujourd’hui,
pas que je sache. En tout cas, il ne m’arrive pas de voir, dans les bus ou dans
le métro à Alger ou ailleurs, les gens en pleine concentration sur la lecture
de livres ou de romans… même à l’eau de rose.
On ne s’intéresse pas au livre,
par paresse d’esprit ? Allez savoir.
Pourtant, la population algérienne
est majoritairement jeune et de plus en plus instruite. Les lycéens et les
universitaires, toutes branches confondues, se comptent par millions. Logiquement
donc, les potentiels lecteurs devraient se compter par millions, eux aussi.
La lecture est un fait de société,
un mode de vie, une culture, un acte civilisationnel, et c’est, apparemment, ce
qui manque à nous autres Algériens.
C’est ce qui expliquerait qu’un
seul salon lui soit dédié annuellement, contrairement à ce qui se passe
ailleurs, notamment en France où il existe une multitude de manifestations et
de multiples prix littéraires.
Alors, où est la faille, me
diriez-vous ? That is the question, pour sortir, momentanément, de
la langue française. Mais, de toute façon, comme le dit l’adage « chassez
le naturel, il revient au galop ». J’y reviens donc. Le français est notre
« butin de guerre », pour reprendre l’écrivain Kateb Yacine. Qu’on
le veuille ou non, pour au moins une autre génération, les Algériens garderont
encore ce butin. Mais, là, je ne parle pas spécifiquement du livre en français,
de la littérature algérienne d’expressions française. Le problème concerne
aussi les arabophones, qui sont de plus en plus nombreux mais qui ne sont pas,
eux aussi, attirés par le livre.
En somme, que l’on soit
francophone ou arabophone, on bute sur le même problème, la même inertie sociale :
manque de volonté et d’incitation à la lecture.
Ce salon se tient toujours au même
endroit, au Palais des expositions, connu communément sous l’appellation de « la
foire » qui se trouve, en fait, dans la banlieue est d’Alger, plus
exactement à « Pins maritimes » relevant de la commune d’El Mohammadia.
D’ailleurs, personnellement, j’avais
déjà souligné ce problème dans un article sur Agor vox, en 2007.
Sous le titre de « A quand un SILA à M’Sila »,
je revendiquais, en quelque sorte, la tenue de ce salon du livre dans d’autres
villes de l’Algérie, et cela pour ne pas pénaliser la majorité de nos
concitoyens qui, eux aussi, avaient droit à la lecture et donc à la culture.
Il est vrai que l’organisation d’une
telle manifestation internationale nécessite beaucoup de moyens matériels, une
logistique sans faille pour assurer un bon accueil à tous les participants
étrangers et pour pouvoir les loger dans des conditions acceptables. Or, il est
connu que certaines villes de l’intérieur du pays manquent cruellement d’infrastructures
hôtelières de haut standing. C’est peut-être ce dernier point qui dissuade les
responsables du SILA de sortir d’Alger.
Grosso modo, je vous donne, ici,
un petit aperçu de cet article consacré au SILA où, jusqu’alors, je n’avais
jamais mis les pieds. Je rappelle que cet article date de 2007, autrement dit,
il y a un bail maintenant.
Le Sila (12e Salon international
du livre d’Alger), qui se tient actuellement à Alger, à la Safex plus
précisément, n’est finalement que de la poudre aux yeux. Selon les comptes
rendus de la presse quotidienne, il y a, en fait, plus de livres de propagande
religieuse que de littérature proprement dite.
Quant aux livres parascolaires,
ils se taillent la part du lion. Cela ne nous étonne guère sachant que les
programmes scolaires tels qu’ils sont conçus actuellement par le ministère de
l’Education nationale ne répondent pas, mais alors pas du tout, ni à l’attente
des enseignants ni à celle des élèves eux-mêmes. Par les temps qui courent, le
marché du "livre parascolaire" est devenu d’ailleurs plus que
lucratif. Il n’y a qu’à voir, à chaque rentrée scolaire et même au-delà, les
librairies qui sont prises d’assaut par les parents d’élèves pour se rendre
compte que ces livres parascolaires sont très appréciés et se vendent, par
conséquent, comme des petits pains.
Pour ne pas laisser les lecteurs
sur leur faim, voilà comment se terminait mon article sur le Sila de 2014 :
« Le Sila de cette année a
été marqué par un incident très fâcheux qui mérite d’être rapporté aux lecteurs
d’Agora vox et à ceux qui s’intéressent, d’une façon ou d’une autre, à
l’actualité algérienne. En effet, Les Geôles d’Alger de Mohamed
Benchicou, sorti en même temps en France et en Algérie, a été interdit
d’exposition. Plus que ça, le stand où celui-ci devait présenter son livre a
été fermé, cadenassé, mis sous scellé par le responsable de ce salon de...
l’ire. Oui, j’ai bien dit l’IRE et non pas livre. Il se peut, peut-être, que
certains internautes, certains lecteurs trouvent mon humour un peu déplacé mais
qu’ils sachent que c’est l’ire qui s’est emparé, à cette occasion, de votre
serviteur, qui lui fait dire ces choses-là. Qui le fait parler ainsi. N’ai-je
pas dit d’emblée qu’en France on attend avec impatience le lauréat du Goncourt
2007 ? Et que fait-on en Algérie ? On interdit aux écrivains
d’exposer leurs œuvres sous prétexte que celles-ci portent atteinte ou
risqueraient de heurter la sensibilité de ceux qui tiennent les rênes de ce
pays. En fait, ce n’est pas tout à fait ce prétexte-là qui a été invoqué mais...
on y est presque. Car, par ces écrits sortis directement de ses tripes,
Benchicou dérange. Il menace la sécurité de l’Etat, pense-t-on. Il porte
atteint à l’ordre établi, croit-on. De ce livre de Benchicou, je n’ai lu,
personnellement, que quelques extraits que celui-ci a eu la gentillesse de
mettre à la disposition des internautes sur le site de son journal Le
Matin, interdit de parution depuis plus de deux ans maintenant. Et apparemment
toute la trame du récit est tissée autour des conditions qui avaient conduit à
son arrestation et à son incarcération à la prison d’El Harrach, plus connue
sous le vocable terrifiant de "Quatre hectares". Mis à part cela, il n’y
a pas, à mon avis, de quoi fouetter un chat. Rien qui n’est plus du domaine
public et ce bien avant que Benchicou ne quitte sa cellule
"douillette" d’El Harrach. Alors ? Pourquoi cette interdiction,
dictée certainement d’en haut, d’un livre qui ne fait que rapporter des faits
connus de tous ? Là est la question. Mais, je crois que dans ce pays, le
mieux que l’on puisse faire est de faire sienne la formule de M’smar Djeha dont
la photo orne justement l’en-tête du Matin : si tu parles tu meurs,
si tu te tais tu meurs ; alors parle et meurs. Si tout le monde osait, si
tout le monde écrivait, le pouvoir ne pourrait absolument rien faire. Ce livre
de Benchicou est pourtant moins compromettant (pour l’auteur, cela s’entend)
que celui écrit il y a quelques années et qui lui a valu d’être incarcéré à la
prison d’El Harrach : Bouteflika, une imposture algérienne. Alors,
pourquoi l’interdit-on » ?
C’est peut-être un peu long comme
conclusion, un peu « hors sujet » à mon avis puisque là, d’une manière
indirecte, j’avais essayé de montrer du doigt l’atteinte à la liberté d’expression
et le harcèlement et l’intimidation des « intellectuels organiques »
d’une façon générale et aux hommes de lettres en particulier par les pouvoirs
publics de l’époque. En fait, j’aime bien ce concept « d’intellectuels
organiques » si cher au communiste et révolutionnaire italien Antonio
Gramsci, mais la question que je me pose est celle-là : est-ce qu’effectivement,
ça existe ce genre d’intellectuels en Algérie ?
Je disais donc que la première
fois que j’ai foulé le sol du palais des expositions, c’était en 2014. Nous
étions au mois de novembre et je devais aller à Alger où j’avais affaire. C’était
un vendredi. Ma femme et mes enfants ne m’avaient pas accompagné. J’étais donc
seul. Je me rappelle que j’avais pris la route, un peu tôt le matin, vers 6h. A
cette époque de l’année, il commence à geler, la nuit, à Bordj-Bou-Arreridj. D’ailleurs,
en sortant de chez moi, ma femme ne cessait de me répéter « attention,
fais gaffe, le matin, il y a du verglas sur la route ». Et, effectivement,
en arrivant du côté d’El Achir, à une douzaine de km de la ville, les bas-côtés
de la route où l’herbe persistait encore, étaient verglacés. Je roulais
lentement. Et ce n’est qu’en m’engageant sur le tronçon autoroutier récemment
ouvert à la circulation que j’augmentai quelque peu ma vitesse. J’étais arrivé
à Alger, ou en tout cas à la banlieue est d’Alger (du côté de la cité des
Bananiers qui jouxte l’autoroute, vers les coups de 9h.
A cette heure-ci, les Algérois
sont encore sous la couette, pensais-je. Pour beaucoup de travailleurs et de
fonctionnaires, la grasse matinée du vendredi étant sacrée, l’air matinal d’Alger
devint alors respirable et la fluidité de la route, à l’heure qu’il était, une
aubaine. Et pas le moindre agent de police de la route en vue. Je roulais à une
vive allure. Sans me rendre compte j’étais déjà à l’approche du lieu du Sila. A
ce moment-là, subitement, une pensée effleura mon esprit. « Tiens,
me dis-je, dans mon for intérieur, pourquoi ne pas faire un petit tour à la
foire, histoire de voir comment ça se passe ? » En effet, le fait
d’être seul, sans les enfants, était une occasion inespérée, je pourrais
prendre mon temps et passer d’un stand à l’autre, et lire la quatrième de
couverture, à l’aise, de tout livre qui m’intéresserait…J’étais lancé et absorbé
en même temps par mes pensées que j’avais failli rater la bretelle de l’autoroute
qui conduit au palais d’exposition. Mais qu’à cela ne tienne ! Mes réflexes
étaient encore vifs…Un coup de frein sec, faisant crisser les pneus sur le
bitume, et un coup de volant à droite et me voilà engagé sur la bonne
direction. Dieu merci, aucun véhicule n’était derrière moi. Sinon, j’aurai été,
bêtement, à l’origine d’un accident de la route. Quelques centaines de mètres
plus loin et j’arrivai dans le parking réservé aux visiteurs du Sila. Je garai
ma voiture et je rejoignis le pavillon où se tenait le salon du livre.
Là, malgré l’heure matinale, l’effervescence
était particulière. On aurait dit que tout Alger était là. Il y avait beaucoup
de stands dont certains étaient occupées par des maisons d’édition étrangères,
notamment françaises, beaucoup d’enfants accompagnés de leurs parents, faisant
déjà leurs emplettes de livres, particulièrement du « parascolaire ».
Même les médias audiovisuels
étaient présents en force pour couvrir l’évènement.
Comme tout le monde, je commençai alors
à me balader entre les différents stands à la recherche de quelques nouveautés
littéraires qui pourraient m’intéresser. Tous les stands étaient bien
achalandés, bien approvisionnés à tel point qu’on avait l’embarras du choix. Et c’est le moins qu’on puisse dire. A vrai
dire, j’avais l’embarras du choix parce qu’il fallait que je tienne compte de
ma bourse si j’ose dire. Les livres ne sont pas donnés, hein…
En fin de compte, j’ai pu mettre
la main sur quelques livres dont deux de l’écrivain algérien Yasmina Khadra :
Qu’attendent les singes et Les anges meurent de nos blessures.
Mais honnêtement, je ne les ai pas
encore lus. Ils sont toujours dans un tiroir de ma petite bibliothèque,
attendant sagement que je veuille bien y jeter un coup d’œil pour savoir de
quoi il s’agit au juste dans chacun d’eux. Mais, il faut dire que je ne suis
pas le seul amoureux des livres et de la littérature qui sois dans cette
situation paradoxale d’avoir des livres et de ne pas les lire. Umberto Eco, pour
l’évoquer encore une deuxième fois, a laissé à la postérité cette citation :
« Si, par exemple, nous considérons les livres comme des médicaments,
nous comprenons qu'il est bon d'en avoir plusieurs à la maison plutôt que
quelques-uns : quand on veut se sentir mieux, alors on va au "placard à
pharmacie" et on choisit un livre. Un livre aléatoire, mais le bon livre
pour le moment ».
Le jour où je me sentirai mal, le
jour où j’aurai des migraines, ou tout simplement le cafard, j’ouvrirai mon « placard
à pharmacie ».
En fait, j’avais acheté d’autres
livres aussi dont un portait le titre de « Quand les Algériens lisent Camus »,
un livre écrit par un collectif d’universitaires algériens de la faculté des
lettres d’Alger et qui répertorie tous les Algériens, écrivains, journalistes,
hommes politiques, en fait tous les intellectuels qui ont eu à écrire quelque
chose sur Albert Camus.
