Début des années 90.
Pour des raisons d’ordre social,
j’avais délaissé ma carrière hospitalo-universitaire à Alger et préféré être
muté à l’hôpital de Bordj Bou Arreridj. La mission médicale d’un pays de l’Est
qui y exerçait venait de partir et l’hôpital s’est retrouvé du jour au
lendemain sans aucun médecin spécialiste. Un médecin généraliste était affecté
au service de chirurgie où il n’y avait... qu’une seule malade présentant une
complication post opératoire à type de traumatisme de la voie biliaire
principale. Jaune comme un citron (ictérique), elle fut reprise immédiatement,
dès notre prise de fonction dans cet hôpital. Je vous épargne des détails de
l’intervention chirurgicale, mais elle eut une évolution très favorable. Bien
sûr qu’aucun chirurgien n’est à l’abri d’une complication post opératoire, mais
selon les informations que nous avons eues, une fois sur place, le niveau de
ces chirurgiens laissait à désirer mais il fallait se taire pour ne pas
provoquer d’incident diplomatique ! C’était, en tout cas, le langage du directeur
de l’hôpital de l’époque. Par ailleurs, les autorités de la ville nous avaient
grandement facilité la tâche en mettant à notre disposition des logements
“personnalisés” et cessibles à la fin de notre contrat qui était de trois ans.
Nous étions deux chirurgiens issus
de la même école et de la même promotion : la CCA du Professeur Mentouri (paix
à son âme).
Pour revenir un peu en arrière,
c’était d’ailleurs une femme, maître-assistante en chirurgie, originaire de
cette région qui nous avait conseillé cet hôpital. Son frère, un homme d’un
certain âge, à quelques mois de la retraite, y exerçait en tant qu’économe. Et
c’était lui qui nous avait reçu et présenté au directeur de l’hôpital à notre
arrivée à Bordj-Bou-Arreridj : sa sœur l’avait prévenu par téléphone
pratiquement à l’heure où nous avions pris la route à partir de l’hôpital
Mustapha d’Alger. C’était par une belle matinée du mois de novembre. La RN 5
était moins fréquentée à l’époque ou en tout cas il y avait moins de véhicules
et moins de “dos d’âne” que de nos jours et les gens pouvaient circuler même de
nuit. Le terrorisme et les faux barrages n’étaient pas encore à l’ordre du
jour.
Bien que je sois moi-même
originaire de l’Est algérien, je ne connaissais pas la route. A vrai dire, même
si j’avais fait la route plusieurs fois quand j’étais enfant (il m’arrivait
alors, dans les années 70, d’aller passer les vacances au Bled), je le faisais
de nuit et par train.
Quant à la ville de Bordj- Bou-Arreridj
(qui venait d’être promue chef-lieu de wilaya (préfecture)), elle ne
représentait dans mon imaginaire qu’un relais routier où les voyageurs, de nuit
comme de jour, s’arrêtaient pour remplir leurs panses de brochettes d’agneaux
et autres rognons blancs. En effet qui ne connaît pas ou n’a pas entendu parler
d’El Achir ? El Achir est la plaque tournante si j’ose dire de la viande en
Algérie. Le village compte plus de boucheries et de restaurants au Km2 que
nulle part ailleurs en Algérie ! C’est très simple, sur les deux côtés de la
route qui traverse le village, à chaque boucherie succède... une boucherie.
En fait, dès que nous avions signé
le PV de notre installation dans cet hôpital, nous nous sommes mis à la tâche,
dans le bain si j’ose dire. Entre les interventions pratiquées dans le cadre de
l’urgence et celles de la chirurgie dite « froide », c’est-à-dire des
malades programmées, nous n’avions pas de répit. Jusqu’à douze à quatorze
malades étaient opérés quotidiennement et cela toutes pathologies chirurgicales
confondues (biliaire, Kystes hydatiques du foie, pathologie thyroïdienne,
etc…). Avec ce rythme infernal, avec ce temps passé au bloc opératoire et à la
surveillance post opératoire des malades, il ne me restait pas,
personnellement, du temps à consacrer à autre chose et encore moins à la
lecture de livres de littérature.
Une décennie s’était écoulée
ainsi. Comme dirait un Espagnol : trabajo, trabajo.
Pourquoi je raconte tout cela
?
Juste pour dire que dans cette
ville de l’intérieur du pays où il n’y avait, à l’époque, ni librairie ni
bibliothèque, l’idée de lire n’effleurait même pas notre esprit. Pour tout
dire, on ne lisait même pas la presse quotidienne. En fait, littérairement et
littéralement parlant, nous étions coupés du monde. Est-ce parce que nous le
voulions ? Que non ! Nous n’avions pas le choix. Tout simplement. Nous étions
trop occupés ; tout le temps au chevet de nos malades. Je rappelle que durant
cette période de service public (un peu plus de 3 ans pour votre
interlocuteur), nous n’étions que deux chirurgiens pour une Wilaya de plus de
500.000 âmes et cela sans compter les malades qui, de leur propre chef ou
évacués des autres hôpitaux publics des wilayas limitrophes (M’sila et Sétif),
affluaient régulièrement chez nous.
S'ensuit alors une traversée du
désert d’ordre culturel qui n’a pris fin qu’au début des années 2000 et le
début de l’avènement d’Internet dans les villes et les grandes agglomérations
urbaines de l’Algérie profonde. De ce point de vue, Internet a été plus qu’une
fenêtre ouverte sur le monde. C’était une bouffée d’oxygène.
L’Internet nous a permis de rompre
la routine. Progressivement, on commençait à se familiariser avec cette
nouvelle technologie de l’information et de la communication, les NTIC en
abréviation. Et, pour l’anecdote, ce mot à une consonnance particulière. Dans
le milieu de la jeunesse algérienne quand quelqu’un dit “je suis n’tic”, cela
rime avec “ je suis bien”, “je me sens bien dans ma peau”. Et effectivement,
avec l’Internet, dans les cybercafés dans un premier temps, ou à domicile
ensuite, c’était l’impression de tout un chacun. Du moins de ceux qui s’y
intéressaient.
Rapidement, nous sommes passé de
l'écriture au stylo à bille sur papier à l’utilisation des touches sur clavier,
les yeux rivés sur l’écran du PC ; Le mien, mon premier PC je veux dire était
un Pentium 2 que me disputaient d’ailleurs assez souvent mes enfants pour leurs
jeux et autre “travail de recherche” exigés par les instituteurs de l’école ou
professeurs du collège (quand c’était l’aîné qui réclamait le PC). Ce n’est que
tard, le soir, lorsque les enfants sont déjà au lit que je profite de cette merveille
de la technologie. Je surfais alors d’un site à l’autre. Des sites
d’informations politiques à des sites de médecine ou parfois de
littérature. C’était ainsi pratiquement tous les soirs malgré les
remontrances et les remarques, parfois désobligeantes, de ma femme qui trouvait
que je passais beaucoup de temps en connexion. Jusqu’au jour où je tombe sur
une plateforme algérienne de blogs. De création récente, elle s’appelait
“dzblog” et donnait la possibilité à tout le monde d’avoir, gratuitement, son
blog, son espace de création artistique ou littéraire. Rappelons qu’à l’époque
déjà, la définition que l’on donnait de ce terme d’origine anglo-saxonne est
“journal intime que l’on met à la disposition du public”. Du moins, c’est
cette définition que j’ai trouvé, personnellement, pertinente et qui, d’une
certaine manière, me donnait le courage d’étaler sur la Toile mes pensées sans
aucune retenue. J’écrivais, en fait, ce que je pensais. Sans aucun complexe.
Cela ne plaisait certainement pas à tous les lecteurs mais, de toute façon,
ceux-ci étaient libres de laisser des commentaires ou des critiques acerbes. Je
l’acceptais. Je ne passais pas la gomme électronique sur ces
commentaires ; il ne me venait pas à l’esprit de jouer le censeur de la
pensée. Et encore moins, je ne bloquais personne comme il arrive souvent, de
nos jours, sur les réseaux sociaux. A vrai dire, censurer ou bloquer quelqu’un
ne m’a jamais traversé l’esprit. Pour moi, Internet a donné la possibilité à
tout le monde de s’exprimer, Internet a démocratisé et libéré la parole, il
fallait donc respecter cette technologie.
Il est vrai que beaucoup
d’intellectuels, parfois de hauts rangs même, ont, à un moment ou à un autre,
fustigé cette technologie à cause justement de ce point précis : tout le
monde y a accès. Cela ne plaisait pas à Umberto Eco, par exemple, qui avait dit
que « « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions
d'imbéciles qui, avant, ne parlaient qu'au bar, après un verre de vin et ne
causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de
suite. Aujourd’hui, ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel ».
Disons, pour résumer ce que je
viens de dire concernant cette période des années 2000, que l’avènement de
l’Internet à Bordj-Bou-Arreridj fut très bien accueilli, non seulement par
votre interlocuteur, mais sans doute par toute la population, majoritairement
jeune et ouverte sur la modernité et la technologie, et l’ensemble des médecins
en particulier et de tous les intellectuels de la région de façon
générale.
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