lundi 24 octobre 2022

Ma rencontre avec Alb ert Camus (suite)

 

Après quelques mois d’échange épistolaire entre Michel, l’enseignant de littérature française à Marseille, et nous, celui-ci nous avisa par lettre express du jour et de l’heure de son arrivée à l’aéroport d’Alger. On était au début mois de décembre. Il faisait beau. Des journées bien ensoleillées et des températures douces pour la saison.

-      «notre ami pourrait même, s’il le désirait, se permettre une trempette sur la plage de Matarès », disait mon ami. 

Mais, nous avions des craintes que le temps se gâte du jour au lendemain et que cela nous empêchera de lui faire visiter Alger la blanche où il n’avait jamais mis les pieds auparavant et surtout Tipasa, ses ruines romaines, la stèle érigée en 1962 à la mémoire d’Albert Camus et un peu plus haut, sur les hauteurs de Sidi Rached, le tombeau de la chrétienne. Tout cela avait été préparé de façon minutieuse. Mais tout cela dépendait de la clémence du temps. Un petit changement de météo pouvait tout chambouler, tout remettre en cause, tout faire tomber à l’eau, car ni mon ami ni moi n’étions préparés à prendre des risques et à emmener un étranger à plus de 70 km d’Alger dans un bus public.

Enfin, le jour J est arrivé. Comme prévu, Michel est descendu à l’hôtel Aletti. C’était l’un des meilleurs hôtels d’Alger à l’époque, il est mitoyen du siège de l’APN (Assemblée populaire nationale) et de la cinémathèque, un haut lieu culturel des années 1980. Il était très satisfait de l’accueil, du personnel de l’hôtel qui répondait à ses moindres désirs et surtout de la chambre assez spacieuse et donnant vue sur mer. De sa chambre, il pouvait admirer le lever du soleil et les activités incessantes sur le port d’Alger, et les petites embarcations des pêcheurs qui revenaient très tôt le matin remplies de poissons frais.    

Les matinées, Michel sortait seul. Pas loin de l’hôtel. Mais, les après–midi, nous le rejoignons et nous allions alors errer ensemble dans tous les coins et recoins d’Alger. Durant ces années, il n’y avait pas de problème de sécurité en Algérie. Partout, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, régnaient la paix et la tolérance. Plus d’une décennie nous séparait des « années de braise » et des attentats à la bombe à Alger que craignait, à l’époque, Albert Camus. On n’avait donc pas de soucis à se faire. Et en marchant avec un « étranger », on ne rasait pas les murs de peur de tomber sur des xénophobes ou des haineux encore marqués par les drames de la guerre d’Algérie. En vérité, cette guerre était bien loin, bien derrière nous, et les Algériens, d’une manière générale, n’avaient pas tenu rancune envers les français. Il nous arrivait même de discuter, de blaguer et de rigoler à haute voix, tous les trois, à tel point que les passants remarquaient aisément la présence d’un « Roumi » parmi nous. Mais cela ne nous dérangeait pas outre mesure. A cette époque Alger était accueillante. Alger était encore « la Mecque des révolutionnaires ». Il est vrai que Michel n’avait rien à voir avec cela, il était même politiquement neutre ou carrément apolitique, la seule chose à laquelle il était vraiment attaché c’était la littérature. Mais, il aurait pu être un « pied-rouge », ces coopérants techniques français qui ont rejoint, presque bénévolement, l’Algérie pour l’aider à se reconstruire après le départ des « pieds noirs » avec les militaires français, en 1962, c’est-à-dire au moment où l’Algérie avait recouvert son indépendance.

Seul, notre ami risquait, peut-être, s’il s’aventurait dans des endroits peu fréquentés, d’être agressé par des pickpockets, comme cela arrive parfois dans toutes les grandes villes du monde, mais pas au point où sa vie même serait en danger. Mais, par précaution, nous lui avions conseillé de ne pas trainer dans certains coins de la ville, particulièrement du côté de Belcourt, l’ancien quartier d’enfance d’Albert Camus.

Durant les deux premiers jours du séjour de Michel à Alger, nous avions limités nos déplacements. En fait, nous nous rencontrions, les après-midi, au niveau du « Coq hardi », situé juste en face de la Fac centrale, sur la rue Michelet. Durant la guerre d’Algérie, ce bar avait été soufflé par l’explosion d’une bombe artisanale confectionnée sans doute par un jeune chimiste algérien. Ironie de l’histoire, à l’indépendance, les pouvoirs publics algériens avaient baptisé un autre débit de boissons en face du « Coq hardi » du nom de ce jeune chimiste : le cercle des étudiants Taleb Abderrahmane. Mais de cela, nous n’avions pas soufflé mot à notre hôte. Non pas que nous voulions le tenir dans l’ignorance mais parce que les questions mémorielles liées à cette « sale guerre » n’étaient, en fait, pas notre préoccupation principale. Nos discussions portaient plutôt sur tout ce qui est littérature, enseignement, vie estudiantine en Algérie et ailleurs. Nous évoquions également Albert Camus d’autant plus que l’imposante Fac centrale où, jadis, le Nobel de littérature avait fait ses études, nous faisait face. 

A midi tapante, nous sortions du « Coq hardi » pour nous diriger vers l’un des restaus U qui se trouvaient dans les parages : Bd Amirouche ou Trolard. En fait, ce dernier était notre « restau » favoris pour deux raisons principales : sa proximité de la fac centrale puisqu’il est situé juste un peu plus haut que l’entrée du tunnel des facultés et l’agencement des tables à l’intérieur de son espace peu large, certes, mais qui lui conférait une certaine intimité, je dirais même une certaine convivialité. Et, accessoirement, une autre raison entrait en ligne de compte dans le choix de ce « restau ». Nous voulions faire sentir à notre invité, Michel, la vie estudiantine telle qu’elle se déroule en Algérie depuis peut-être l’époque d’Albert Camus. Nous supposions aussi que celui-ci, Albert et non Michel, venait certainement prendre ses repas, ici, dans ce restau où, comme dans l’immeuble de Belcourt où il habitait, rien n’a changé depuis cette époque.  Il est vrai que les repas servis n’étaient pas appétissants, ils étaient faits souvent à base de pâtes ou de légumes secs, mais le prix modique voire symbolique du repas faisait que le déplacement en valait la peine. Après tout, ne dit-on pas que « tout ce qui rentre fait ventre » ? Toujours est-il que la ration calorique quotidienne était assurée pour l’étudiant qu’il soit boursier ou non, qu’il soit issu d’un milieu social aisé ou du prolétariat pour reprendre un terme très en vogue à l’époque particulièrement dans le milieu universitaire. Et de toute façon dans tous les restaus U c’est pareil. A quoi peut-on s’attendre lorsqu’on ne débourse que 1, 20 DA pour le ticket ? Qu’on nous serve des crevettes royales grillées sur un plateau en argent ? Et de la bière moussante en sus ? Trêve de plaisanterie. En vérité, nous n’avions été dans ce restau qu’une ou deux fois, je m’en souviens pas très bien. Le séjour de notre ami était très court, une semaine tout au plus et la seule chose qui lui tenait vraiment à cœur, c’était d’aller à Tipasa. 

Tipaza…

Pour s’y rendre, il fallait prendre un bus au niveau de l’ancienne gare routière de Tafourah, en face du siège administratif des Douanes algériennes. Une passerelle métallique, mitoyenne à l’INC (Institut national du commerce), une belle œuvre architecturale de l’époque coloniale, permettait d’enjamber la route, très fréquentée à cet endroit à toute heure de la journée, sans se faire écraser par un chauffard.

C’était un jour de semaine. Vers les coups de 8h du matin, nous arrivâmes, tous les trois à la gare. Il fallait bien être matinal pour être de retour avant la tombée de la nuit.      

A cette heure-ci du matin, la gare grouillait de monde. Les bus qui arrivaient de partout, de la périphérie d’Alger, déposaient leur « cargaison humaine » de fonctionnaires ou d’étudiants dans une cohue indescriptible; on se dépêchait, on courait à gauche, à droite,  qui pour aller prendre un autre bus vers une autre destination, qui pour ne pas arriver en retard à son lieu de travail. A cette époque-là, Alger respirait encore la joie de vivre, le chômage n’était pas endémique et on croyait encore au slogan « socialiste » d’établir une société juste et équitable qui offre un toit et un emploi à tous les citoyens… Du moins, c’est ce qui restait du boumediénisme même si la « déboumediénisation » avait déjà commencé sous le règne de Chadli Bendjedi. Fermons cette petite parenthèse ou, mieux encore, cette petite digression, et revenons au politiquement correct. 

Le bus en partance vers Tipaza n’était pas encore plein et on entendait de loin le receveur  crier : « Zeralda, Bousmail, Tipaza ! » pour bien signifier aux éventuels voyageurs les différents arrêts du bus. Nous hâtâmes le pas avant qu’il ne démarre. Michel, qui n’était peut-être pas habitué à ce train-train quotidien, même si la vie à Marseille ressemble certainement à Alger par certains aspects, n’arrivait pas à suivre, alourdi comme il était par son sac à dos. Il s’était préparé comme pour une randonnée pédestre au mont Chenoua. Albert Camus en vacances, lui qui faisait certainement souvent cet itinéraire, n’aurait pas mieux fait.

Mes amis avaient pris place à gauche du bus, juste derrière le chauffeur et moi à droite, côté fenêtre, mais décalé de deux sièges. Le bus était à moitié vide. Peu de gens se rendent, en effet, au mois de décembre à Tipaza. Fini le rush estival. Finies les bousculades et les disputes presque à couteaux tirés pour avoir une place même debout. Finies les sueurs qui ruissellent des fronts basanés, les T-Shirt qui collent comme une sangsue à la peau et les odeurs nauséabondes qui se dégagent des aisselles poilues…C’est très dur et méchant en même temps de relever ces faits, j’en suis conscient, mais c’est la stricte vérité. Qui peut soutenir le contraire ? Personne. Sauf peut-être celui qui, de par son aisance sociale, du fait d’être né sous une bonne étoile, ne prend pas les transports en commun.

Les transports en commun, j’en connais un bout. J’en ai bavé. Et encore, je n’évoque pas d’autres comportements malsains, asociaux, qui relèveraient carrément de la psychiatrie : ces obsédés sexuels par exemple qui ne montent que lorsque le bus est plein à craquer pour pouvoir, sans éveiller le moindre soupçon à leur égard, se coller aux derrières des femmes. Qui peut soutenir le fait qu’il n’a jamais assisté à de telles scènes ? Mais, de peur d’avoir affaire à des énergumènes sans foi ni loi, on préfère détourner le regard. Ni vu, ni connu. Motus et bouche cousue.  Cela ne fera peut-être pas plaisir à la bien-pensance algérienne le fait que j’évoque, même brièvement, ce sujet; mais, l’occulter ne diminue pas moins de sa réalité et de sa pertinence.   

Le  bus n’est pas seulement un moyen de transport. Il est aussi, pour certains, un lieu de travail par excellence, particulièrement lors des heures de pointe. En fin de journée, par exemple, les gens ont hâte de rentrer chez eux. Ils sont fatigués par une rude journée de travail. Leur vigilance est au point mort. Et, c’est ce moment-là que les pickpockets choisissent pour intervenir. Ces derniers profitent de la bousculade créée par la foule qui essaie par tous les moyens de monter dans le bus et ils s’adonnent alors à leur sport favori. C’est dans ces situations-là où l’adage « l’entassement des hommes comme l’entassement des pommes produit de la pourriture» prend tout son sens. Cet entassement des hommes dont la majorité est jeune, moins de la trentaine, instruite ou pas, n’a pas, cependant, que des inconvénients. Il est parfois créateur, il stimule la création d’expressions populaires, disons de novlangue pour être à la mode. C’est ainsi qu’on a vu fleurir, sous forme de chant porté par la liesse des voyageurs, des expressions telles « Allez chauffeur, zid chouia l’el moteur » dont la traduction littérale donne ceci : allez, chauffeur, fait ronfler encore le moteur ». Et, le chauffeur chauffé à blanc par un bus plein à craquer ne peut qu’appuyer encore sur le champignon lorsqu’on vient de sortir d’un embouteillage et que le tronçon de route qui reste à parcourir est bien dégagé. Et il va de soi que ceux qui incitent à cet incivisme ne sont que « les travailleurs de l’ombre » qui ont déjà repéré leur proie.      

Leurs mains expertes et leurs doigts agiles n’ont pratiquement aucune difficulté à délester leurs victimes de leurs portefeuilles ou d’autres biens précieux. Une fois leur forfait accompli, les pickpockets se faufilent, en usant du coude, comme toujours, entre les passagers pour descendre au prochain arrêt. Ils n’ont pas de destination fixe. Leur destination peut être n’importe où sur le trajet du bus.    

Comme la prostitution, ce métier est vieux comme le monde.

 La nature humaine est ainsi faite. Le gain facile a toujours ses adeptes dans toutes les couches sociales. Si les cols blancs détournent les lois et les deniers publics à leur profit,  les petits maffieux issus de la classe pauvre n’ont que ce moyen pour se faire un peu d’argent de poche : le vol de gens qui sont peut-être plus démunis qu’eux. Et pour cela, tous les moyens sont bons. On n’agit pas en « loup solitaire », mais en groupe. Et dans ce cas-là, le groupe est bien organisé et bien structuré. A chaque membre du groupe, on assigne une tâche bien précise ; on provoque alors une scène de bagarre entre deux personnes du groupe dans le bus même pour détourner l’attention des gens pendant que les autres membres du gang détroussent les passagers concentrés sur la fausse scène de bagarre. Mais, il arrive qu’on se fasse attraper. Par plus futé que soi.  Alors, pour trouver une échappatoire à cette situation si délicate, on invoque l’exigüité de l’espace, le déséquilibre subit lors d’un coup d’accélérateur ou de frein intempestif de la part du chauffeur et d’autres motifs aussi farfelus les uns que les autres. Mais quand on se fait attraper la main dans le sac, aucune excuse n’est valable ni pardonnable. Souvent alors, le chauffeur est prié de se diriger droit vers le commissariat le plus proche.

Mais qu’en est-il de tout cela du temps d’Albert Camus ? Evidemment, la comparaison ne peut être de mise. Pour de multiples raison.

 Du temps d’Albert Camus, l’Algérie était encore une colonie de la France. Les grandes villes étaient alors occupées majoritairement par les colons. Les indigènes étaient relégués à l’intérieur du pays, dans les campagnes, les montagnes et les régions désertiques. Ou alors lorsqu’ils sont en villes, ils restent confinés dans des bidonvilles à la périphérie, «entassés comme les pommes » dont on parlait ci-dessus. Dans les campagnes, le déplacement des indigènes se faisait à dos d’âne ou, pour les plus fortunés, à dos de mulet. La voiture, le bus, c’était des luxes qu’on ne prenait qu’occasionnellement, en fait, pour les plus grands déplacements. Et encore… Pour la confidence, je vous cite l’exemple d’un de mes aïeux qui, dans les années 30, faisait plus de 3OO km à pied. Il partait de la région des Babors, à l’Est de l’Algérie, jusqu’à la fameuse Mitidja où il travaillait comme journalier pendant la campagne des vendanges, en suivant rivières et vallons, avec pour seule subsistance quelques galettes que sa femme aura pris le soin de lui préparer le matin de son départ. Le parcours est fait en plusieurs étapes, à raison d’une trentaine de km par jour. Ce parcours était « balisé » et on faisait des haltes, la nuit, dans des « Zaouïas » qui existent jusqu’à nos jours en Kabylie.   

Mais, dans une de ses chroniques, Albert Camus a esquissé, brièvement, ce sujet. N’oublions pas que, malgré son appartenance à la colonie, il n’était pas né sous une bonne étoile et il partageait donc la vie de misère de la majorité de ses compatriotes indigènes. Ecoutons-le  «Lorsque le tramway a disparu, j’allais à Belcourt en bus. Mais c’était plus ennuyeux avec le receveur. En tram, on pouvait s’accrocher à l’arrière pour ne pas payer», dit-il. Dans une certaine mesure, il était « resquilleur » lui aussi. Et il l’avoue.

Le tram a fait son retour à Alger, mais il desserte la région Est, là où se concentre actuellement la population algéroise. Le métro aussi est sorti du bout du tunnel, après plus de tente ans de travaux… Cela aurait peut-être fait grandement plaisir à Albert Camus d’apprendre qu’Alger, à l’instar des autres grandes métropoles du monde, s’est doté, elle aussi, de ce moyen moderne des transports en commun.

       

Absorbé par ces réflexions concernant les problèmes inhérents à nos moyens de transport publiques, je ne me suis même rendu compte que le bus était déjà sorti de la gare routière et s’était engagé dans la rue d’Angkor qui longe le port. En fait, il était déjà au niveau de l’amirauté. Il était 8h30 et le soleil n’était pas encore haut dans le ciel de telle sorte que lorsque je tournais mon regard vers le petit port, vers la rade où mouillaient des dizaines de petites barques peintes en bleu et en blanc, ses rayons m’éblouissaient. A cet instant-là, peut-être parce que j’avais une petite pensée à Camus, je me suis rappelé de la réponse que le  meurtrier de l’Arabe, dans « l’Etranger », avait donnée au juge qui l’interrogeait : « c’est à cause du soleil ».  Une réponse sèche. Et insensée. En tout cas qui ne donne pas lieu à une excuse ni, normalement, à l’indulgence de la justice. Le soleil n’a jamais poussé quelqu’un à commettre un crime. Encore une fois, le moment n’est pas encore arrivé pour passer à la critique en bonne et due forme de ce livre. Encore un peu de patience. Mais d’ores et déjà, je vous signale que d’autres écrivains algériens s’étaient acquittés honorablement de cette tâche. C’est le cas de l’écrivain et chroniqueur du « Quotidien d’Oran », Kamel Daoud qui, rappelons-le, avait fait l’objet d’une « fetwa » en 2015. J’avais d’ailleurs, à l’époque, écrit un article sur wordpress dans lequel je condamnais fermement cette fetwa. Grosso modo, je disais ceci : « il s’agit de la dernière fatwa via Facebook dont les protagonistes, si j’ose dire, sont l’obscurantiste imam et le journaliste-écrivain Kamel Daoud dont la dernière œuvre littéraire a failli remporter le prestigieux Goncourt. Mais je vous avoue que jusqu’à présent, je n’ai pas encore saisi, pas encore compris la raison principale qui a motivé cette fatwa lourde de sens. Kamel Daoud est qualifié (par cet énergumène d’imam… du dimanche) d’apostat, de mécréant qui «mène une guerre contre Allah, son prophète, le Coran et les valeurs sacrées de l’islam». L’on se demande d’où cet imam tient tout cela. Avait-il au moins lu ne serait-ce qu’une seule de ses chroniques sur le Quotidien d’Oran ? Avait-il lu son dernier livre Meursault, contre-enquête ? Un autre aveu, une autre confidence : votre interlocuteur non plus n’a pas encore eu l’occasion de jeter un coup d’œil même rapide sur ce roman que d’aucuns ont trouvé très bien écrit et très bien pensé. La presse d’ici et d’outre-mer n’a, d’ailleurs, pas tari d’éloges sur ce livre, et ce, dès sa parution. Il faut dire que plus de soixante-dix ans après la mort de l’Arabe (dans L’étranger d’Albert Camus), Kamel Daoud a eu l’idée géniale de donner, enfin, un nom et une sépulture à cet Arabe. Est-ce pour cela qu’on veut le tuer, lui, maintenant ? Se taire aujourd’hui devant cette grave atteinte à la liberté d’expression, c’est cautionner, à coup sûr, le retour à la décennie évoquée ci-dessus ». Vous l’aurez bien compris, je fais allusion, ici, à la décennie noire (les années 90) vécue par les Algériennes et les Algériens.   

mercredi 16 février 2022

Ma rencontre avec Albert Camus

 Dans les années 70, j’étais lycéen à Alger. En plus du programme scolaire qui nous était prodigué, je m’intéressais beaucoup à la littérature d’expression française et je lisais tout ce qui me tombait sous la main, aussi bien les classiques comme Germinal d’Emile Zola ou Crime et châtiment de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski que les Polars, les romans policiers, de James Hadley Chase ou d’Agatha Christie.

Texte

Certains de mes amis avaient la même passion que moi, et, entre nous, les bouquins passaient d’une main à l’autre, régulièrement, et gare à celui qui aurait manqué de sérieux ou de ponctualité pour honorer cet échange littéraire. A l’époque, nous n’avions ni télé ni PC ni téléphone portable. L’Internet n’existait pas non plus. Une seule chose donc accaparait l’esprit de tout un chacun : lire, lire, lire. Sans avoir été très porté sur la religion, nous avions fait de ce premier verset coranique « Lis » notre crédo.

A l’université, malgré le programme très chargé des études médicales pour lesquelles j’ai opté après l’obtention du bac en 1977, j’ai continué à vouer une grande passion pour les œuvres littéraires. C’est ainsi qu’entre un cours de chimie et n cours de génétique, je trouvais le moyen de m’évader, ne serait-ce que quelques minutes, en compagnie des « Frères Karamazov » ou avec les sœurs Brontë dans leur « hauts de hurle-vent ».. 

Mais, ma rencontre avec Camus était purement fortuite car, je dois avouer que, malgré la palette assez large de mes choix littéraires, je n’avais pas encore connaissance de l’existence même de cet écrivain français d’Algérie qui, plus de soixante ans après sa mort, continue à être l’objet de critiques très durs de certains Algériens. 

Voilà dans quelles conditions, je l’avais découvert. 


Un soir du mois de mars 1980, j’avais accompagné un cousin qui devait rendre visite à un ami à lui. Ce dernier était Belge et s’appelait Albert. Il travaillait comme cadre administratif à la Sonatrach. Il logeait dans un bel et spacieux appartement à l’architecture haussmannienne situé Avenue Ghermoul, à Alger. L’immeuble à la propreté impeccable et qui, à cette époque déjà, disposait d’un interphone, fait face au musée Bardo. Nous arrivâmes chez lui vers les coups de 20h, le JT de « l’Unique », dont les échos nous parvenaient d’un autre appartement, venait de commencer.

Après les présentations d’usage, notre hôte nous invita à le suivre dans le salon où des boissons bien fraîches nous attendaient ; faut dire qu’Albert s’attendait à nous voir débarquer chez lui ; en fait, lui et mon cousin avaient RDV, ce jour-là. Ils devaient peaufiner, ensemble, un projet de voyage dans le Sud algérien.

Dans le salon, élégamment meublé, sur une table basse, il y avait une pile de livres. Pendant que mon cousin et son ami Albert discutaient, tel un vorace, un affamé de lecture, j’ai saisi le premier livre. Il portait le titre de l’Etranger. Nom de l’auteur Albert Camus. Un autre livre du même auteur : la peste.

Encore un autre : le mythe de Sisyphe. Toujours signé Albert Camus.

En tout, il y avait une dizaine de livres dont l’un m’a fait hérisser les cheveux par son titre quelque peu provoquant pour un esprit jeune, tel que le mien, qui était encore en formation sur le plan métaphysique ; Dieu est mort, tel était le titre de ce livre dont le nom de l’auteur est à consonance allemande : Friedrich Nietzsche. 

Après avoir lu deux ou trois pages de l’Etranger dont le style de narration est très simple et très facile à comprendre même pour un « élève de Terminale », je me suis permis d’interrompre la discussion des deux amis en m’adressant, naïvement mais le plus sérieusement du monde, à Albert.

Euh… pardon, lui dis-je, c’est vous qui avez écrit celatout en lui montrant la première de couverture.

Il sourit et me répondit :

Non, pas moi… c’est Albert Camus, un écrivain français dont vous pouvez être fiers, vous les Algériens, puisqu’il est né en Algérie. Lui et moi, nous n’avons que le prénom en commun. Je ne suis pas écrivain, et même si je l’étais, sincèrement, je ne pense pas lui arriver à la cheville. Il a eu le prix Nobel de littérature alors que, moi, je n’ai jamais écrit quoi que ce soit de ma vie.

Voilà. C’était clair et net. Je venais donc de découvrir un écrivain dont je ne soupçonnais pas l’existence avant ce jour-là et qui deviendra plus tard l’un de mes auteurs préférés. 

Voyant que je m’intéressais à la littérature, Albert, notre hôte, me fit don de ces livres et d’autres encore qui se trouvaient sur une étagère de la bibliothèque. J’étais très ravi. Très content d’avoir fait mes emplettes en livres, sans le moindre sou. J’en avais pour plusieurs jours de lecture. Et effectivement, sitôt rentré chez moi, je me suis littéralement jeté sur l’Etranger. En quelques heures, le livre est lu, fermé et mis de côté pour être remis à l’un de mes amis dans le cadre de nos échanges littéraires. Ce premier livre d’Albert Camus m’avait laissé une bonne impression sur le style de narration de l’auteur. Un style très simple, très aéré, fait de phrases courtes. En somme, je venais de découvrir qu’on pouvait faire de la littérature sans avoir recours aux phrases complexes et alambiquées. Ceci d’un côté. Mais, de l’autre côté, une sorte de gêne, de malaise, de déception s’était emparé de moi. En fait, il y eut en moi, dans mon for intérieur pour faire dans le langage psychanalytique, de multiples questionnements, en particulier sur « l’absurdité » du geste ayant conduit à la mort de « l’arabe ». J’étais subjugué et en même temps déçu. Ces deux sentiments contradictoires m’avaient habités pendant longtemps et ce n’est que bien plus tard, lorsque j’ai eu à apprendre un peu plus sur Camus, ses origines et ses motivations politiques que le sentiment de déception s’est dissipé peu à peu. En effet, peut-on en vouloir à quelqu’un d’être si attaché à ses origines ? A sa mère ? Et à sa mère patrie ?

Je réserve ma critique de ce livre pour la fin.

 Mais que les choses soient claires, je ne suis pas critique littéraire et encore moins spécialiste de Camus. Je n’aurai donc certainement pas grand-chose à dire. Ceux qui s’attendent peut-être à une critique en bonne et due forme ou à des révélations inédites concernant la vie ou l’œuvre de Camus risqueraient de rester sur leur faim. Cependant, il y a une chose que j’aimerai bien aborder dès maintenant, c’est la première phrase du livre ou ce que les critiques littéraires appellent l’incipit. D’emblée, Camus écrit « aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ». On a beaucoup glosé sur cette entrée en la matière. Pour les critiques qui se sont intéressés à l’œuvre camusienne, cette si simple phrase (constituée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément) est considérée comme une œuvre littéraire à elle seule. Pourtant, en matière d’incipit, on pourrait trouver mieux. Que ce soit parmi les auteurs français ou étrangers, notamment américains (mais traduits en français). Un exemple parmi tant d’autres : dans Love story (que j’ai lu durant la même période et qui a été adapté au cinéma), Erich Segal commence ainsi : "Que dire d'une jeune fille de vingt cinq ans quand elle est morte.

Qu'elle était belle. Et terriblement intelligente. Qu'elle aimait Mozart et Bach. Et les Beatles. Et moi."

Je reconnais que personnellement, émotionnellement, ça me laisse coi.

Plus que cette petite phrase de Camus : « aujourd’hui, maman est morte ».

 Même si, l’utilisation par Albert Camus du terme « maman » (au lieu de ma mère, par exemple) dans son incipit renseigne, on ne peut plus clair, sur l’amour et l’attachement que voue l’auteur à sa mère. Et qu’est-ce qu’il y a plus que l’amour maternel ? 

Au début de cet article, j’ai annoncé la couleur. J’ai dit qu’Albert Camus était mon auteur préféré. Ou du moins, il l’était durant mes années de lycée et de fac. Mais, sans chauvinisme aucun, je dois avouer qu’en matière d’incipit, je trouve qu’il y a mieux : celui de Love story est bien meilleur. Mais cela ne reste qu’un avis. Une opinion personnelle. Ni plus ni moins. Car, comme pour les goûts et les couleurs, les incipits ne se discutent pas. Ce qui m’a amené, en fait, à parler de cette histoire d’incipit, c’est le dernier article en rapport avec cette question que j’ai lu, il y a quelques jours, sur le journal en ligne « Slate » 1. Dans cet article, on parle même de la difficulté à traduire cette phrase en anglais sans que cela n’altère la portée émotionnelle qu’elle suscite. Qu’en est-il de la traduction en arabe ? Je n’en sais rien. Absolument rien. A vrai dire, je ne sais même pas si une telle traduction existe ou pas. 

Les jours suivants aussi, j’ai consacré une bonne partie de mon temps extrascolaire si j’ose dire à la lecture. Des livres d’Albert Camus. Nietzsche, avec sa philosophie rébarbative, pouvait attendre.

Etant, à l’époque, étudiant en 3e année de médecine, c’est, cela va de soi, beaucoup plus La peste qui m’avait marqué le plus à tel point que j’ai dû prendre cette fiction pour de la réalité. L’histoire se passait dans les années 40 du siècle dernier, autrement dit durant la colonisation française, à Oran, une ville cosmopolite de l’Ouest algérien et même si, dans le livre, il s’agissait de français qui avaient été touchés par cette calamité due à une prolifération de rats dans la ville, rien ne dit que les autochtones, les Algériens, ne tombaient pas, eux, comme des mouches. On ne le saura jamais, car Camus, et c’est un reproche qu’on lui fait ici, a toujours pris les « Arabes » pour une quantité négligeable, une entité qui ne mérite pas d’être citée. Leur mort, par la peste ou par toute autre cause, le laissait peut-être indifférent. Elle n’avait pas à être rapportée et encore moins abondamment commentée.

1984. Rien à voir avec l’écrivain britannique George Orwell et sa fameuse œuvre de science-fiction.

Mais une date très importante pour moi.

C’était le début de mon internat en médecine et mon deuxième voyage, en été, dans les ex pays de l’Est. Avec un ami, nous avions entamé ce voyage à partir de Prague avant de suivre l’itinéraire du Danube de Bratislava jusqu’à la capitale hongroise : Budapest.

Lors de notre très court séjour à Prague, nous avions rencontré, dans l’un des cafés les plus réputés de la ville, pas loin de la gare centrale, un français. Il était Prof de français dans un lycée de Marseille. Il était seul, assis en face de nous, sirotant tranquillement son café, mais, apparemment, il s’ennuyait. Il nous regardait et, de temps en temps, nous souriait. On avait l’impression qu’il attendait un signe de notre part pour se joindre à nous. Il avait besoin de contact, de parler à quelqu’un. De discuter tout simplement. Nous parlions, mon ami et moi, en français, ce qui l’incita à, finalement, s’approcher de nous et de nous demander si nous étions Maghrébins. Cela se voyait, de toute façon, facilement sur notre faciès. Personnellement, j’étais bronzé, j’avais le teint basané et les cheveux frisés. Un look complètement débrayé avec un jean coupé aux genoux, un teeshirt et des baskets montantes genre Converse. Impossible donc pour un méditerranéen de se tromper sur mes origines. Mon ami, par contre, était plus présentable que moi si j’ose dire. Il portait des vêtements classiques et des lunettes dont la monture noire et des verres carrés allaient à merveille avec son visage tout aussi carré et au teint clair. C’était le genre « étudiant en droit », droit dans ses bottes et dont le rêve n’est autre que de devenir, un jour, Garde des sceaux de la République ou à la rigueur magistrat.

- Nous sommes algériens, d’Alger plus précisément, lui répondit mon ami.

Une fois les présentations faites, le contact noué, la discussion devint de plus en plus animée. Notre ami devait, sans doute, être très heureux d’avoir cassé la monotonie de la journée. On avait abordé beaucoup de sujets ; la vie dans les campus universitaires à Alger, l’enseignement en Algérie d’une manière générale, la coopération technique avec les pays de l’Est dans le domaine de l’enseignement, le système de santé et la gratuité des soins, etc. Et puis, de fil en aiguille, la discussion s’est orientée vers la littérature d’expression française en Algérie. Et, c’est à ce moment-là que notre ami dont la profession, devrai-je le rappeler encore ?, est enseignant de littérature, nous parla de certains écrivains algériens dont Albert Camus. A cette époque-là, j’en avais quand même une petite idée, cet auteur ne m’était pas inconnu, et j’ai pu tenir la conversation avec ce prof de littérature.

Avant de nous quitter, nous nous échangeâmes nos coordonnées. A l’époque, nous ne disposions pas de téléphones cellulaires et nos correspondances se faisaient par courrier. L’ami français, Michel, tel était son prénom, nous avait promis de nous écrire dès qu’il rentrera chez lui à Marseille. Il devait rentrer le lendemain alors que pour nous, le voyage ne faisait que commencer… Budapest, le lac Balaton, Siófok étaient encore loin…

Et effectivement, comme le dit l’adage populaire « chose promise, chose due », à mon retour à Alger, une dizaine de jours plus tard, je découvris dans ma boite aux lettres, une lettre de Michel. Dans cette première missive, il nous remerciait beaucoup pour l’agréable après-midi qu’il avait passé en notre compagnie. Et il disait aussi qu’il avait hâte de venir nous rendre visite à Alger et d’aller en pèlerinage à Tipasa, sur les traces de Camus, sentir « l’odeur des absinthes », faisant référence à « Noces à Tipasa ». Cela remonte à bien longtemps. Et comme je ne suis pas du genre à garder dans mes documents les lettres de correspondance, je ne peux vous en dire plus. Et puis qui aurait pensé qu’un jour j’exhumerais toute cette histoire pour la mettre noir sur blanc ? Qui aurait pensé qu’un jour, un chirurgien de campagne tel que votre interlocuteur serait amené à disserter sur des sujets littéraires et à évoquer, ne serait-ce que brièvement, l’un des Nobel français de littérature : Albert Camus ? C’est donc le seul souvenir qui me revient bien que personnellement je souffre d’une anosmie congénitale et que, de ce fait, « l’odeur des absinthes » m’est complètement inconnue.

De son côté aussi, mon ami, était destinataire d’une lettre. Aux mêmes propos. A quelques phrases près. Cette correspondance avait duré plusieurs mois. Et puis, un beau jour, Michel nous annonça qu’il envisageait sérieusement de venir en Algérie et qu’il comptait sur nous pour l’accompagner à Tipasa. Nous n’avions aucune objection à faire. Bien au contraire, nous étions tous les deux ravis de le recevoir et de lui servir de « guides touristiques ». Seul inconvénient : étant tous les deux de conditions sociales modestes, nous n’étions pas véhiculés et nos maigres bourses d’étudiants suffisaient à peine à couvrir nos dépenses mensuelles. Et, à chaque fin de mois, nous nous retrouvions à « rouler sur la jante » pour reprendre une expression si répandue à l’époque dans le milieu universitaire.

D’un commun accord, mon ami et moi, avions alors pris la décision de surveiller un peu nos dépenses, d’économiser, chacun de son côté, le maximum possible de sous pour pouvoir, le jour J, prendre en charge, ensemble, les frais du déplacement à Tipaza. Nous nous étions mis d’accord sur un principe simple et efficace en même temps dans son application : l’un de nous devrait tenir la cagnotte et régler, discrètement, tous les frais de transport et de restauration. Il n’était pas question pour nous de mettre dans l’embarras notre invité marseillais. Celui-ci ne devrait se douter de rien. Telle était notre intention : faire honneur au principe sacré de générosité qui a de tout temps caractérisé les Algériens. Mais, pour nous, pauvres étudiants, il s’agissait, a postériori, d’un comportement absurde d’autant plus que Michel ne nous avait rien demandé ; en fait, cela s’appelle, dans un langage imagé de la vox populi, « ezzalt ou attefrayine », misère et pharaonisme. 

Sur nos conseils, Michel, qui n’avait jamais mis auparavant les pieds à Alger, avait réservé une chambre à l’hôtel Aletti, pas loin de la Grande Poste et de la fac centrale, le cœur palpitant d’Alger. Cela nous arrangeait beaucoup. Ainsi, en quelques minutes de marche, d’où que l’on vienne, on peut le joindre. De l’hôpital Mustapha où je travaillais, je pouvais venir à pied. Quant à mon ami qui faisait ses études de droit à Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger, il n’avait qu’à prendre le COUS : le transport des étudiants. En temps normal, c’est-dire en dehors des heures de pointe, ça pourrait lui prendre une demi-heure. 

Mon année d’internat tirait déjà à sa fin.

Mais il fallait que je me prépare au concours du Résidanat. Je fréquentais donc assidument la bibliothèque de la fac centrale, probablement comme jadis Albert Camus. A la différence près que, lui, il y suivait des cours de philosophie et qu’il disposait donc de plus de temps libre pour jouer au foot. J’imagine qu’à son époque, Alger était moins peuplée ; qu’il y avait moins d’embouteillage et qu’il était plus facile de se déplacer, en tram ou en bus, d’un point à l’autre de la ville. Au fait, lui qui habitait pas très loin de la fac centrale, lui arrivait-il de ne pas prendre les transports en commun et de marcher ? Avait-il les moyens financiers de se payer un abonnement de bus ? Existait-il, à l’époque, un service tel que le COUS qui assurait le transport des étudiants ? Et les cités universitaires pour les étudiants qui venaient d’autres régions de l’Algérie ? Si tout cela existait, cela devait être réservé uniquement aux enfants des colons, les Algériens, eux, ne dépassaient pas le certificat d’études primaires. En tout cas, Albert Camus, n’a jamais eu, à ma connaissance, à s’exprimer sur cette question. Ou alors jugeait-il que « « l’Arabe » n’était pas apte, de par son patrimoine génétique, à poursuivre des études universitaires ? Qu’il n’était pas digne, de par sa condition sociale d’indigène, d’occuper ne serait-ce qu’un strapontin dans un amphithéâtre universitaire ? En fait, rien dans tout ce que j’ai pu lire jusqu’ici d’Albert Camus ne permet de dire qu’effectivement tel était son raisonnement. Rien ne nous interdit, non plus, de spéculer et de se poser des questions. 

 Oui, je comprends que ce sont là des questions futiles. Mais quand on s’intéresse à un auteur, il est tout à fait raisonnable, de mon point de vue, de se poser ce genre de questions ; il est tout à fait raisonnable aussi d’essayer d’avoir ne serait-ce qu’une petite idée sur sa vie quotidienne. Cela pourrait peut-être nous aider à comprendre ses œuvres et sa philosophie de la vie de façon générale.

Albert Camus était un enfant de Belcourt, un quartier populaire par excellence. Il n’était pas issu d’un milieu social aisé. Sa mère n’était qu’une femme de ménage et elle devait trimer du matin au soir pour pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants (l’aîné qui s’appelait Lucien et Albert) et leur assurer une scolarité normale. De plus, Albert avait, à un moment de sa jeunesse, contracté la tuberculose pulmonaire ce qui le rendait sans doute essoufflé au moindre effort physique. Sachant qu’à l’époque, les antituberculeux n’existaient pas encore, c’est dans des sanatoriums qu’on hospitalisait ce genre de malades. Il n’était donc pas exclu que Camus ait pu garder des séquelles respiratoires qui l’auraient obligé à un rythme de vie plus calme. Il n’avait pas intérêt à se dépenser physiquement parlant, ni à courir à gauche et à droite et encore moins derrière une balle. Cela pouvait aggraver ses lésions pulmonaires. Sa « maman », qui le couvait sans doute comme le ferait une poule avec ses œufs, devait être très à cheval concernant ces problèmes de santé.
A suivre.

ONU vs "Board of peace".

  Il est vrai que l’ONU est devenue, depuis longtemps déjà, une coquille vide. Elle n’agit plus d’une manière décisive sur le cours des évèn...