jeudi 7 août 2008

Le serveur du Sauveur m’a sauvé

Le fait est banal.
"Mais alors, pourquoi tenez-vous à le rapporter ici", entends-je déjà les spécialistes es commentaires tel Lerma and Co qui n’attendent que ça pour me descendre en flamme. Mais à bien y réfléchir, ce "fait banal" mérite un large développement, un développement en long et en large comme on disait lorsqu’on était étudiant ; il y a bien longtemps maintenant. Ah ! que le temps passe vite ! A l’époque d’ailleurs notre modeste bourse ne nous permettait même pas de nous offrir des sardines grillées ou de se régaler d’un calamar au riz de temps à autre.
Pas dans les grands restaurants, bien entendu, mais juste dans ces gargotes, à l’hygiène très douteuse et pourtant très fréquentées, qui se trouvaient à l’intérieur même du marché Meissonnier, pas loin de la sortie ouest de l’hôpital Mustapha Pacha. Alors, vous y êtes ? Vous avez compris où je veux en venir ? Pour vous aider à comprendre, permettez-moi de vous poser une question à deux sous. Rien qu’une question. Que fait on le soir lorsqu’on est en vacances sur la côte ouest d’Alger ? Ou dans une autre ville côtière de la Méditerranée ?
Evidemment, c’est très facile à deviner ! On sort dîner ! En couple ou en famille. Ben voyons ! Étais-je vraiment obligé de vous souffler la réponse ? Elle était à la portée de tout le monde, la réponse. Même à celle d’un simple d’esprit. Mais, ne comprenez pas de travers, je ne traite personne de simple d’esprit. C’était juste pour vous dire que la réponse était tellement évidente du moins pour ceux qui, tel votre serviteur, aiment bien "la bonne cher pas chère" comme l’avare de Molière
Tout compte fait, les us et les coutumes ne diffèrent pas vraiment d’une région à l’autre de cette mer intérieure dont on veut faire un lac de paix maintenant. Pour tout vous dire, j’en ai fait l’expérience dernièrement, il y a tout juste quelques jours, à Marseille. Sur le vieux port. J’ai eu la même impression que lorsque j’emmenais mes enfants, le soir, au petit port de la Madrague : les gens qui étaient attablés aux terrasses des restaurants, depuis une bonne demi-heure déjà au moins pour certains d’entre eux, attendaient avec impatience qu’on vienne prendre leur commande, et les serveurs courraient littéralement entre les tables, les bras chargés d’assiettes de crevettes en sauce ou des tranches d’espadon grillées.
En ce qui me concerne, aujourd’hui, pour épater ma seconde moitié et mes enfants, mon choix s’est porté sur "le sauveur" : un restaurant qui se trouve sur le port de la Madrague et où la crevette royale à l’ail est succulente même non accompagnée d’un Mascara datant de l’époque d’avant la révolution agraire et qui a donc eu largement le temps de mûrir et "d’avoir du caractère", comme dirait un goutteur de vins du Beaujolais.
Mes enfants sont comme moi : ils aiment bien les sorties nocturnes et les repas au bord de la piscine, chose que je ne peux, malheureusement, leur assurer que quelques jours par an : lors des vacances. Le reste de l’année, je vous avoue que je trime comme un nègre et ceci sans connotation péjorative de ma part ni pensée xénophobe. Je disais donc que mes enfants, dès le moteur de la voiture arrêté, se sont empressés d’envahir la terrasse d’un des restaurants de ce pittoresque port où l’odeur du poisson se mêle à celle de l’eau de mer, mazoutée par les embarcations vétustes qui s’y agglutinent dans un désordre indescriptible, pour aiguiser encore plus votre odorat et vous invite à prendre part au festin.
Sur cette terrasse, il n’y avait qu’une seule famille, déjà au dessert : dans leurs assiettes il ne restait que des têtes et des arêtes de merlan et des corps vertébraux de quelque chien de mer ou autre espadon. Comment le sais-je ? Curiosité oblige, je n’ai pu m’empêcher de jeter un coup d’œil furtif sur leur table encombrée d’assiettes et de verres à pieds dont l’usage a été dévié de sa première vocation : ici on ne sert pas de boissons alcoolisées. Un peu plus loin, à l’autre extrémité de cette terrasse qui paraissait si grande, un jeune couple coulant certainement des jours heureux, ça se voyait à leur façon de se tenir l’un en face de l’autre, attendait qu’on daigne s’occuper de lui. Ils auraient peut-être aimé que le temps s’arrêtât pour eux, que rien ne vienne troubler leur posture de confidence, leur échange de mots doux, toujours les yeux dans les yeux et que... le serveur et le poisson aillent au diable !
Sitôt installés, le serveur nous ramena, en guise d’amuse-gueule, une petite assiette de H’mis et un petit panier de Matloue encore chaud. Comme des rapaces affamés, les enfants se sont emparés de ce petit plat d’entrée alors que le serveur n’avait pas encore tourné le dos. Ils avaient vraiment faim après une journée de plage et de… pédalo ! En moins de cinq, aucune miette n’est restée dans l’assiette. L’assiette a été méthodiquement essuyée si j’ose dire. La mer ne fait pas que "manger les Harraga", elle fait manger aussi. N’est ce pas que c’est pour cette raison que les "restos resto " et autres payotte pullulent aux abords des plages ? Mais au moment de lui demander le menu, le serveur s’approcha de moi et me chuchota dans l’oreille : il ne me conseilla pas moins que de déguerpir et d’aller voir ailleurs, le restaurant d’à côté où la "bouffe est meilleure et moins chère" selon ses propres termes. Je n’en croyais pas mes oreilles ! Madame n’avait rien compris au manège et n’arrêtait pas de me demander des explications mais j’étais gêné de les lui fournir tant que ne nous n’avions avions pas encore mis les pieds dehors. Le gars risquerait de se faire virer illico presto par son patron si ce dernier pouvait savoir la raison de notre départ précipité sans avoir réglé la note de ce qu’on avait déjà commencé à avaler. Vous trouverez peut-être que l’histoire est un peu tirée par les cheveux mais c’est la vérité, c’est ce qui s’est passé ce jour-là. Et l’honnêteté de ce serveur est tellement chose rare de nos jours que j’ai tenu à lui consacrer cette chronique. Et puis, il faut dire aussi que le temps des vacances n’est pas propice aux sujets d’ordre politique et qu’il faut de temps en temps savoir sortir des sentiers battus. Il y a tant de choses simples dans la vie dont il faut rendre compte de temps à autre quitte à être assailli par des commentaires indésirables.
Et effectivement, dans le restaurant d’à côté, toutes les tables étaient occupées et les derniers arrivés ne sont pas forcément les moins bien servis. Ils savaient cela et c’est pour cela qu’ils attendaient donc dehors, gentiment, sans perdre patience outre mesure, guettant le moindre mouvement de ceux qui s’apprêtaient à quitter les lieux après un dîner copieux. Ils savaient aussi qu’en fin de compte leur attente ne sera pas vaine et que leur patience sera récompensée par des plats du jour bien mijotés et à la portée de leur bourse. Sans se ruiner.

lundi 30 juin 2008

De l’UMP à l’UPM (2)

Article publie le 21 juin sur le site Agoravox.fr


A moins d’un mois de "la rencontre à Paris des chefs d’Etats européens et ceux de la rive sud de la Méditerranée", l’UPM continue de susciter des débats passionnés et passionnants en même temps de part et d’autre de la grande bleue. Passionnés parce que jamais auparavant il n’y a eu un projet politique de cette envergure qui tente de lier le sort des Nord-africains à celui des européens. C’est la mondialisation qui veut ça, pourrait-on peut-être me rétorquer. En effet, la mondialisation rime avec globalisation et il est donc important que cette zone de la Méditerranée se constitue en un bloc régional uni capable de rivaliser avec les autres entités géopolitiques que sont les Etats-Unis et leur Sud et l’Asie du Sud-est et ses dragons, et ce sur les plans économique et politique. Passionnants parce que depuis que ce projet a été révélé par Nicolas Sarkozy, une polémique s’est installée, ici et là-bas, d’abord sur le contenu du projet lui-même et ensuite sur ce qui est susceptible d’être proposé aux uns et aux autres. Mais rien de tout cela n’est encore défini ; Il va falloir attendre le jour "J" pour savoir qui va faire quoi et à partir de quand. A supposer bien sûr que tous les pays riverains de la Méditerranée veuillent bien s’intégrer à cet ensemble régional. Or, jusqu’à maintenant, les hésitations des pays du Sud semblent l’emporter sur la realpolitik et le pragmatisme. Cela a commencé d’abord par la Conférence ministérielle du Forum méditerranéen qui s’est tenue la semaine dernière à Alger au cours de laquelle le chef de la diplomatie algérienne Mourad Medelci a demandé plus d’éclaircissements concernant ce projet et surtout, dans un langage diplomatique subtil, à savoir qu’elles seraient les conséquences de l’intégration d’Israël à ce processus.
Le Président Libyen Mouammar Kadhafi quant à lui, très connu pour ses sorties médiatiques imprévisibles, sans s’accommoder de précautions comme il est pourtant d’usage en diplomatie, a enfoncé le clou en assenant une vérité, pas très bonne à dire il est vrai, à la face de l’Europe. Sa phrase, que l’on pourrait qualifier d’assassine, a fait le tour des rédactions sitôt prononcée : "Nous ne sommes ni des affamés ni des chiens pour qu’ils nous jettent des os", avait-il déclaré lors du mini sommet qu’il avait organisé chez lui, à Tripoli. Tout cela donc n’est pas fait pour arranger les choses et lancer l’UPM sur des bases saines et solides.
L’on comprend donc que ce qui semble poser problème aux sudistes ce n’est pas tant le projet en lui-même mais le fait de se retrouver sur la même tribune que la délégation israélienne le lendemain du 13 juillet c’est-à-dire lors du défilé de commémoration du 14 juillet. L’on sait par ailleurs que cette date symbolise, pour la France, la défaite du nazisme et la liberté reconquise du peuple français. Mais, aux indigènes que nous étions, cela rappelle aussi et surtout autre chose. Mais ne remuons pas le couteau dans la plaie. Laissons cette "chose " dans le placard de l’Histoire. La repentance qui tient tant à cœur à notre Rais n’est pas pour demain ! Et, évidemment on le sait, elle ne sera pas à l’ordre du jour lors de cette rencontre. Devrions-nous dire dommage ? Non : en politique, il ne devrait pas y avoir de place pour les sentiments. Comme le dit l’adage populaire " travail travail, camarade après". Et c’est ce qui est attendu de l’Europe : qu’elle ne fasse pas jouer la fibre sentimentale quand il s’agira de mettre l’Etat d’Israël devant ses responsabilités historiques. Car la réussite de cette rencontre et par conséquent l’entrée en vigueur ou si vous voulez la concrétisation de ce projet de l’UPM dépend principalement de cette question-là. On ne doit pas faire " Comme si le conflit israélo-palestinien n’existait plus". Est-ce la Méditerranée à boire que les pays du Sud demande à l’Europe ?

vendredi 20 juin 2008

Un nul sur toute la ligne ?

S’il y a une chose dont on parle énormément ces jours-ci dans la presse d’outre-mer, notamment française, c’est bien ce référendum irlandais qui s’est soldé par un non massif au Traité de Lisbonne. Ainsi donc, les Irlandais qui avaient pourtant si bien tiré profit des subventions communautaires ne veulent pas de cette Europe qui n’en finit pas de s’agrandir, de s’étendre vers l’Est et, qui sait, peut-être plus tard vers le Sud-Est avec probablement l’adhésion de la Turquie à cette union. Mais gageons que les hommes politiques européens sauront surmonter cette pénible épreuve en imaginant une solution politique de rechange.
Un plan B ou C, à vous de choisir.
"Ils vont essayer de trouver une formule pour faire revoter les citoyens irlandais, en espérant cette fois que la consultation populaire se solde par un « oui », et qu’enfin le traité simplifié soit adopté’’. Cet optimisme béat est cependant plus ou moins tempéré par un autre homme politique et non des moindres qui, lui, est catégorique. Pour Jean-Pierre Chevènement donc, puisque c’est de lui qu’il s’agit ici, "Juridiquement, le Traité de Lisbonne est mort avec le non irlandais". Pour que l’Europe se ressaisisse et retrouve sa cohésion et sa sérénité d’antan, il va falloir cravacher dur. Les eurosceptiques d’ailleurs tablent sur une dizaine d’années d’âpres négociations au sein des différentes commissions à Bruxelles et ailleurs pour pouvoir remettre le train Europe sur les rails. D’autres par contre, ceux que l’on désigne communément par "élites" ne suggèrent pas moins que de passer outre le "non" irlandais et d’imprimer une marche forcée au train Europe quitte à se faire passer à leur tour pour des ennemis mortels de la démocratie. Enfin, le mot est prononcé. N’est-ce pas que c’est ce qui est reproché à l’Europe ? L’absence de démocratie au niveau de ses structures. Alors que pour nous, les peuples de la rive sud de la Méditerranée, l’Europe, quoi qu’on en dise, reste un modèle presque parfait de démocratie, les populations européennes elles-mêmes ne voient pas les choses de la même façon. Question de culture peut-être ? Evidemment cette différence d’appréciation et de perception trouve sa justification pleine et entière dans l’absence totale de démocratie dans nos contrées. En fait, ce problème qui agite actuellement les responsables européens a quelque niveau que ce soit, à Bruxelles ou au Luxembourg, ne nous concerne pas et nous n’avons nullement l’intention de nous immiscer dans ce débat euro-européen. Seulement, on voudrait bien savoir si ce vote négatif des Irlandais n’aurait pas de conséquences fâcheuses sur une autre union qui se profile à l’horizon : l’UPM.
Il faut dire que jusqu’ici personne, parmi les analystes politiques de France et de Navarre, n’a abordé la question sous cet angle. On semble avoir carrément, du moins momentanément, mis aux oubliettes ce projet et cela à quelques jours seulement des assises constitutives de l’UPM qui auront lieu le 13 juillet à Paris. La presse algérienne, par contre, vient tout juste, timidement, il faut l’avouer, d’aborder cette question. Elle commence à se poser des questions et ce au moment même où la présence de l’Algérie à ces assises n’est plus un secret pour personne.
Ce rejet du Traité de Lisbonne par les Irlandais ne pouvait pas si mal tomber : à la veille de deux rendez- vous politiques importants pour Nicolas Sarkozy.
Premièrement, celui-ci s’apprête à assurer la présidence de l’Union européenne et il est mal venu pour lui de prendre la relève dans de telles conditions, c’est plus que décourageant, c’est le moins qu’on puisse dire. Deuxièmement, les nouvelles qui lui parviennent de la rive sud de la Méditerranée ne sont pas non plus rassurantes quant à la suite des événements. Nicolas Sarkozy et son staff politique ont bien du pain sur la planche pour essayer de convaincre les uns et les autres de l’intérêt qu’il y a à maintenir le cap bien droit des réformes politiques qui s’imposent à l’Europe d’une part et d’amarrer les pays de la rive sud de la mare Nostrum à l’Europe d’autre part. Vaste chantier ! A la place de Nicolas Sarkozy, je n’essayerais pas de courir derrière deux lièvres à la fois. A moins d’être un marathonien médaillé ! Et en or. Nicolas Sarkozy devrait revoir ses ambitions à la baisse. Du moins dans l’un ou l’autre dossier. C’est ce que, en bon conseiller, Henri Guaino devrait lui suggérer.
Les peuples sont ingrats, avait dit Churchill, paraît-il. Il avait bien raison. Cela s’est confirmé cette semaine même. Les Irlandais qui disent NON à l’Europe alors que leur économie n’a pris véritablement son envol que grâce aux subventions et aux aides financières provenant justement de cette Europe, ne peut qu’être enregistrée dans ce registre : l’ingratitude. Mais, je m’en lave les mains, cette sentence n’est pas mienne, j’ai dû la lire quelque part sur l’un des nombreux papiers consacrés à cette crise institutionnelle de l’Europe. Le choix éclairé du peuple Irlandais de dire "Non" au Traité de Lisbonne a laissé perplexes, effondrés même, plus d’un. C’est un coup dur pour l’Europe. C’est un coup de massue sur la tête des "élites" européennes qui ne savent plus maintenant à quelle ruse politique se référer pour contourner cet obstacle, pour que le "non" irlandais ne soit pas un frein qui bloquerait l’Europe pour quelque temps.

dimanche 8 juin 2008

De l'UMP à l'UPM


Avec le temps, c’est-à-dire à l’approche du 13 juillet, il devient de plus en plus évident qu’en annonçant son projet de l’Union pour la Méditerranée lors d’un discours de campagne électorale, celui qui n’était alors qu’un candidat de l’UMP à la présidentielle française, Nicolas Sarkozy, avait en fait "mis la charrue avant les bœufs". Ce qui n’est pourtant pas dans la tradition des hommes politiques français. Habituellement, ceux-ci ne prononcent pas de discours démagogiques, mais font plutôt dans le pragmatisme. Dans la realpolitik, pour user d’un terme des temps modernes, ils n’usent pas de la langue de bois comme il est de coutume chez leurs homologues du Sud et ainsi donc ils n’avancent des choses que lorsqu’ils sont certains d’être écoutés et leurs conseils suivis à la lettre. Il faut dire que ça n’a pas été le cas de Nicolas Sarkozy qui s’est empressé d’annoncer un projet qui, même s’il est très louable dans ses intentions, n’a pas été d’emblée accepté à l’unanimité par ses partenaires de l’Union européenne. S’il a peut-être été très facile à Nicolas Sarkozy de convaincre Espagnols et Italiens de l’utilité et de l’intérêt qu’il y a à fédérer tous les pays riverains de la Méditerranée autour de cette noble idée, parions qu’il a dû éprouver toutes les peines du monde à vendre sous cet emballage le produit de sa réflexion politique à l’Allemagne d’Angel Merkel.
Preuve en est le changement de l’appellation de ce projet qui, de "l’Union méditerranéenne", s’est transformé en un tour de main en une "Union pour la Méditerranée" et cela juste après une réunion à Hanovre, en Allemagne, de Nicolas Sarkozy avec la chancelière allemande. Sans être linguiste chevronné, il est aisé de comprendre que l’adjonction de la préposition "pour" à l’intitulé initial du projet change du tout au tout la donne. En effet, dans ce projet, il est beaucoup plus question des problèmes de l’environnement qui se posent à la Méditerranée elle-même et des embarcations de fortune qui y naviguent à l’assaut de la citadelle Europe que d’une réelle volonté des Européens de s’unir avec le Maghreb ou d’aider les pays du Sud à se développer. Proposer une coopération dans la lutte des incendies de forêts à un pays aussi désertique que l’Egypte ou la Libye n’a aucun sens à mon avis. Ceci est un exemple parmi tant d’autres. Ça fait peut-être sourire, mais c’est ce que j’ai lu quelque part dans une chronique d’un grand hebdomadaire français ! Car de l’avis des hommes politiques et des spécialistes des relations internationales qui s’expriment un peu partout dans les médias tant français qu’autres, le projet de cette fameuse union tel qu’il se présente actuellement, c’est-à-dire axé en grande partie sur les problèmes d’ordre écologique, est d’un flou total : personne ne sait exactement en quoi il consiste réellement sur le plan politique. Sauf peut-être son promoteur, Nicolas Sarkozy, et son "porte-plume", Henri Guaino. Au départ d’ailleurs, certains analystes politiques ont vu, dans ce projet, une ruse politique de Nicolas Sarkozy qui voulait en quelque sorte faire d’une pierre deux coups : proposer une alternative à la Turquie [il est contre l’adhésion de ce pays à l’Union européenne] et obliger les pays arabes à normaliser leurs relations avec l’Etat d’Israël sans que celui-ci ne soit à son tour tenu par l’obligation de permettre la création d’un Etat palestinien viable.
Alors que certains pays du Sud ont vécu dernièrement des émeutes de la faim conséquemment à la cherté des produits de première nécessité sur le marché international, l’on nous convie, en quelque sorte, et ce n’est pas exagéré de le dire, à un débat sur la pollution marine et l’écologie d’une façon générale. Alors que les pays du Sud attendent une coopération dans les domaines scientifiques et technologiques, l’on nous propose que des thèmes en rapport avec l’environnement. Je ne dis pas par-là que l’environnement ne doit pas attirer notre attention, mais force est de reconnaître qu’il y a mille et une priorités pour les pays du Sud. Pour des populations démunies de tout ou presque, pour des populations au ventre creux, il n’est pas facile de leur faire avaler la pilule amère de l’environnement en leur disant qu’on va s’unir avec l’Europe pour colmater la brèche de l’ozone au-dessus de l’Antarctique. Ils n’en ont rien à cirer.
Ainsi, le projet est vidé de toute sa substance bien avant d’avoir vu le jour et on se retrouve au bout du compte avec un "processus de Barcelone bis", processus qui, il faut en convenir, n’a pas donné les résultats escomptés. Et c’est ce qui d’ailleurs laisse les pays de la rive Sud de la Méditerranée sceptiques quant à l’aboutissement de ce second projet. Et c’est pour cela aussi qu’ils sont loin d’accueillir avec "enthousiasme", comme le dit un professeur de sociologie, "l’idée avancée par Nicolas Sarkozy". Du moins l’accueil qu’ils lui ont réservé, par politesse et non par calcul politicien comme on a tendance à le faire croire, reste mitigé. De l’Egypte à l’Algérie en passant par la Tunisie, c’est toujours le "wait and see" même si lors de chaque escale dans l’un ou l’autre de ces pays Nicolas Sarkozy ou ses émissaires promettent monts et merveilles, coprésidence à Hosni Moubarak et secrétariat à Zine El Abidine Ben Ali. Il faut bien reconnaître que ceux-ci ne sont pas assez dupes pour croire au père Noël, ils savent bien que, même si le père de ce projet est bien Nicolas Sarkozy, la tâche de distribuer les rôles dans cette future union ne lui incombe pas à lui tout seul et que Bruxelles veille au grain c’est-à-dire sur tout au sein de l’Union européenne. Rien ne se fait sans son accord. Bruxelles l’a déjà fait savoir : elle n’entend pas laisser le champ libre à Sarkozy de manœuvrer à sa guise. Tous les pays de l’Union se sentent concernés par cette affaire même s’ils ne sont pas tous riverains de la Méditerranée et même si le regard de certains d’entre eux est plutôt tourné vers l’Est : c’est le cas de l’Allemagne. Ainsi donc faire adhérer à ce processus un pays qui, comme la Norvège par exemple, n’a rien à voir ni de près ni de loin avec la Méditerranée est une bien belle façon de torpiller ce processus. C’est une belle façon de noyer le poisson dans l’eau de la grande bleue !

vendredi 14 mars 2008

De Guernica à Gaza




Aujourd’hui, en faisant les mots croisés du "Soir d’Algérie", je suis tombé sur deux mots qui n’ont aucun rapport l’un avec l’autre. Et ça m’a donné l’envie de donner libre cours à mon imagination. A mon verbiage. Ça m’a donné l’envie de tapoter sur mon clavier, entre deux interventions chirurgicales comme précisé sur mon CV, conscient cependant du fait que n’est pas chroniqueur qui veut ! Mais, comme le jeu en valait la chandelle, je me suis alors laissé emporté, bercé par le bruit des touches de mon clavier.
Le premier mot est anglo-saxon et n’est autre que le fameux "Watergate", scandale pour lequel le président américain Richard Nixon a été contraint de démissionner. Mais, je ne compte pas m’étendre là-dessus, car en matière de scandales, l’Amérique en a connu ! Avec les "quelque chose+ gate", il est aisé, à un journaliste d’investigation tel que Bob Woodward par exemple, de remplir des pages et des pages. Mais rien ne dit que, comme par le passé, ça se termine forcément par l’accusation, le jugement et la démission de leur poste de responsabilité ou carrément la mise aux arrêts de leurs auteurs. Les temps ont changé. L’Amérique aussi. "La loi et l’ordre", ce concept des années Nixon n’est plus de mise dans le pays de l’oncle Sam ! Ou plutôt de l’oncle Bush. Le 11-Septembre a tout chamboulé. L’Amérique est aujourd’hui fière de pratiquer "la baignoire". Sur les bougnoules.
Quant au second mot de ma grille géante du Soir d’Algérie, il a une origine ibérique autrement dit beaucoup plus près de nous, dans l’espace je veux dire, et a rapport avec la guerre d’Espagne de 1936.
En fait, il s’agissait de trouver le nom d’une toile célèbre du non moins célèbre peintre espagnol Pablo Picasso. Bien que je ne sois pas un cruciverbiste confirmé, il ne pas fallu beaucoup de temps pour trouver : Guernica ! Reconnaissez que ça rime avec... eurêka ! Sauf que votre chroniqueur n’était pas dans une baignoire et ça ne risquait donc pas de déborder ! Votre chroniqueur ne risquait pas de s’étouffer non plus !
Guernica c’est l’atrocité absurde de la guerre. Guernica c’est la destruction sous les bombes de l’aviation allemande de tout un village du pays basque. Mais avec l’aval de Franco. Guernica c’est la folie meurtrière des hommes. Guernica présageait déjà les drames qui attendaient l’Europe et qui allaient aboutir à la Shoah. Picasso en a été très ému, très choqué à tel point qu’il lui a consacré toute son énergie et tout son génie. Et, il l’immortalisa sur un bout de toile.
On a dit que Guernica est le premier village bombardé par l’aviation dans toute l’histoire des guerres que l’homme inflige à l’homme c’est-à-dire à son espèce. Mais, l’industrie aéronautique et la technologie aidant, il y a eu d’autres Guernica par la suite. Et pas seulement en Europe.
Sakiet sidi youcef, ce village situé sur la frontière algéro-tunisienne a, lui aussi, connu les affres des bombardements aériens. Par l’armée française lors de la guerre d’Algérie. Sauf que ce village est resté longtemps dans l’ombre. Il n’a pas eu la chance d’être immortalisé ni par une toile ni par autre chose. Et pour cause : nous n’avions pas de Picasso ni d’écrivains de la trempe d’Ernest Hemingway. Ça n’existait pas non plus chez nos voisins tunisiens.
Je ne saurais vous dire pour quelle raison chaque fois que j’évoque cette guerre, la guerre d’Espagne, il me vient à l’esprit Ernest Hemingway et son fameux Pour qui sonne le glas. Est-ce parce que lui aussi avait participé à cette guerre ? En tant que reporter, bien sûr. Mais, honnêtement, à part Le Vieil Homme et la Mer, je n’ai lu ni le livre que je viens de citer ni d’autres œuvres de cet auteur ô combien prolifique !
Watergate. Guernica. Monicagate. Il ne manque qu’un autre scandale pour aboutir à un Picasso ! Un tableau et non pas l’homme. A accrocher dans une vaste salle d’un musée dédié à la mémoire des enfants de Palestine : Gazagate.
Gazagate est, pour ceux qui ne connaissent pas encore ce terme, la dernière trouvaille d’un journaliste du Soir d’Algérie (1) pour rendre compte de la dernière visite de Condoleezza Rice en Israël : alors que les enfants de Gaza, cette immense prison à ciel ouvert, périssaient sous les bombes israéliennes, comme jadis les enfants de Guernica sous les bombes allemandes, celle-ci n’a pas trouvé mieux que de faire endosser la responsabilité, toute la responsabilité, aux seuls Palestiniens. Et, j’aimerais bien lui répondre poliment et diplomatiquement que les enfants, qu’ils soient de Guernica, de Tel Aviv ou de Gaza ne méritent pas de périr atrocement mutilés, atrocement brûlés sous un déluge de bombes ou... de pétards. Quelle qu’en soit la cause. En effet, dans ce cas précis, force est d’admettre que les forces sont disproportionnées. La communauté internationale l’a reconnu. Comparées à la technologie de l’armement de l’Etat hébreu, les roquettes tirées par les Palestiniens ne sont rien d’autre que des "pétards mouillés". On l’a dit et répété à maintes reprises : il n’ y a aucune commune mesure entre les pierres lancées par des enfants et la riposte par armes lourdes à visée chirurgicale des soldats du Tsahal.
Malheureusement, les Etats-Unis, avec leur politique de "deux poids deux mesures" ne le voient pas ainsi et ne l’entendent pas de cette façon-là.
Hillary Clinton est à deux doigts de se faire désigner comme candidate des démocrates à la présidentielle américaine du mois de novembre prochain. Elle commence à ravir la vedette à Barack Obama. L’obamamania s’essouffle ; elle peine ; elle ne semble pas résister au temps et aux critiques qui fusent de toutes parts dans la presse américaine sur les origines soi-disant musulmanes de ce candidat ni vraiment noir ni tout à fait blanc. Ni chocolat ni vanille pour reprendre l’humour de Molly et de ses petits copains Noirs dans le film Corinna, Corinna passé récemment sur la chaîne franco-allemande Arte.
Une femme à la tête de la première puissance mondiale est tout le mal qu’on souhaite à l’Amérique. Peut-être changera-t-elle de cap et de politique vis-à-vis du monde arabe. Peut-être sera-t-elle plus encline à entendre les cris de douleur des enfants palestiniens.
Mais sachant que la société américaine est misogyne dans son ensemble, même si par ailleurs elle s’en défend, ce n’est pas demain la veille qu’une chose pareille puisse se produire.
(1) enfin, c’est ce que je suppose car je n’ai lu nulle part ailleurs cette expression.

samedi 1 mars 2008

De Gaulle avait-il vraiment compris les Algériens ? (2)


En 1962, donc, alors que soldats français et colons, les uns chargés de leur paquetage les autres traînant leurs valises, embarquaient sur des navires à destination de Marseille ou de Brest, les Algériens sortaient dans une sorte de liesse populaire festoyer. Les gorges déployées, les drapeaux vert et rouge ornés d’une étoile et d’un croissant au milieu portés par des milliers de bras, les Algérois convergeaient vers la place des Martyrs dans une cohue indescriptible. Les cris de joie, les youyous et les "tahia el djazair" résonnent encore dans ma tête. Il faut dire qu’à cette époque-là je n’étais qu’un bambin, pas plus haut que trois pommes, mais j’ai gardé des souvenirs intacts, je dirais même impérissables de cette journée mémorable du 5 juillet.Et des journées suivantes. Car la fête avait duré plusieurs jours. Et il devait en être pareil dans toutes les villes algériennes. Même en plein désert, à des milliers de km de Dunkerque, à Tamanrasset et ailleurs dans les vastes contrées désertiques, les Touareg avaient dû certainement fêter cet événement. A leur manière. L’idée, tant rêvée par de Gaulle, d’une France qui s’étendrait de Dunkerque à Tamanrasset, n’a pu résister à la déferlante guerrière qui a pris naissance dans les Aurès sept ans auparavant.
Mais, paradoxalement, en haut lieu, les choses n’allaient pas. Entre les militaires, particulièrement l’armée dite des frontières, et les politiques, ceux qui ont signé, pour la partie algérienne, les accords d’Evian (pour ne pas les nommer), une guerre de succession commençait à poindre du nez. Les règlements de compte pour une histoire de leadership d’un pays pourtant exsangue par sept ans de guerre et de misère avaient commencé. Pour la plupart des politologues d’ailleurs c’est à cette époque que remonte notre malheur actuel : dès l’indépendance acquise, l’Algérie avait pris une mauvaise direction. Grisés par l’indépendance, ceux qui, quelques mois auparavant, étaient unis comme les doigts de la main, s’étaient lancés dans des guerres intestines pour le pouvoir. Il faut dire que le pouvoir rend les hommes aveugles et sourds. Le slogan, "le seul héros, le peuple" peint sur toutes les façades des immeubles d’Alger, ne leur disait rien. Ne leur rappelait rien. On avait vite oublié que le peuple avait, d’une manière ou d’une autre, participé, lui aussi, à la libération du pays. Ainsi donc, le peuple est écarté de toute décision ; il est considéré comme non mature. Ni pour la démocratie ni pour une autre forme de gouvernance à laquelle il pourrait être associé.
La formation d’une assemblée constituante à laquelle le FFS appelait de tous ses vœux n’a pas véritablement eu lieu. C’était au FLN qui tirait sa légitimité historique de l’ALN qu’incombait la tâche de conduire le peuple vers d’autres victoires : l’édification d’une nouvelle société juste et équitable, démocratique et socialiste.
Dans sa résidence de "Colombey-les-Deux-Eglises", le général de Gaulle à qui, n’en doutons pas, des rapports sur la situation en Algérie étaient dressés quotidiennement, devait certainement savourer cette "paix des braves" : il venait de se dessaisir d’un fardeau ; il venait de se débarrasser d’une "fiole contenant de l’huile et du vinaigre". Non pas que le mélange de ces deux liquides soit détonant, mais comme il l’avait expliqué lui-même, dès que cesse l’agitation de la fiole qui les contient, ils se séparent, chacun occupant un espace propre à lui. Et, effectivement, le général avait raison : en plus d’un siècle de colonisation, Français et Algériens de souche n’avaient jamais pu se mélanger, ni su s’intégrer intelligemment les uns aux autres. Chacun des deux peuples était sur ses gardes, chacun des deux peuples campait sur ses positions : les uns par complexe de supériorité, les autres par peur de perdre leur âme. Pourtant, du métissage de ces deux peuples, du rapprochement de ces deux cultures, aurait pu naître une société telle qu’aujourd’hui les nations de la terre entière l’envieraient. Mais, l’Histoire est ainsi faite. Et elle ne se répète pas. Il ne sert donc à rien de se lamenter sur ce qu’on aurait dû faire ou ne pas faire. Le fait est là. L’Algérie a recouvert son indépendance, sa liberté, après plus de sept ans de guerre et des milliers de morts (les chiffres avancés par les uns sont cependant contestés par les autres), et, malheureusement, par la faute de ses gouvernants successifs, n’a su que faire...
Le règne de A. Benbella n’a pas duré longtemps. Les rumeurs disaient qu’il a été arrêté pendant qu’il assistait à un match de football de coupe d’Algérie. Mis sous résidence surveillée, on n’entendra plus parler de lui pendant de longues années. Le putschiste n’était autre que Houari Boumediene qui était vice-président du Conseil de la révolution algérienne. Après la destitution, le 19 juin 1965, sans effusion de sang, il faut le reconnaître, du premier Zaїm de l’Algérie indépendante, Houari Boumediene est devenu le nouveau président de l’Algérie. Ambitieux, il s’attellera vite à redonner espoir à la population, particulièrement à la paysannerie qu’il chérissait tant. La révolution agraire est vite lancée. Son objectif : la terre à ceux qui la travaillent. Et puis, c’était aussi une façon d’arrêter l’exode rural qui commençait à poser problème, à dénaturer l’environnement immédiat des villes par l’érection de bidonvilles à perte de vue. Sur le plan social, la gratuité des soins est garantie à toute la population, riche ou pauvre. Malheureusement, celle-ci a beaucoup plus profité aux riches qu’aux pauvres et cela par la faute d’une bureaucratie encline à favoriser les uns par rapport aux autres et de l’esprit "ben âmiste" encore ancré dans les mentalités. Pour des soins dentaires, par exemple, les "pistonnés" bénéficiaient de prise en charge à l’étranger, notamment en France, aux frais de la princesse : la Sécurité sociale.
"On tourne la page (de l’Histoire) mais on ne la déchire pas", disait feu Houari Boumediene chaque fois qu’il évoquait la guerre d’Algérie et les relations tumultueuses, les relations en dents de scie, les relations de "je t’aime moi non plus" entre l’Algérie indépendante et la France de la Ve République. Malheureusement en 1978 celui-ci rendra l’âme. Presque subitement et mystérieusement. Et comme nous avons une dent contre l’Histoire, la génération actuelle ne connaît rien ou presque de cet homme qui a, pourtant, jeté les premiers jalons d’une nation qui devait être grande. Il a parachevé la constitution des "institutions de l’Etat qui ne devraient pas s’éteindre avec la disparition des hommes", selon ses propres mots. Il a surtout nationalisé les hydrocarbures qui font remplir les caisses de l’Etat maintenant. Un 24 février 1971.
Encore une fois, la France a mal digéré ce fait accompli. Sa presse commence alors à jouer les trouble-fête allant jusqu’à inventer des caractéristiques physico-chimiques de piètre qualité à notre pétrole. Mais, lors d’un discours historique, Boumediene réplique sous forme de boutade : si notre pétrole est rouge c’est parce que notre sous-sol est abreuvé du sang des martyrs, avait-il dit en substance. Dans la salle où il tenait son discours, on se mit debout et on applaudit longuement. Chaudement. La phrase est répétée plusieurs fois, accompagnée de petites chiquenaudes sur le pupitre comme lui seul savait le faire ! D’émotion, l’assistance n’a pu retenir ses larmes. Des larmes de joie sans doute pour cette courageuse prise de décision. Des larmes de joie sans doute pour cette deuxième indépendance d’une tutelle devenue trop encombrante. La nationalisation des hydrocarbures en Algérie a eu un effet de douche froide sur les capitales européennes d’autant plus qu’elle a été suivie quelques mois après par d’autres pays exportateurs de pétrole tels l’Indonésie, l’Angola... Ce qui augurait du premier choc pétrolier de 1973. Mais malgré un prix de 100 dollars le baril, peu d’Algériens profitent réellement, actuellement, de cette manne.
A suivre...

samedi 23 février 2008

De Gaulle avait-il vraiment compris les Algériens ?


Le temps pluvieux et maussade de la veille du Réveillon s’est dissipé progressivement pour laisser place à un soleil radieux en ce 2 janvier de l’an 2008. Il faisait beau, mais frais quand même. Et cette fraîcheur matinale était une aubaine. Un don du ciel. Elle m’a revigoré la mémoire. Sur le sommet d’une montagne avoisinante, à quelques encablures à vol d’oiseau de l’endroit où je me trouvais, la neige persistait encore. Elle était d’une blancheur immaculée ! Les coulées de neige de part et d’autre de ce pic abrupt formaient un V inversé, clairement visible car, au-dessus, le ciel de ce matin-là était d’un bel azur ; il était éclatant de lumière. Par ailleurs, aucun nuage ne venait perturber cette image idyllique. On aimerait bien que tous les matins soient ainsi. Des matins calmes et paisibles, et inondés de soleil. Des matins sans mauvaises nouvelles diffusées par la presse ni colportées par le "bouche-à-oreille". Des matins sans tirs de "Heb Heb"(1) sur les campements militaires ni de faux barrages dressés sur les chemins secondaires. De la Kabylie ou d’ailleurs.
Etait-ce un signe prémonitoire nous annonçant la victoire contre le terrorisme et la misère qui accablent notre Algérie depuis plusieurs années ? N’étant pas cependant, par nature, superstitieux, je ne voulais pas me laisser obséder par cette image ni lui donner une quelconque signification. C’était une bizarrerie de la nature, point c’est tout. "Allez, circulez, rien à voir", finis-je par lâcher à l’intention de... moi-même. "Je ne vais tout de même pas essayer de donner une explication rationnelle, logique, cartésienne à tout phénomène naturel qui se manifesterait sous mes yeux", ajoutai-je tout en fermant les persiennes de mon bureau pour ne pas continuer à fixer de mon regard cette curiosité de la nature.
Sur l’autre versant de cette montagne se trouve un petit village du nom de Medjana dont les maisons de style colonial entourées de haies fleuries et les ruelles tracées au cordeau rappellent au touriste égaré qu’ici, il y a quelques décennies, vécurent, heureux sans doute, des colons. Mais ce village n’avait pas connu que ça. Il avait connu bien d’autres événements historiques telle "l’insurrection d’El Mokrani", par exemple. Rappelons seulement que celui-ci avait été, avec quelques-uns de ses compagnons d’armes, exilé en Nouvelle-Calédonie. Cela remonte à loin maintenant. Seuls les manuels scolaires de nos enfants évoquent cette tragédie. La tendance à occulter les événements lointains pour ne retenir que ceux qui se sont passés il y a à peine une cinquantaine d’années est une caractéristique de nous autres Algériens. On dirait que nous avons une dent contre l’Histoire. Celle qui s’écrit avec H. Ou alors l’Histoire a été déviée de son cours naturel par les "tenants du pouvoir" qui ne voulaient retenir d’elle que ce qui les arrangeait. C’est ce qui se dit çà et là d’ailleurs. Mais bon... Ceci est une autre histoire. Alors passons.
Plus au nord et plus à l’est aussi de ce village, se trouve un autre village niché sur le flanc de la montagne, Bordj Zemmoura où, en 1958, en pleine guerre d’Algérie, le général de Gaulle, venu s’enquérir de la situation où se trouvait alors "l’Algérie française", avait, paraît-il, passé une nuit. Une nuit qui avait suffi à sortir ce village de son anonymat. Une nuit dont se souviennent encore les vieux Zemmouris. Cinquante ans après, ils en parlent avec fierté. Et comment ? Le général avait passé une nuit dans une chaumière de leur village ! En fait, je n’ai pas pu vérifier cette information que je détiens de bouche-à-oreille depuis longtemps maintenant, mais en tout cas tous les Bordjiens jurent sur tous les saints que c’est vrai.
On prétend que de Gaulle (qui, comme la majorité des Français de l’époque, avait mal digéré l’indépendance de l’Algérie) avait dit un jour ceci : "l’Algérie, on en reparlera dans trente ans" ! Et, effectivement, trente ans après son indépendance, l’Algérie a connu l’une des crises humanitaires les plus dramatiques du siècle dernier. Et, le plus dramatique dans l’histoire, c’est qu’elle n’entrevoit pas encore le bout du tunnel. Le terrorisme bat toujours son plein et les politiques n’ont, pour le moment, d’yeux que pour le palais d’El Mouradia qui n’arrive pas encore à prendre la décision quant à l’éventualité ou non d’un troisième mandat présidentiel. Alors, ma question est celle-là : ce dicton prononcé dans une conjoncture particulière était-ce une prémonition comme le V que je viens de voir de ma fenêtre ou bien alors de Gaulle était-il un visionnaire hors pair ? Dans le cas où c’est la deuxième suggestion qui est la plus plausible, il serait, à mon avis, très instructif, pour nous les Algériens en particulier, de lire les mémoires du général et de s’en inspirer afin d’éviter toute surprise, toute fausse manoeuvre non pas de l’histoire du passé, mais de l’histoire à venir. Le général avait dit beaucoup de choses. Concernant l’Algérie, bien sûr. Tel, par exemple, son fameux "je vous ai compris" qui, quelques années après, avait, fatalement, débouché sur l’indépendance de l’Algérie. On me rétorquera peut-être que ce "je vous ai compris" était destiné aux Français d’Algérie qui étaient si inquiets de la tournure prise par les événements de la guerre d’Algérie. On pourra aussi me contredire et me dire qu’il était plutôt destiné aux colons qui n’admettaient pas le fait de tout laisser tomber, du jour au lendemain, et rentrer en métropole. Leur avenir et celui de leurs enfants ne pouvaient se faire qu’en Algérie, pensaient-ils. Ils ne pouvaient pas concevoir d’autre avenir que celui qu’ils s’étaient eux-mêmes tracé depuis plusieurs générations. Ils ne pouvaient pas non plus, pour rien au monde, laisser tomber aux mains des indigènes leurs fermes de la Mitidja si fertiles et les grandes exploitations céréalières des hauts plateaux, eux qui avaient trimé pendant près d’un siècle pour faire de l’Algérie ce qu’elle était.
Mais ce "je vous ai compris" avait en fait un double tranchant. Une double signification. S’il avait été compris tel que je l’ai dit plus haut par les uns, c’est-à-dire dans le sens où la France était prête à y mettre tout son poids et à déployer tous ses moyens pour régler définitivement cette atteinte à l’ordre public par des "hors-la-loi" et qu’il fallait juste une opération de police pour en venir à bout, il avait été compris autrement par les indigènes que nous étions : inéluctablement, nous allions avoir notre indépendance. Dans les djebels, la guerre faisait rage. Depuis quatre longues années déjà ! Des deux côtés, les hommes tombaient comme des mouches. Des deux côtés que de souffrance, de larmes et de sang. Même l’utilisation des armes pourtant prohibées par les conventions de Genève (Napalm) n’arrivait pas à mettre fin à ces "troubles de l’ordre public" ni à entamer la détermination des moudjahiddines, les combattants de l’ALN. Même la torture pratiquée à grande échelle par les aussaresse et compagnie n’avait pas permis de mettre fin à un mouvement de révolte, à une révolution qui allait tout chambouler sur son passage. Sur le plan diplomatique, "la question algérienne" était, si mes souvenirs sont encore bons, inscrite à l’ordre du jour des Nations unis. La guerre avait sonné le glas de la colonisation. Et pas seulement en Algérie d’ailleurs. Partout en Afrique, les peuples se révoltaient contre l’ordre colonial. Il fallait faire preuve de pragmatisme et voir la réalité en face. On ne peut continuer éternellement à asservir tout un peuple sous le prétexte que la "colonisation est un bienfait" pour lui, pour ce peuple je veux dire. De ces "bienfaits", les colonisés n’en voulaient plus. Voilà, peut-être, pourquoi, en s’adressant aux Français d’Algérie, le général avait, en fait, fait un clin d’œil aux Algériens d’Algérie. Il avait compris que le divorce entre les Français d’Algérie et les autochtones était déjà bel et bien prononcé. Un premier novembre. De l’année 1954. Il ne restait alors qu’à s’entendre sur les modalités pratiques pour que ce divorce soit enfin effectif. Il le sera un certain juillet 1962.
A suivre

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

  Par ailleurs, au niveau de certains stands, on organisait des séances de dédicaces avec les auteurs concernés. Aussi bien Algériens qu’étr...