dimanche 11 juin 2023

Ukraine : guerre et propagande

 

 

Guerre et propagande.

Pendant les premiers jours de la guerre en Ukraine, j’ai essayé autant que possible de suivre le fil de l’actualité politique sur les chaînes françaises, en particulier sur BFM TV et LCI. Puis au fil du temps, je me suis aperçu que ces deux chaines d’informations générales en boucles s’adonnaient purement et carrément à de la propagande de guerre en faveur de l’Ukraine et de son président Volodomyr Zelinsky élevé au rang de « l’homme du siècle », de grand défenseur des valeurs de l’Occident et de la démocratie et tutti quanti. J’ai essayé parfois de suivre les débats qui s’y déroulaient. Il faut dire que ces deux chaines ne lésinent pas sur les moyens et invitent, de ce fait, de nombreux analystes politiques et autres experts en géopolitique. On dissèque et on analyse toutes les informations qui leur parviennent du « front » via leurs correspondants locaux.  Mais, dès le départ, le parti pris était déjà pris si j’ose dire. Ce qui est vraiment désolant. Ces chaines et d’autres aussi (sans parler de la presse écrite) s’étaient, dès le départ, dès le 24 février (date du début des hostilités) alignées sur la position de l’Ukraine. Et, là, pas la peine d’être très intelligent pour comprendre qu’en fait cette guerre, qualifiée par eux « d’agression non provoquée » de l’Ukraine par le méchant Poutine, ne concerne pas seulement le pays de Zelinsky mais tout l’Occident collectif, l’Ukraine n’étant, en vérité, qu’un pion, un proxy et Zelinsky qu’une marionnette manipulée par l’oncle Sam, la perfide Albion et Ursula Van der LYENE.

Le « Reste » du monde a, lui, d’emblée compris cela. Cette guerre, existentielle pour les uns (les Russes) et pécuniairement très rentable pour d’autres (Américains et leur complexe militaro-industriel) ne les concerne pas. Du moins jusqu’à maintenant. Tant qu’elle n’a pas encore débouché sur une troisième guerre mondiale, les Africains se tiennent à l’écart…J’allais dire peinards. Mais, en fait, cette guerre ne réjouit personne, elle est génératrice de misère, de déplacement forcé de femmes et d’enfants, de mort d’hommes de part et d’autre du front. Le « hachoir à viande » qui fonctionne sans arrêt nous rappelle une autre époque, celle de la seconde guerre mondiale avec son corollaire l’holocauste. In fine, cette guerre est loin de réjouir les âmes africaines, celles qui vivent dans « la jungle » mais qui sont néanmoins éprises de justice et certainement aussi celles du reste du monde contrairement à ce que pourrait penser le « jardin d’Eden ».    

Cela fait plus de 15 mois que la guerre en Ukraine fait rage. La routine s’est installée un peu partout. J’ai fini par éteindre ma télévision. Ou du moins, quand il m’arrive de l’allumer, je regarde d’autres chaines pour ne pas entendre la propagande et les mensonges, le manque d’objectivité et la couverture médiatique biaisée de cette sale guerre. Cela a duré un certain temps. Mais, comme le clame si bien l’adage « chassez le naturel, il revient au galop ». Ce matin donc, c’est sur LCI que je suis les derniers développements de la guerre. Et apparemment, rien n’a changé ; c’est toujours Poutine le méchant grand loup et la Russie est toujours perdante même si c’est elle qui impose le tempo de la guerre et qu’elle continue à passer les soldats Ukrainiens dans son hachoir à viande.            

En Europe, on continue, cependant, à faire semblant de ne pas comprendre la position de neutralité du « reste » du monde et en particulier des Africains que l’on menace, de façon à peine voilée, de sanctions économiques.   

Les analystes et experts en géopolitique continuent à déblatérer sur LCI et BFM TV, accusant les Russes de tous les maux, de tout ce qui se déroule sur le terrain de la guerre y compris de certaines opérations qui ne sont pas du tout dans leur intérêt telle la destruction du barrage de Kakhovka.  

lundi 24 octobre 2022

Ma rencontre avec Alb ert Camus (suite)

 

Après quelques mois d’échange épistolaire entre Michel, l’enseignant de littérature française à Marseille, et nous, celui-ci nous avisa par lettre express du jour et de l’heure de son arrivée à l’aéroport d’Alger. On était au début mois de décembre. Il faisait beau. Des journées bien ensoleillées et des températures douces pour la saison.

-      «notre ami pourrait même, s’il le désirait, se permettre une trempette sur la plage de Matarès », disait mon ami. 

Mais, nous avions des craintes que le temps se gâte du jour au lendemain et que cela nous empêchera de lui faire visiter Alger la blanche où il n’avait jamais mis les pieds auparavant et surtout Tipasa, ses ruines romaines, la stèle érigée en 1962 à la mémoire d’Albert Camus et un peu plus haut, sur les hauteurs de Sidi Rached, le tombeau de la chrétienne. Tout cela avait été préparé de façon minutieuse. Mais tout cela dépendait de la clémence du temps. Un petit changement de météo pouvait tout chambouler, tout remettre en cause, tout faire tomber à l’eau, car ni mon ami ni moi n’étions préparés à prendre des risques et à emmener un étranger à plus de 70 km d’Alger dans un bus public.

Enfin, le jour J est arrivé. Comme prévu, Michel est descendu à l’hôtel Aletti. C’était l’un des meilleurs hôtels d’Alger à l’époque, il est mitoyen du siège de l’APN (Assemblée populaire nationale) et de la cinémathèque, un haut lieu culturel des années 1980. Il était très satisfait de l’accueil, du personnel de l’hôtel qui répondait à ses moindres désirs et surtout de la chambre assez spacieuse et donnant vue sur mer. De sa chambre, il pouvait admirer le lever du soleil et les activités incessantes sur le port d’Alger, et les petites embarcations des pêcheurs qui revenaient très tôt le matin remplies de poissons frais.    

Les matinées, Michel sortait seul. Pas loin de l’hôtel. Mais, les après–midi, nous le rejoignons et nous allions alors errer ensemble dans tous les coins et recoins d’Alger. Durant ces années, il n’y avait pas de problème de sécurité en Algérie. Partout, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes, régnaient la paix et la tolérance. Plus d’une décennie nous séparait des « années de braise » et des attentats à la bombe à Alger que craignait, à l’époque, Albert Camus. On n’avait donc pas de soucis à se faire. Et en marchant avec un « étranger », on ne rasait pas les murs de peur de tomber sur des xénophobes ou des haineux encore marqués par les drames de la guerre d’Algérie. En vérité, cette guerre était bien loin, bien derrière nous, et les Algériens, d’une manière générale, n’avaient pas tenu rancune envers les français. Il nous arrivait même de discuter, de blaguer et de rigoler à haute voix, tous les trois, à tel point que les passants remarquaient aisément la présence d’un « Roumi » parmi nous. Mais cela ne nous dérangeait pas outre mesure. A cette époque Alger était accueillante. Alger était encore « la Mecque des révolutionnaires ». Il est vrai que Michel n’avait rien à voir avec cela, il était même politiquement neutre ou carrément apolitique, la seule chose à laquelle il était vraiment attaché c’était la littérature. Mais, il aurait pu être un « pied-rouge », ces coopérants techniques français qui ont rejoint, presque bénévolement, l’Algérie pour l’aider à se reconstruire après le départ des « pieds noirs » avec les militaires français, en 1962, c’est-à-dire au moment où l’Algérie avait recouvert son indépendance.

Seul, notre ami risquait, peut-être, s’il s’aventurait dans des endroits peu fréquentés, d’être agressé par des pickpockets, comme cela arrive parfois dans toutes les grandes villes du monde, mais pas au point où sa vie même serait en danger. Mais, par précaution, nous lui avions conseillé de ne pas trainer dans certains coins de la ville, particulièrement du côté de Belcourt, l’ancien quartier d’enfance d’Albert Camus.

Durant les deux premiers jours du séjour de Michel à Alger, nous avions limités nos déplacements. En fait, nous nous rencontrions, les après-midi, au niveau du « Coq hardi », situé juste en face de la Fac centrale, sur la rue Michelet. Durant la guerre d’Algérie, ce bar avait été soufflé par l’explosion d’une bombe artisanale confectionnée sans doute par un jeune chimiste algérien. Ironie de l’histoire, à l’indépendance, les pouvoirs publics algériens avaient baptisé un autre débit de boissons en face du « Coq hardi » du nom de ce jeune chimiste : le cercle des étudiants Taleb Abderrahmane. Mais de cela, nous n’avions pas soufflé mot à notre hôte. Non pas que nous voulions le tenir dans l’ignorance mais parce que les questions mémorielles liées à cette « sale guerre » n’étaient, en fait, pas notre préoccupation principale. Nos discussions portaient plutôt sur tout ce qui est littérature, enseignement, vie estudiantine en Algérie et ailleurs. Nous évoquions également Albert Camus d’autant plus que l’imposante Fac centrale où, jadis, le Nobel de littérature avait fait ses études, nous faisait face. 

A midi tapante, nous sortions du « Coq hardi » pour nous diriger vers l’un des restaus U qui se trouvaient dans les parages : Bd Amirouche ou Trolard. En fait, ce dernier était notre « restau » favoris pour deux raisons principales : sa proximité de la fac centrale puisqu’il est situé juste un peu plus haut que l’entrée du tunnel des facultés et l’agencement des tables à l’intérieur de son espace peu large, certes, mais qui lui conférait une certaine intimité, je dirais même une certaine convivialité. Et, accessoirement, une autre raison entrait en ligne de compte dans le choix de ce « restau ». Nous voulions faire sentir à notre invité, Michel, la vie estudiantine telle qu’elle se déroule en Algérie depuis peut-être l’époque d’Albert Camus. Nous supposions aussi que celui-ci, Albert et non Michel, venait certainement prendre ses repas, ici, dans ce restau où, comme dans l’immeuble de Belcourt où il habitait, rien n’a changé depuis cette époque.  Il est vrai que les repas servis n’étaient pas appétissants, ils étaient faits souvent à base de pâtes ou de légumes secs, mais le prix modique voire symbolique du repas faisait que le déplacement en valait la peine. Après tout, ne dit-on pas que « tout ce qui rentre fait ventre » ? Toujours est-il que la ration calorique quotidienne était assurée pour l’étudiant qu’il soit boursier ou non, qu’il soit issu d’un milieu social aisé ou du prolétariat pour reprendre un terme très en vogue à l’époque particulièrement dans le milieu universitaire. Et de toute façon dans tous les restaus U c’est pareil. A quoi peut-on s’attendre lorsqu’on ne débourse que 1, 20 DA pour le ticket ? Qu’on nous serve des crevettes royales grillées sur un plateau en argent ? Et de la bière moussante en sus ? Trêve de plaisanterie. En vérité, nous n’avions été dans ce restau qu’une ou deux fois, je m’en souviens pas très bien. Le séjour de notre ami était très court, une semaine tout au plus et la seule chose qui lui tenait vraiment à cœur, c’était d’aller à Tipasa. 

Tipaza…

Pour s’y rendre, il fallait prendre un bus au niveau de l’ancienne gare routière de Tafourah, en face du siège administratif des Douanes algériennes. Une passerelle métallique, mitoyenne à l’INC (Institut national du commerce), une belle œuvre architecturale de l’époque coloniale, permettait d’enjamber la route, très fréquentée à cet endroit à toute heure de la journée, sans se faire écraser par un chauffard.

C’était un jour de semaine. Vers les coups de 8h du matin, nous arrivâmes, tous les trois à la gare. Il fallait bien être matinal pour être de retour avant la tombée de la nuit.      

A cette heure-ci du matin, la gare grouillait de monde. Les bus qui arrivaient de partout, de la périphérie d’Alger, déposaient leur « cargaison humaine » de fonctionnaires ou d’étudiants dans une cohue indescriptible; on se dépêchait, on courait à gauche, à droite,  qui pour aller prendre un autre bus vers une autre destination, qui pour ne pas arriver en retard à son lieu de travail. A cette époque-là, Alger respirait encore la joie de vivre, le chômage n’était pas endémique et on croyait encore au slogan « socialiste » d’établir une société juste et équitable qui offre un toit et un emploi à tous les citoyens… Du moins, c’est ce qui restait du boumediénisme même si la « déboumediénisation » avait déjà commencé sous le règne de Chadli Bendjedi. Fermons cette petite parenthèse ou, mieux encore, cette petite digression, et revenons au politiquement correct. 

Le bus en partance vers Tipaza n’était pas encore plein et on entendait de loin le receveur  crier : « Zeralda, Bousmail, Tipaza ! » pour bien signifier aux éventuels voyageurs les différents arrêts du bus. Nous hâtâmes le pas avant qu’il ne démarre. Michel, qui n’était peut-être pas habitué à ce train-train quotidien, même si la vie à Marseille ressemble certainement à Alger par certains aspects, n’arrivait pas à suivre, alourdi comme il était par son sac à dos. Il s’était préparé comme pour une randonnée pédestre au mont Chenoua. Albert Camus en vacances, lui qui faisait certainement souvent cet itinéraire, n’aurait pas mieux fait.

Mes amis avaient pris place à gauche du bus, juste derrière le chauffeur et moi à droite, côté fenêtre, mais décalé de deux sièges. Le bus était à moitié vide. Peu de gens se rendent, en effet, au mois de décembre à Tipaza. Fini le rush estival. Finies les bousculades et les disputes presque à couteaux tirés pour avoir une place même debout. Finies les sueurs qui ruissellent des fronts basanés, les T-Shirt qui collent comme une sangsue à la peau et les odeurs nauséabondes qui se dégagent des aisselles poilues…C’est très dur et méchant en même temps de relever ces faits, j’en suis conscient, mais c’est la stricte vérité. Qui peut soutenir le contraire ? Personne. Sauf peut-être celui qui, de par son aisance sociale, du fait d’être né sous une bonne étoile, ne prend pas les transports en commun.

Les transports en commun, j’en connais un bout. J’en ai bavé. Et encore, je n’évoque pas d’autres comportements malsains, asociaux, qui relèveraient carrément de la psychiatrie : ces obsédés sexuels par exemple qui ne montent que lorsque le bus est plein à craquer pour pouvoir, sans éveiller le moindre soupçon à leur égard, se coller aux derrières des femmes. Qui peut soutenir le fait qu’il n’a jamais assisté à de telles scènes ? Mais, de peur d’avoir affaire à des énergumènes sans foi ni loi, on préfère détourner le regard. Ni vu, ni connu. Motus et bouche cousue.  Cela ne fera peut-être pas plaisir à la bien-pensance algérienne le fait que j’évoque, même brièvement, ce sujet; mais, l’occulter ne diminue pas moins de sa réalité et de sa pertinence.   

Le  bus n’est pas seulement un moyen de transport. Il est aussi, pour certains, un lieu de travail par excellence, particulièrement lors des heures de pointe. En fin de journée, par exemple, les gens ont hâte de rentrer chez eux. Ils sont fatigués par une rude journée de travail. Leur vigilance est au point mort. Et, c’est ce moment-là que les pickpockets choisissent pour intervenir. Ces derniers profitent de la bousculade créée par la foule qui essaie par tous les moyens de monter dans le bus et ils s’adonnent alors à leur sport favori. C’est dans ces situations-là où l’adage « l’entassement des hommes comme l’entassement des pommes produit de la pourriture» prend tout son sens. Cet entassement des hommes dont la majorité est jeune, moins de la trentaine, instruite ou pas, n’a pas, cependant, que des inconvénients. Il est parfois créateur, il stimule la création d’expressions populaires, disons de novlangue pour être à la mode. C’est ainsi qu’on a vu fleurir, sous forme de chant porté par la liesse des voyageurs, des expressions telles « Allez chauffeur, zid chouia l’el moteur » dont la traduction littérale donne ceci : allez, chauffeur, fait ronfler encore le moteur ». Et, le chauffeur chauffé à blanc par un bus plein à craquer ne peut qu’appuyer encore sur le champignon lorsqu’on vient de sortir d’un embouteillage et que le tronçon de route qui reste à parcourir est bien dégagé. Et il va de soi que ceux qui incitent à cet incivisme ne sont que « les travailleurs de l’ombre » qui ont déjà repéré leur proie.      

Leurs mains expertes et leurs doigts agiles n’ont pratiquement aucune difficulté à délester leurs victimes de leurs portefeuilles ou d’autres biens précieux. Une fois leur forfait accompli, les pickpockets se faufilent, en usant du coude, comme toujours, entre les passagers pour descendre au prochain arrêt. Ils n’ont pas de destination fixe. Leur destination peut être n’importe où sur le trajet du bus.    

Comme la prostitution, ce métier est vieux comme le monde.

 La nature humaine est ainsi faite. Le gain facile a toujours ses adeptes dans toutes les couches sociales. Si les cols blancs détournent les lois et les deniers publics à leur profit,  les petits maffieux issus de la classe pauvre n’ont que ce moyen pour se faire un peu d’argent de poche : le vol de gens qui sont peut-être plus démunis qu’eux. Et pour cela, tous les moyens sont bons. On n’agit pas en « loup solitaire », mais en groupe. Et dans ce cas-là, le groupe est bien organisé et bien structuré. A chaque membre du groupe, on assigne une tâche bien précise ; on provoque alors une scène de bagarre entre deux personnes du groupe dans le bus même pour détourner l’attention des gens pendant que les autres membres du gang détroussent les passagers concentrés sur la fausse scène de bagarre. Mais, il arrive qu’on se fasse attraper. Par plus futé que soi.  Alors, pour trouver une échappatoire à cette situation si délicate, on invoque l’exigüité de l’espace, le déséquilibre subit lors d’un coup d’accélérateur ou de frein intempestif de la part du chauffeur et d’autres motifs aussi farfelus les uns que les autres. Mais quand on se fait attraper la main dans le sac, aucune excuse n’est valable ni pardonnable. Souvent alors, le chauffeur est prié de se diriger droit vers le commissariat le plus proche.

Mais qu’en est-il de tout cela du temps d’Albert Camus ? Evidemment, la comparaison ne peut être de mise. Pour de multiples raison.

 Du temps d’Albert Camus, l’Algérie était encore une colonie de la France. Les grandes villes étaient alors occupées majoritairement par les colons. Les indigènes étaient relégués à l’intérieur du pays, dans les campagnes, les montagnes et les régions désertiques. Ou alors lorsqu’ils sont en villes, ils restent confinés dans des bidonvilles à la périphérie, «entassés comme les pommes » dont on parlait ci-dessus. Dans les campagnes, le déplacement des indigènes se faisait à dos d’âne ou, pour les plus fortunés, à dos de mulet. La voiture, le bus, c’était des luxes qu’on ne prenait qu’occasionnellement, en fait, pour les plus grands déplacements. Et encore… Pour la confidence, je vous cite l’exemple d’un de mes aïeux qui, dans les années 30, faisait plus de 3OO km à pied. Il partait de la région des Babors, à l’Est de l’Algérie, jusqu’à la fameuse Mitidja où il travaillait comme journalier pendant la campagne des vendanges, en suivant rivières et vallons, avec pour seule subsistance quelques galettes que sa femme aura pris le soin de lui préparer le matin de son départ. Le parcours est fait en plusieurs étapes, à raison d’une trentaine de km par jour. Ce parcours était « balisé » et on faisait des haltes, la nuit, dans des « Zaouïas » qui existent jusqu’à nos jours en Kabylie.   

Mais, dans une de ses chroniques, Albert Camus a esquissé, brièvement, ce sujet. N’oublions pas que, malgré son appartenance à la colonie, il n’était pas né sous une bonne étoile et il partageait donc la vie de misère de la majorité de ses compatriotes indigènes. Ecoutons-le  «Lorsque le tramway a disparu, j’allais à Belcourt en bus. Mais c’était plus ennuyeux avec le receveur. En tram, on pouvait s’accrocher à l’arrière pour ne pas payer», dit-il. Dans une certaine mesure, il était « resquilleur » lui aussi. Et il l’avoue.

Le tram a fait son retour à Alger, mais il desserte la région Est, là où se concentre actuellement la population algéroise. Le métro aussi est sorti du bout du tunnel, après plus de tente ans de travaux… Cela aurait peut-être fait grandement plaisir à Albert Camus d’apprendre qu’Alger, à l’instar des autres grandes métropoles du monde, s’est doté, elle aussi, de ce moyen moderne des transports en commun.

       

Absorbé par ces réflexions concernant les problèmes inhérents à nos moyens de transport publiques, je ne me suis même rendu compte que le bus était déjà sorti de la gare routière et s’était engagé dans la rue d’Angkor qui longe le port. En fait, il était déjà au niveau de l’amirauté. Il était 8h30 et le soleil n’était pas encore haut dans le ciel de telle sorte que lorsque je tournais mon regard vers le petit port, vers la rade où mouillaient des dizaines de petites barques peintes en bleu et en blanc, ses rayons m’éblouissaient. A cet instant-là, peut-être parce que j’avais une petite pensée à Camus, je me suis rappelé de la réponse que le  meurtrier de l’Arabe, dans « l’Etranger », avait donnée au juge qui l’interrogeait : « c’est à cause du soleil ».  Une réponse sèche. Et insensée. En tout cas qui ne donne pas lieu à une excuse ni, normalement, à l’indulgence de la justice. Le soleil n’a jamais poussé quelqu’un à commettre un crime. Encore une fois, le moment n’est pas encore arrivé pour passer à la critique en bonne et due forme de ce livre. Encore un peu de patience. Mais d’ores et déjà, je vous signale que d’autres écrivains algériens s’étaient acquittés honorablement de cette tâche. C’est le cas de l’écrivain et chroniqueur du « Quotidien d’Oran », Kamel Daoud qui, rappelons-le, avait fait l’objet d’une « fetwa » en 2015. J’avais d’ailleurs, à l’époque, écrit un article sur wordpress dans lequel je condamnais fermement cette fetwa. Grosso modo, je disais ceci : « il s’agit de la dernière fatwa via Facebook dont les protagonistes, si j’ose dire, sont l’obscurantiste imam et le journaliste-écrivain Kamel Daoud dont la dernière œuvre littéraire a failli remporter le prestigieux Goncourt. Mais je vous avoue que jusqu’à présent, je n’ai pas encore saisi, pas encore compris la raison principale qui a motivé cette fatwa lourde de sens. Kamel Daoud est qualifié (par cet énergumène d’imam… du dimanche) d’apostat, de mécréant qui «mène une guerre contre Allah, son prophète, le Coran et les valeurs sacrées de l’islam». L’on se demande d’où cet imam tient tout cela. Avait-il au moins lu ne serait-ce qu’une seule de ses chroniques sur le Quotidien d’Oran ? Avait-il lu son dernier livre Meursault, contre-enquête ? Un autre aveu, une autre confidence : votre interlocuteur non plus n’a pas encore eu l’occasion de jeter un coup d’œil même rapide sur ce roman que d’aucuns ont trouvé très bien écrit et très bien pensé. La presse d’ici et d’outre-mer n’a, d’ailleurs, pas tari d’éloges sur ce livre, et ce, dès sa parution. Il faut dire que plus de soixante-dix ans après la mort de l’Arabe (dans L’étranger d’Albert Camus), Kamel Daoud a eu l’idée géniale de donner, enfin, un nom et une sépulture à cet Arabe. Est-ce pour cela qu’on veut le tuer, lui, maintenant ? Se taire aujourd’hui devant cette grave atteinte à la liberté d’expression, c’est cautionner, à coup sûr, le retour à la décennie évoquée ci-dessus ». Vous l’aurez bien compris, je fais allusion, ici, à la décennie noire (les années 90) vécue par les Algériennes et les Algériens.   

mercredi 16 février 2022

Ma rencontre avec Albert Camus

 Dans les années 70, j’étais lycéen à Alger. En plus du programme scolaire qui nous était prodigué, je m’intéressais beaucoup à la littérature d’expression française et je lisais tout ce qui me tombait sous la main, aussi bien les classiques comme Germinal d’Emile Zola ou Crime et châtiment de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski que les Polars, les romans policiers, de James Hadley Chase ou d’Agatha Christie.

Texte

Certains de mes amis avaient la même passion que moi, et, entre nous, les bouquins passaient d’une main à l’autre, régulièrement, et gare à celui qui aurait manqué de sérieux ou de ponctualité pour honorer cet échange littéraire. A l’époque, nous n’avions ni télé ni PC ni téléphone portable. L’Internet n’existait pas non plus. Une seule chose donc accaparait l’esprit de tout un chacun : lire, lire, lire. Sans avoir été très porté sur la religion, nous avions fait de ce premier verset coranique « Lis » notre crédo.

A l’université, malgré le programme très chargé des études médicales pour lesquelles j’ai opté après l’obtention du bac en 1977, j’ai continué à vouer une grande passion pour les œuvres littéraires. C’est ainsi qu’entre un cours de chimie et n cours de génétique, je trouvais le moyen de m’évader, ne serait-ce que quelques minutes, en compagnie des « Frères Karamazov » ou avec les sœurs Brontë dans leur « hauts de hurle-vent ».. 

Mais, ma rencontre avec Camus était purement fortuite car, je dois avouer que, malgré la palette assez large de mes choix littéraires, je n’avais pas encore connaissance de l’existence même de cet écrivain français d’Algérie qui, plus de soixante ans après sa mort, continue à être l’objet de critiques très durs de certains Algériens. 

Voilà dans quelles conditions, je l’avais découvert. 


Un soir du mois de mars 1980, j’avais accompagné un cousin qui devait rendre visite à un ami à lui. Ce dernier était Belge et s’appelait Albert. Il travaillait comme cadre administratif à la Sonatrach. Il logeait dans un bel et spacieux appartement à l’architecture haussmannienne situé Avenue Ghermoul, à Alger. L’immeuble à la propreté impeccable et qui, à cette époque déjà, disposait d’un interphone, fait face au musée Bardo. Nous arrivâmes chez lui vers les coups de 20h, le JT de « l’Unique », dont les échos nous parvenaient d’un autre appartement, venait de commencer.

Après les présentations d’usage, notre hôte nous invita à le suivre dans le salon où des boissons bien fraîches nous attendaient ; faut dire qu’Albert s’attendait à nous voir débarquer chez lui ; en fait, lui et mon cousin avaient RDV, ce jour-là. Ils devaient peaufiner, ensemble, un projet de voyage dans le Sud algérien.

Dans le salon, élégamment meublé, sur une table basse, il y avait une pile de livres. Pendant que mon cousin et son ami Albert discutaient, tel un vorace, un affamé de lecture, j’ai saisi le premier livre. Il portait le titre de l’Etranger. Nom de l’auteur Albert Camus. Un autre livre du même auteur : la peste.

Encore un autre : le mythe de Sisyphe. Toujours signé Albert Camus.

En tout, il y avait une dizaine de livres dont l’un m’a fait hérisser les cheveux par son titre quelque peu provoquant pour un esprit jeune, tel que le mien, qui était encore en formation sur le plan métaphysique ; Dieu est mort, tel était le titre de ce livre dont le nom de l’auteur est à consonance allemande : Friedrich Nietzsche. 

Après avoir lu deux ou trois pages de l’Etranger dont le style de narration est très simple et très facile à comprendre même pour un « élève de Terminale », je me suis permis d’interrompre la discussion des deux amis en m’adressant, naïvement mais le plus sérieusement du monde, à Albert.

Euh… pardon, lui dis-je, c’est vous qui avez écrit celatout en lui montrant la première de couverture.

Il sourit et me répondit :

Non, pas moi… c’est Albert Camus, un écrivain français dont vous pouvez être fiers, vous les Algériens, puisqu’il est né en Algérie. Lui et moi, nous n’avons que le prénom en commun. Je ne suis pas écrivain, et même si je l’étais, sincèrement, je ne pense pas lui arriver à la cheville. Il a eu le prix Nobel de littérature alors que, moi, je n’ai jamais écrit quoi que ce soit de ma vie.

Voilà. C’était clair et net. Je venais donc de découvrir un écrivain dont je ne soupçonnais pas l’existence avant ce jour-là et qui deviendra plus tard l’un de mes auteurs préférés. 

Voyant que je m’intéressais à la littérature, Albert, notre hôte, me fit don de ces livres et d’autres encore qui se trouvaient sur une étagère de la bibliothèque. J’étais très ravi. Très content d’avoir fait mes emplettes en livres, sans le moindre sou. J’en avais pour plusieurs jours de lecture. Et effectivement, sitôt rentré chez moi, je me suis littéralement jeté sur l’Etranger. En quelques heures, le livre est lu, fermé et mis de côté pour être remis à l’un de mes amis dans le cadre de nos échanges littéraires. Ce premier livre d’Albert Camus m’avait laissé une bonne impression sur le style de narration de l’auteur. Un style très simple, très aéré, fait de phrases courtes. En somme, je venais de découvrir qu’on pouvait faire de la littérature sans avoir recours aux phrases complexes et alambiquées. Ceci d’un côté. Mais, de l’autre côté, une sorte de gêne, de malaise, de déception s’était emparé de moi. En fait, il y eut en moi, dans mon for intérieur pour faire dans le langage psychanalytique, de multiples questionnements, en particulier sur « l’absurdité » du geste ayant conduit à la mort de « l’arabe ». J’étais subjugué et en même temps déçu. Ces deux sentiments contradictoires m’avaient habités pendant longtemps et ce n’est que bien plus tard, lorsque j’ai eu à apprendre un peu plus sur Camus, ses origines et ses motivations politiques que le sentiment de déception s’est dissipé peu à peu. En effet, peut-on en vouloir à quelqu’un d’être si attaché à ses origines ? A sa mère ? Et à sa mère patrie ?

Je réserve ma critique de ce livre pour la fin.

 Mais que les choses soient claires, je ne suis pas critique littéraire et encore moins spécialiste de Camus. Je n’aurai donc certainement pas grand-chose à dire. Ceux qui s’attendent peut-être à une critique en bonne et due forme ou à des révélations inédites concernant la vie ou l’œuvre de Camus risqueraient de rester sur leur faim. Cependant, il y a une chose que j’aimerai bien aborder dès maintenant, c’est la première phrase du livre ou ce que les critiques littéraires appellent l’incipit. D’emblée, Camus écrit « aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ». On a beaucoup glosé sur cette entrée en la matière. Pour les critiques qui se sont intéressés à l’œuvre camusienne, cette si simple phrase (constituée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément) est considérée comme une œuvre littéraire à elle seule. Pourtant, en matière d’incipit, on pourrait trouver mieux. Que ce soit parmi les auteurs français ou étrangers, notamment américains (mais traduits en français). Un exemple parmi tant d’autres : dans Love story (que j’ai lu durant la même période et qui a été adapté au cinéma), Erich Segal commence ainsi : "Que dire d'une jeune fille de vingt cinq ans quand elle est morte.

Qu'elle était belle. Et terriblement intelligente. Qu'elle aimait Mozart et Bach. Et les Beatles. Et moi."

Je reconnais que personnellement, émotionnellement, ça me laisse coi.

Plus que cette petite phrase de Camus : « aujourd’hui, maman est morte ».

 Même si, l’utilisation par Albert Camus du terme « maman » (au lieu de ma mère, par exemple) dans son incipit renseigne, on ne peut plus clair, sur l’amour et l’attachement que voue l’auteur à sa mère. Et qu’est-ce qu’il y a plus que l’amour maternel ? 

Au début de cet article, j’ai annoncé la couleur. J’ai dit qu’Albert Camus était mon auteur préféré. Ou du moins, il l’était durant mes années de lycée et de fac. Mais, sans chauvinisme aucun, je dois avouer qu’en matière d’incipit, je trouve qu’il y a mieux : celui de Love story est bien meilleur. Mais cela ne reste qu’un avis. Une opinion personnelle. Ni plus ni moins. Car, comme pour les goûts et les couleurs, les incipits ne se discutent pas. Ce qui m’a amené, en fait, à parler de cette histoire d’incipit, c’est le dernier article en rapport avec cette question que j’ai lu, il y a quelques jours, sur le journal en ligne « Slate » 1. Dans cet article, on parle même de la difficulté à traduire cette phrase en anglais sans que cela n’altère la portée émotionnelle qu’elle suscite. Qu’en est-il de la traduction en arabe ? Je n’en sais rien. Absolument rien. A vrai dire, je ne sais même pas si une telle traduction existe ou pas. 

Les jours suivants aussi, j’ai consacré une bonne partie de mon temps extrascolaire si j’ose dire à la lecture. Des livres d’Albert Camus. Nietzsche, avec sa philosophie rébarbative, pouvait attendre.

Etant, à l’époque, étudiant en 3e année de médecine, c’est, cela va de soi, beaucoup plus La peste qui m’avait marqué le plus à tel point que j’ai dû prendre cette fiction pour de la réalité. L’histoire se passait dans les années 40 du siècle dernier, autrement dit durant la colonisation française, à Oran, une ville cosmopolite de l’Ouest algérien et même si, dans le livre, il s’agissait de français qui avaient été touchés par cette calamité due à une prolifération de rats dans la ville, rien ne dit que les autochtones, les Algériens, ne tombaient pas, eux, comme des mouches. On ne le saura jamais, car Camus, et c’est un reproche qu’on lui fait ici, a toujours pris les « Arabes » pour une quantité négligeable, une entité qui ne mérite pas d’être citée. Leur mort, par la peste ou par toute autre cause, le laissait peut-être indifférent. Elle n’avait pas à être rapportée et encore moins abondamment commentée.

1984. Rien à voir avec l’écrivain britannique George Orwell et sa fameuse œuvre de science-fiction.

Mais une date très importante pour moi.

C’était le début de mon internat en médecine et mon deuxième voyage, en été, dans les ex pays de l’Est. Avec un ami, nous avions entamé ce voyage à partir de Prague avant de suivre l’itinéraire du Danube de Bratislava jusqu’à la capitale hongroise : Budapest.

Lors de notre très court séjour à Prague, nous avions rencontré, dans l’un des cafés les plus réputés de la ville, pas loin de la gare centrale, un français. Il était Prof de français dans un lycée de Marseille. Il était seul, assis en face de nous, sirotant tranquillement son café, mais, apparemment, il s’ennuyait. Il nous regardait et, de temps en temps, nous souriait. On avait l’impression qu’il attendait un signe de notre part pour se joindre à nous. Il avait besoin de contact, de parler à quelqu’un. De discuter tout simplement. Nous parlions, mon ami et moi, en français, ce qui l’incita à, finalement, s’approcher de nous et de nous demander si nous étions Maghrébins. Cela se voyait, de toute façon, facilement sur notre faciès. Personnellement, j’étais bronzé, j’avais le teint basané et les cheveux frisés. Un look complètement débrayé avec un jean coupé aux genoux, un teeshirt et des baskets montantes genre Converse. Impossible donc pour un méditerranéen de se tromper sur mes origines. Mon ami, par contre, était plus présentable que moi si j’ose dire. Il portait des vêtements classiques et des lunettes dont la monture noire et des verres carrés allaient à merveille avec son visage tout aussi carré et au teint clair. C’était le genre « étudiant en droit », droit dans ses bottes et dont le rêve n’est autre que de devenir, un jour, Garde des sceaux de la République ou à la rigueur magistrat.

- Nous sommes algériens, d’Alger plus précisément, lui répondit mon ami.

Une fois les présentations faites, le contact noué, la discussion devint de plus en plus animée. Notre ami devait, sans doute, être très heureux d’avoir cassé la monotonie de la journée. On avait abordé beaucoup de sujets ; la vie dans les campus universitaires à Alger, l’enseignement en Algérie d’une manière générale, la coopération technique avec les pays de l’Est dans le domaine de l’enseignement, le système de santé et la gratuité des soins, etc. Et puis, de fil en aiguille, la discussion s’est orientée vers la littérature d’expression française en Algérie. Et, c’est à ce moment-là que notre ami dont la profession, devrai-je le rappeler encore ?, est enseignant de littérature, nous parla de certains écrivains algériens dont Albert Camus. A cette époque-là, j’en avais quand même une petite idée, cet auteur ne m’était pas inconnu, et j’ai pu tenir la conversation avec ce prof de littérature.

Avant de nous quitter, nous nous échangeâmes nos coordonnées. A l’époque, nous ne disposions pas de téléphones cellulaires et nos correspondances se faisaient par courrier. L’ami français, Michel, tel était son prénom, nous avait promis de nous écrire dès qu’il rentrera chez lui à Marseille. Il devait rentrer le lendemain alors que pour nous, le voyage ne faisait que commencer… Budapest, le lac Balaton, Siófok étaient encore loin…

Et effectivement, comme le dit l’adage populaire « chose promise, chose due », à mon retour à Alger, une dizaine de jours plus tard, je découvris dans ma boite aux lettres, une lettre de Michel. Dans cette première missive, il nous remerciait beaucoup pour l’agréable après-midi qu’il avait passé en notre compagnie. Et il disait aussi qu’il avait hâte de venir nous rendre visite à Alger et d’aller en pèlerinage à Tipasa, sur les traces de Camus, sentir « l’odeur des absinthes », faisant référence à « Noces à Tipasa ». Cela remonte à bien longtemps. Et comme je ne suis pas du genre à garder dans mes documents les lettres de correspondance, je ne peux vous en dire plus. Et puis qui aurait pensé qu’un jour j’exhumerais toute cette histoire pour la mettre noir sur blanc ? Qui aurait pensé qu’un jour, un chirurgien de campagne tel que votre interlocuteur serait amené à disserter sur des sujets littéraires et à évoquer, ne serait-ce que brièvement, l’un des Nobel français de littérature : Albert Camus ? C’est donc le seul souvenir qui me revient bien que personnellement je souffre d’une anosmie congénitale et que, de ce fait, « l’odeur des absinthes » m’est complètement inconnue.

De son côté aussi, mon ami, était destinataire d’une lettre. Aux mêmes propos. A quelques phrases près. Cette correspondance avait duré plusieurs mois. Et puis, un beau jour, Michel nous annonça qu’il envisageait sérieusement de venir en Algérie et qu’il comptait sur nous pour l’accompagner à Tipasa. Nous n’avions aucune objection à faire. Bien au contraire, nous étions tous les deux ravis de le recevoir et de lui servir de « guides touristiques ». Seul inconvénient : étant tous les deux de conditions sociales modestes, nous n’étions pas véhiculés et nos maigres bourses d’étudiants suffisaient à peine à couvrir nos dépenses mensuelles. Et, à chaque fin de mois, nous nous retrouvions à « rouler sur la jante » pour reprendre une expression si répandue à l’époque dans le milieu universitaire.

D’un commun accord, mon ami et moi, avions alors pris la décision de surveiller un peu nos dépenses, d’économiser, chacun de son côté, le maximum possible de sous pour pouvoir, le jour J, prendre en charge, ensemble, les frais du déplacement à Tipaza. Nous nous étions mis d’accord sur un principe simple et efficace en même temps dans son application : l’un de nous devrait tenir la cagnotte et régler, discrètement, tous les frais de transport et de restauration. Il n’était pas question pour nous de mettre dans l’embarras notre invité marseillais. Celui-ci ne devrait se douter de rien. Telle était notre intention : faire honneur au principe sacré de générosité qui a de tout temps caractérisé les Algériens. Mais, pour nous, pauvres étudiants, il s’agissait, a postériori, d’un comportement absurde d’autant plus que Michel ne nous avait rien demandé ; en fait, cela s’appelle, dans un langage imagé de la vox populi, « ezzalt ou attefrayine », misère et pharaonisme. 

Sur nos conseils, Michel, qui n’avait jamais mis auparavant les pieds à Alger, avait réservé une chambre à l’hôtel Aletti, pas loin de la Grande Poste et de la fac centrale, le cœur palpitant d’Alger. Cela nous arrangeait beaucoup. Ainsi, en quelques minutes de marche, d’où que l’on vienne, on peut le joindre. De l’hôpital Mustapha où je travaillais, je pouvais venir à pied. Quant à mon ami qui faisait ses études de droit à Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger, il n’avait qu’à prendre le COUS : le transport des étudiants. En temps normal, c’est-dire en dehors des heures de pointe, ça pourrait lui prendre une demi-heure. 

Mon année d’internat tirait déjà à sa fin.

Mais il fallait que je me prépare au concours du Résidanat. Je fréquentais donc assidument la bibliothèque de la fac centrale, probablement comme jadis Albert Camus. A la différence près que, lui, il y suivait des cours de philosophie et qu’il disposait donc de plus de temps libre pour jouer au foot. J’imagine qu’à son époque, Alger était moins peuplée ; qu’il y avait moins d’embouteillage et qu’il était plus facile de se déplacer, en tram ou en bus, d’un point à l’autre de la ville. Au fait, lui qui habitait pas très loin de la fac centrale, lui arrivait-il de ne pas prendre les transports en commun et de marcher ? Avait-il les moyens financiers de se payer un abonnement de bus ? Existait-il, à l’époque, un service tel que le COUS qui assurait le transport des étudiants ? Et les cités universitaires pour les étudiants qui venaient d’autres régions de l’Algérie ? Si tout cela existait, cela devait être réservé uniquement aux enfants des colons, les Algériens, eux, ne dépassaient pas le certificat d’études primaires. En tout cas, Albert Camus, n’a jamais eu, à ma connaissance, à s’exprimer sur cette question. Ou alors jugeait-il que « « l’Arabe » n’était pas apte, de par son patrimoine génétique, à poursuivre des études universitaires ? Qu’il n’était pas digne, de par sa condition sociale d’indigène, d’occuper ne serait-ce qu’un strapontin dans un amphithéâtre universitaire ? En fait, rien dans tout ce que j’ai pu lire jusqu’ici d’Albert Camus ne permet de dire qu’effectivement tel était son raisonnement. Rien ne nous interdit, non plus, de spéculer et de se poser des questions. 

 Oui, je comprends que ce sont là des questions futiles. Mais quand on s’intéresse à un auteur, il est tout à fait raisonnable, de mon point de vue, de se poser ce genre de questions ; il est tout à fait raisonnable aussi d’essayer d’avoir ne serait-ce qu’une petite idée sur sa vie quotidienne. Cela pourrait peut-être nous aider à comprendre ses œuvres et sa philosophie de la vie de façon générale.

Albert Camus était un enfant de Belcourt, un quartier populaire par excellence. Il n’était pas issu d’un milieu social aisé. Sa mère n’était qu’une femme de ménage et elle devait trimer du matin au soir pour pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants (l’aîné qui s’appelait Lucien et Albert) et leur assurer une scolarité normale. De plus, Albert avait, à un moment de sa jeunesse, contracté la tuberculose pulmonaire ce qui le rendait sans doute essoufflé au moindre effort physique. Sachant qu’à l’époque, les antituberculeux n’existaient pas encore, c’est dans des sanatoriums qu’on hospitalisait ce genre de malades. Il n’était donc pas exclu que Camus ait pu garder des séquelles respiratoires qui l’auraient obligé à un rythme de vie plus calme. Il n’avait pas intérêt à se dépenser physiquement parlant, ni à courir à gauche et à droite et encore moins derrière une balle. Cela pouvait aggraver ses lésions pulmonaires. Sa « maman », qui le couvait sans doute comme le ferait une poule avec ses œufs, devait être très à cheval concernant ces problèmes de santé.
A suivre.

mercredi 24 novembre 2021

Évocation et humour

 Une amie virtuelle (sur Facebook), gynécologue de profession, à Paris, vient de mettre, sur son espace Internet, la photo d’une ex-cheftaine de service de Gynécologie au CHU de Ain-Taya, dans la banlieue est d’Alger. · 

Cette grande dame est décédée depuis quelques années maintenant d’un cancer du pancréas. Paix à son âme. Mais, pour ses ex Résidents, elle reste inoubliable. Elle était très pointilleuse sur la formation des médecins et particulièrement des spécialistes en Gynécologie-obstétrique. Très pédagogique aussi. Elle était impitoyable avec ses résidents à tel point que pour 5 minutes de retard, c’est, du point de vue pécuniaire, carrément la journée qui saute. Et vous n’avez surtout pas intérêt à rouspéter. · 

 Mais, avec ses malades, elle était d’une gentillesse… Elle était aussi très compréhensive et prenait en charge toutes leurs doléances. Elle n’hésitait pas à engueuler ses médecins si ceux-ci se montraient moins respectueux ou plus agressifs envers les malades et particulièrement avec les parturientes qui, lors de l’accouchement, chialaient dans la salle de travail. C’est ainsi qu’un beau jour, elle avait surpris un résident en fin de cursus entrain de crier sur une jeune femme qui n’arrivait pas à supporter la douleur de l’accouchement : · – Alors, Dr K, lui dit-elle ? Pourquoi tu engueules la femme ? Tu ne sais pas que les contractions utérines c’est très douloureux ? 

 – Oui Mme, je sais, réponds LE résident.

– Non, tu ne sais pas et tu ne le sauras jamais, réponds la Prof de Gynéco.

Parler de cette gynécologue, Mme Terki, même en si peu de mots, sans évoquer les autres patrons qui ont, eux aussi, contribué à la formation de plusieurs cohortes de médecins, serait injuste.

Alors rendons à César ce qui appartient à César.

Mme Terki était à l’origine dans le service de Gynécologie-obstétrique du CHU Mustapha dont le chef de service, le patron, pour utiliser un mot très en vogue dans le milieu médical à cette époque, était le Prof Ait Ouyahia, Aitou pour les étudiants… Je n’ai gardé aucun souvenir particulier de ce patron, mon passage dans ce service en tant qu’interne est à mettre aux oubliettes. En face de l’imposant bloc du service de Gynécologie, se trouve le service de Gastro-entérologie que la Prof Illoul gérait de façon très autoritaire. De mon temps, vers le milieu des années 80, on racontait, entre étudiants en médecine, une anecdote le concernant. Un jour un Mr est venu le voir. Il n’avait pas de RDV et le Prof n’était pas de consultation, ce jour-là, non plus. En fait, il l’avait carrément abordé dans le couloir à la fin de la visite des malades du service.

  • Dr Illoul, Dr Illoul !

Le Prof se retourne et demande d’un ton un peu sec à cet homme qui n’aurait pas dû être là, à cette heure-ci : 

– Oui, que désirez-vous Mr ?

L’homme, un peu gêné, mais résolu tout de même à ne pas rater cette occasion commença à justifier sa présence ici :

-Voilà, Pr Illoul, je suis un de vos anciens patients et j’ai actuellement des problèmes de santé. Si cela ne vous dérange pas, j’aimerai bien que vous m’examiniez… Avant que celui-ci ne termine sa phrase, le Prof l’interrompt et lui dit : –

– Prenez RDV chez ma secrétaire, c’est le bureau au fond du couloir, à gauche.

L’homme est collant. Il ne lâche pas prise et finit par avoir le dernier mot.

Le Prof le fait entrer dans son bureau et se met à écouter de façon quasi religieuse ses plaintes. Il s’agissait, en fait, d’une histoire de proctologie qui traîne depuis plusieurs années malgré les différentes thérapies qu’on lui a prodiguées à maintes reprises. Et même par le Prof en personne qui semblait pourtant ne pas se souvenir du tout de ce malade ! Après un interrogatoire poussé, on passe à l’examen clinique proprement dit. Le malade étant sur la table d’examen, en position génu-pectorale (ou position mahométane), l’examen clinique, en Gastro-entérologie, se termine systématiquement par un toucher rectal. C’est à ce moment précis que, comme une étincelle surgie de nulle part, la mémoire du Prof se rafraîchit : –

-Tiens, tiens, dit-il, je me rappelle maintenant de ce rectum !

lundi 22 novembre 2021

Election présidentielle française : en Algérie, « nous voterons Macron »

 

Un ami virtuel, journaliste de son état es géopolitique, vient de rédiger sur son blog et sa page Facebook un article concernant la prochaine élection présidentielle française. D’emblée, il suggère à l’Algérie de voter Macron. Et cela, « malgré la crise qui agite les relations algéro-françaises ». Sauf qu’il ne précise pas de quelle Algérie il s’agit. Celle de la diaspora algérienne en France qui, effectivement, devrait prendre en considération ces élections et s’entendre sur le « candidat le moins mauvais » ou celle qui représente le microcosme algérois et qui suit assidument ce qui se passe dans l’Hexagone.

Car, il faut bien le dire, le peuple, le petit peuple qui se trouve à l’intérieur du pays, lui, est à mille lieues de ces considérations géopolitiques. Il s’en fiche éperdument de qui sera le prochain Président français. Il n’en a rien à cirer d’autant plus que depuis l’apparition de la crise sanitaire Covid-19 et la fermeture des frontières, il n’espère plus se déplacer en France. Ou en tous les cas tant que la délivrance du fameux sésame, le visa, se fait avec parcimonie, son rêve touristique est reporté aux calendes grecques.

En vérité, quel que soit le Président qui sera élu, lors des prochaines élections présidentielles françaises de 2022 (Macron, Zemmour ou Le Pen), les relations algéro-françaises continueront à évoluer en dents de scie. Ce sera pendant longtemps encore une histoire de « je t’aime moi non plus ». Nous sommes plus qu’habitués à ces scènes de ménage dans ce couple infernal qui n’a pas encore digéré son divorce, divorce survenu dans des conditions dramatiques et dans le fracas des armes. Près de soixante ans après, les rancœurs, de part et d’autre, ne se sont pas dissipées. Les ressentiments sont encore tenaces.

Mais il est temps, me semble-t-il, de dénoncer, chez nous, en Algérie, cette forme d’hypocrisie de certains de nos responsables politiques qui, en public, lors de meetings électoraux par exemple, feignent vouer une haine viscérale à la France, et en privé font de mains et des pieds, qui pour inscrire son enfant au lycée français, qui pour obtenir un visa de séjour de longue durée et qui encore pour d’autres avantages plus importants. Sincèrement, qui, parmi ces gens-là, ne caresse pas le rêve fou de s’établir dans la banlieue parisienne et d’y finir ses jours ? Combien sont-ils, vivant en France, actuellement, les hauts responsables algériens qui avaient présidé aux destinées du pays pendant de longues années ? C’est un secret de Polichinelle.

Il n’y a pas si longtemps, j’avais lu, quelque part, dans la presse algérienne, un article où il était fait mention d’un chiffre effarant : 500, entre ex-ministres, ex-ambassadeurs et hauts cadres de l’Etat, etc. Dommage que je n’aie pas gardé la source pour pouvoir l’étaler, aujourd’hui, comme pièce à conviction. Il y était dit texto que presque tout le personnel politique algérien finit, une fois hors service, hors système, pour une raison ou pour une autre, par s’établir chez l’ancienne puissance coloniale.

Voilà pourquoi les Algériens devraient bien réfléchir avant de mettre le bulletin dans l’urne française, au sens propre et au sens figuré.

C’est décidé, nous voterons Macron, donc, car il est le seul, parmi les probables candidats qui n’a pas, à proprement parler, une dent contre les Algériens même si ses déclarations récentes avaient choqué quelque peu de ce côté-ci de la Méditerranée.

Un argument de taille en faveur de ce candidat : il est de la génération qui n’a pas connu les affres de la guerre. Il ignore peut-être une partie de l’histoire de l’Algérie, c’est ce qui l’a amené à dire que « l’Algérie n’existait pas avant la colonisation française ». Mais, ce ne sont là que des paroles. Autrement dit, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Après tout, nous autres Algériens aussi, nous ne connaissons pas sur le bout des doigts l’histoire de « nos » ancêtres les Gaulois.

mardi 2 novembre 2021

Lettre à mon frère tellement enthousiaste pour l’arabisation irréfléchie

 Cela fait presque deux siècles que le français est implanté en Algérie. Deux longs siècles que le français est langue de travail en Algérie et pourtant rares sont les gens qui le maîtrisent vraiment bien et on veut, paraît-il, le remplacer par l'Anglais ? Je trouve, personnellement, cette idée très populiste. Heureusement que le populisme, comme le ridicule d’ailleurs, ne tue pas.

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Mais, si elle venait à être concrétisée, cette idée risquerait de nous coûter encore de longues années de léthargie alors que le monde (dans lequel nous vivons) évolue à une vitesse vertigineuse. Ce n'est pas si évident que ça. Une langue étrangère ne s’impose pas par décret ministériel. Elle ne s’apprend pas du jour au lendemain non plus même dans les grandes écoles et les grandes universités. A supposer qu’on y mettra toute son énergie et qu’on imprimera une marche forcée, une cadence d’enfer à l’apprentissage de cette langue, il va falloir encore deux siècles pour en faire une langue de travail.

Quant à la langue arabe, vaut mieux ne pas en parler. Même si celle-ci est parlée par plus d’un milliard d’individus, force est d’admettre qu’elle reste très en retard dans le domaine de la science et de la technologie.

Ceci dit, cela me rappelle les années 1970, quand, subitement, après la fameuse crise pétrolière, la fièvre de l'arabisation s'était emparée des pouvoirs publics de l'époque, notamment de feu Houari Boumediene. Une phrase déplacée de la presse française de l’époque qui trouvait des défauts à notre pétrole, trop rouge à son goût, avait mis le feu aux poudres. Susceptibles, nous autres Algériens, avions réagi au quart de tour…

 Du jour au lendemain, on décréta l'arabisation de l'enseignement primaire et moyen. J'allais passer en deuxième année moyenne (5eme) et on nous laissa alors le choix entre l'arabe et le français. Evidemment, j'avais opté pour la poursuite de mes études en français. Un ami à moi, par contre, très mal conseillé par ses parents qui devaient avoir le nationalisme chevillé au corps, avait, lui, choisi l'arabe. A la rentrée scolaire suivante, nos routes se sont séparées.

Les années passèrent vite.

J'ai eu mon bac en 1977, série sciences, ce qui m'avait permis de faire des études de médecine. Un très long cursus. Mon ami, par contre, a eu plein de problèmes d'adaptation et n'a pu aller loin dans ses études. Il s'est retrouvé, après un stage professionnel, comme agent de la SONELGAZ à Alger (rue Khelifa Boukhalfa).

En 1990, après avoir obtenu mon DEMS de chirurgie, je suis venu à Bordj-Bou-Arreridj (pour exercer ma noble profession dans le service de chirurgie de l'hôpital Bouzidi Lakhdar) d'où est originaire mon ami. Deux ou trois ans après mon installation à Bordj, un beau jour, j'ai reçu la visite de cet ancien ami qui était alors de passage dans la ville qui l’a vu naître ; les retrouvailles furent très chaleureuses et empruntes d’une certaine nostalgie. Lors de notre discussion, nous avions évoqué nos années passées ensemble à l'école primaire de Caroubier, à Alger, et il est revenu, la voix émue et la larme à l'œil, sur cet épisode de l'arabisation irréfléchie qui a cassé la volonté de pas mal de jeunes de notre génération.

Mon cher frère, tu étais encore enfant en bas âge quand j'étais lycéen à Hussein Dey (Thaalibiya) mais j'aimais beaucoup rôder du côté du lycée Fromentin, Eugène Fromentin (on l’appelait aussi lycée Descartes), au Golfe, pas loin de notre quartier (Boulevard des Martyrs) et là, quand je voyais les enfants de la nomenklatura sortir du lycée avec leurs copains et copines français(es), ça me faisait très mal au cœur. Pourquoi eux et pas nous, les enfants d'el pueblo ? J’aurai aimé étudié dans ce lycée moi aussi. Malheureusement, ma condition sociale de « fils du pauvre » pour reprendre l’un de nos illustres écrivains en langue française, ne me le permettait pas. Mais, le fait d'être francophone était quand même une chance pour moi (par rapport à mon ami) et, aujourd'hui, je n'ai pas de complexe à me faire devant les enfants de l'ex nomenklatura qui n'ont, peut-être, eux, jamais pu aller loin dans leurs études. J'espère que l'histoire ne se répètera pas cette fois-ci. Sinon l'arabisation dont on parle maintenant serait comme celle des années 70. Elle enverrait paitre certains et mettrait sur la paille d’autres de cette génération d'écoliers et de lycéens pour que, à coup sûr, les enfants de la nouvelle nomenklatura (qui se trouvent actuellement dans les universités françaises) n'aient aucun mal à s'emparer du pouvoir.

Dans mon dernier post concernant l’injonction faite aux médecins de prescrire en langue arabe, j’avais pété un plomb. En effet, sous l’effet de la colère et de l’emportement, j’avais usé d’une expression que d’aucuns trouveraient peut-être condamnable et inappropriée. Surtout de la part d’un médecin. Médecin qui devrait, quelle que soit la situation, savoir garder raison et maitriser son self-control. Ce n’est que le lendemain, après relecture de ce post à tête reposée (après donc une bonne nuit de sommeil et, on le sait, la nuit porte souvent conseil) que je me suis rendu compte de cette bourde. Mais, il était déjà trop tard, le post ayant été déjà lu et partagé par de nombreux internautes. Je ne pouvais plus rectifier le tir. Et puis, de toute façon, la parole, c’est comme une balle, une fois sortie, elle ne revient plus. Trois possibilités s’offre alors à cette balle : ou elle rate sa cible, ou elle provoque des dégâts ou, dernière possibilité, elle fait ricochet en laissant juste un assourdissant sifflement. Sans en être vraiment sûr, je crois que c’est cette dernière impression qu’a laissé mon post.

En tous cas, mon intention, par ce post, n’a jamais été de porter atteinte à l’honneur de qui que ce soit. Ni d’insulter qui que ce soit.

Ceci dit, je reste intimement convaincu que les problèmes de l’Algérie n’ont aucun rapport avec les langues. Qu’on utilise le français, comme ça été toujours le cas jusqu’ici, ou qu’on arabise à outrance et en si peu de temps toutes les administrations, les Ministères, le système éducatif dans ses différents paliers, il n’en sortira rien de bon tant que les mentalités n’ont pas évolué, tant que l’esprit « je m’en foutiste » de l’Algérien (quel que soit le rang qu’il occupe dans la société) est toujours de mise. 

Un grand homme chinois avait dit « peu importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape la souris ». Cela pourrait également s’appliquer au domaine des langues : quand la réflexion est purement algérienne, peu importe la langue avec laquelle l’exprimer. Je ne citerai pas cette expression, très éculée de nos jours, dont celui qui l’avait imagée n’était pas moins patriote que ceux qui veulent, aujourd’hui, imposer l’arabisation d’une manière irréfléchie : Kateb Yacine


lundi 27 janvier 2020

Hirak et dernier pamphlet de Kamel Daoud

Non, on ne peut dire de Kamel Daoud qu'il est atteint du syndrome ou plutôt du complexe du colonisé parce qu’il a défendu l' « algérianité » pleine et entière d'Albert Camus. Non, ce n'est pas à cause de cela non plus qu'on doit le considérer comme ayant vendu son âme à l'ex puissance coloniale. Votre serviteur qui est pourtant loin d’être connu dans le milieu journalistique ou littéraire a eu aussi l'occasion d’écrire sur Albert Camus sans que personne ne lui reproche quoi que ce soit. En fait, les Algériens qui ont abordé la biographie ou l’œuvre littéraire de Camus sont innombrables, parmi eux des journalistes comme Daoud et qui n'ont, pourtant, été importunés par personne.
Kamel Daoud a dû certainement travailler dur pour arriver à cette situation d'intellectuel envié par certains et honni et jalousé par d'autres. Tous les Algériens, qui n'ont ne serait-ce qu'une fibre nationaliste, devraient être fiers de lui. On devrait être fier de lui par ce qu'il a su redonner ses lettres de noblesse à la littérature algérienne d'expression française. Parce que aussi, qu'on le veuille ou non, ailleurs, il est porté au pinacle même par le milieu germanopratin. On lui ouvre les colonnes de journaux et on le convie aux plateaux de télévision. Probablement pas à cause de ses beaux yeux mais parce que ce qu’il a à dire est toujours subtile et intéressant. Ce qu'il a à dire, on le sent d'ailleurs, sort de ses tripes. Il est même, quelque part, naïf et ne fait pas de calcul politicien pour exprimer à vive voix ce que la plupart d'entre nous, Algériens, n'ont pas le courage de dire ou plutôt, ce qui paraît plus juste, ont assez d'hypocrisie pour ne pas le laisser transparaître. Cependant, tout n'est pas merveilleux ou fantastique chez cet algérien que d'aucuns considèrent comme hors pair. Il y a aussi l'autre côté de la médaille.
En effet, on peut, parfois, être grisé par ses succès littéraires ou autres et se prendre pour un intouchable, un homme extraordinaire qui n’a de compte à rendre à personne. C’est certainement le cas de Kamel Daoud. Particulièrement en ces derniers jours où il occupe la « Une » d’un journal de Droite de l’Hexagone aussi prestigieux que le Point. Lequel journal lui a, par ailleurs, ouvert ses colonnes pour un article de pas moins de 5 pages bien pleines dans lequel ce journaliste-écrivain fustige le Hirak
Cette erreur d’appréciation d’un mouvement citoyen de contestation qui est loin de s’essouffler après presque une année d’occupation des rues et des boulevards des villes algériennes a été très mal accueillie par les Algériens. 
A vrai dire, on ne s’attendait pas, mais alors pas du tout, à cette sortie médiatique d’un de nos intellectuels qui était pourtant engagé, dès le début, dans ce mouvement. Pour quoi cette volte-face ? Pourquoi ce coup de poignard dans le dos du Hirak en ce moment précis ? Car il s’agit, ni plus ni moins, que de cela. C’est incompréhensible. Au moment où le Hirak s’attendait plutôt à un engagement beaucoup plus poussé, un engagement beaucoup plus sérieux et ans faille de tous les intellectuels, de toutes les personnalités politiques qui ont encore de la notoriété, du charisme et de l’autorité morale auprès du peuple, en vue de sa structuration, voilà que Kamel Daoud fausse compagnie à tout ce beau monde. Il change son fusil d’épaule et il part en guerre contre le Hirak.
Une volée de coups de bois vert tombe sur le Hirak.
N’est-ce pas que c’est frustrant ?
 On n’abandonne pas un navire en pleine tempête ! 
Mais, le Hirak a assez de ressources humaines et de ressorts psychologiques pour surmonter cette nouvelle épreuve. Depuis le temps, il s’est habitué aux retournements de veste, aux manœuvres machiavéliques d’un pouvoir finissant mais qui résiste encore et, enfin, aux jeux malsains des « Baltaguis », ces voyous, sans foi ni loi, souvent récidivistes invétérés, qui sont payés par des oligarques dont les intérêts sont directement menacés par la poursuite du Hirak. Il faut dire que Kamel Daoud a très mal choisi le moment de s’éclipser presque sur la pointe du pied, en couchant sur le papier des mots très durs, des mots qui crépitent comme les balles d’une Kalachnikov. 
Il est regrettable de le dire ainsi, mais de notre point de vue, Kamel Daoud est en train de passer, tout doucement mais inexorablement, de la position plus qu’enviable d’intellectuel au sens plein du terme à celle d’ « extellectuel », si on peut utiliser cette expression. Certes, ce mot n’existe pas dans le dictionnaire. Ni dans le Robert ni dans le Larousse. Mais, par ce néologisme de notre invention, nous voudrions tout simplement dire que pour la majorité de hirakistes qui suivent de près ou de loin Kamel Daoud, de Kamel Doaud l’intellectuel organique, il est dores et déjà envisagé de parler à l’imparfait. Au passé. En utilisant « Ex ». Comme pour une femme qui a partagé pendant longtemps votre ouche et qui s’est en allée un jour, par un beau matin brumeux, juste en laissant un mot griffonné sur la table de chevet, le divorce est bel et bien consommé. 
Ceci est la première suggestion du mot « extellectuel  ».
 Quant à la deuxième suggestion, il faut dire que par ce préfixe « ex », l’on pourrait peut-être parler de celui dont l’esprit intellectuel, l’importance des travaux de l’intellect comme écrire des œuvres littéraires, réaliser des films ou des pièces théâtrales, etc. , sont beaucoup plus considérés à leur juste valeur ailleurs que dans la société à laquelle il appartient. Autrement dit, revenir à « nul n’est prophète en son pays ». C’est ainsi que Kamel Daoud part souvent prêcher la bonne parole ailleurs, en France en particulier où, on pourrait presque dire, on lui déroule le tapis rouge. De plus, là, il ne risque pas grand-chose, liberté d’expression oblige. 

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

  Par ailleurs, au niveau de certains stands, on organisait des séances de dédicaces avec les auteurs concernés. Aussi bien Algériens qu’étr...