A la fin de l’année 1984, j’ai
terminé mon année d’Internat. A l’examen pour l’accès au Résidanat, je fus
reçu. Mon choix s’était porté alors, sans aucune hésitation, sur la chirurgie
générale au service CCA du CHU Mustapha dont le patron était le Pr MENTOURI.
Dès lors, j’avais mis tous mes livres de littérature dans un placard de la
maison familiale pour ne m’occuper que de mes cours d’anatomie et de
pathologie. Dans ce placard s’entassaient pêle-mêle, les auteurs français dont
Albert Camus et les auteurs russes dont le chef de file était, évidemment,
Fiodor Dostoïevski. Tous enfermés dans ce même Goulag pour ainsi dire jusqu’à
nouvel ordre. Du moins jusqu’à ce que l’un de mes frères, universitaires ou
encore au lycée oseraient les libérer pour les lire et en tirer quelques
bénéfices.
En chirurgie, dès la
première année, il fallait être à jour aussi bien sur le plan théorique que
pratique. Après les cours magistraux, je continuais à fréquenter, assidument,
la bibliothèque de la Fac centrale où je restais parfois jusqu’à une heure
tardive du soir. En fait jusqu’à ce que le bibliothécaire se mettait à éteindre
et rallumer les lumières pour nous signifier que c’était bien l’heure de la
fermeture. Je ramassais alors à la va-vite mes documents, je rangeais l’EMC à
son emplacement habituel et je sortais d’un pas pressé de la bibliothèque pour
rejoindre les arrêts de bus, en face de la Fac. Je n’avais pas intérêt à
trainer à Alger, qui, de toute façon, à cette heure-ci (21h) commençait à se
vider de ses visiteurs.
Les études de médecine et
particulièrement dans certaines spécialités médico-chirurgicales ne sont pas de
tout repos. Entre le bloc opératoire, la consultation, la visite des malades en
compagnie du patron et de tout le staff médical, et les colloques bi-hebdomadaires,
on n’avait pas de temps libre à consacrer à autre chose. En fait, le seul
“truc” que je pouvais me permettre, c’était de lire la presse quotidienne du
soir. Au sein même de l’hôpital Mustapha où j’étais résident, il existait un
petit kiosque où je pouvais acheter des journaux et lire un petit peu. Du moins
m’informer un petit peu de ce qui se passait, en Algérie et dans le monde, sur
le plan politique. En fait, ma philosophie était simple : c’est bien beau
d’être chirurgien mais il ne fallait pas s’abrutir en négligeant la vie
politique et socio-culturelle du pays.
C’était pratiquement le moment
favori de ma journée ; particulièrement après trois ou quatre heures passées au
bloc opératoire.
Rappelons qu’à l’époque, vers la
fin des années 80, l’Algérie venait de vivre les évènements dramatiques du 5
octobre 88, évènements à la suite desquels le pouvoir en place libéralisa la
presse et autorisa la création de partis politiques. Nous étions alors sous le
règne de feu Chadli Bendjedid. Du jour au lendemain donc une flopée de journaux
vit le jour. Cela faisait le bonheur des lecteurs… et de votre interlocuteur
dont les éditoriaux du journal “Horizon” ou du “Matin d’Algérie” ne le
laissaient pas indifférent.
Qualifié par certains de “chahut
de gamins”, le 5 octobre réussit tout de même à changer quelque peu la donne
sur le plan politique. Le pouvoir en place, fut contraint de lâcher du lest en
autorisant l’ouverture du champ politique et par conséquent la création
“d’associations à caractère politique” et l’émergence d’un presse diversifiée
et libre quant au contenu qu’elle proposait aux Algériennes et aux Algériens.
Malheureusement, cet intermède d’air frais qui souffla sur l’Algérie ne dura
pas longtemps. En effet aux élections législatives de 1992, le parti politique
FIS rafla la mise. Il était évident que cela ne devait pas arranger les tenants
du véritable pouvoir. Vite fait, les élections sont annulées, le processus
électoral est interrompu malgré les injonctions venant d’outre-mer. A vrai dire
du président français, François Mitterrand, en personne. Son “Il faut que”
est resté d’ailleurs, pendant longtemps, comme une sorte d’ingérence (dans les
affaires algériennes) inacceptable pour la majorité des Algériens qui
n’admettaient pas que le pays soit gouverné par des islamistes qui, quelques
semaines avant cette” victoire électorale” juraient de mettre fin à
l’expérience démocratique dès leur arrivée au pouvoir. Pour leur porte-parole,
Ali Ben hadj en l’occurrence, la démocratie, qui est un concept occidental, était
Kofr et qu’en dehors de la Loi divine, la “Chariâ”, il n’y a rien qui vaille
!
Quittons le domaine politique et
revenons à la chose littéraire.
Dans ce texte, j’essaie de
rapporter de manière simple, sans tricherie ni mise en scène exagérée, la
succion des évènements qui ont fait que « ma rencontre avec Albert
Camus » reste une expérience originale. A ma connaissance, jusqu’ici,
aucun des auteurs, algérien ou étranger, qui se sont intéressés à l’œuvre
d’Albert Camus ou à la vie de celui-ci, n’a procédé de cette façon là. C’est
peut-être un peu naïf de ma part, je dois le reconnaître, mais je pense que
c’est bien ainsi ; il est des moments ou même des situations où le fait de
savoir sortir des sentiers battus est plus qu’intéressant.

