lundi 5 décembre 2011

L’analphabète et l’Internet.

Notre génération, celle qui a fréquenté l'école juste après l'indépendance, celle qui n'a pas fait l'école buissonnière, se souvient certainement de ceci : « je me souviens, comme si cela datait d'hier de mon entrée à l'école ». Oui, bien sûr, vous l'avez deviné sans peine. C'était dans le livre, le fils du pauvre, de Mouloud Feraoun. Comme vous le savez aussi, Mouloud Feraoun a écrit ce livre à une époque où les algériens, qui étaient considérés comme indigènes par la France coloniale d'alors, étaient, dans leur majorité, analphabètes. A l'exception de quelques enfants de Caïds et de Bachaghas, le nombre de ceux qui fréquentaient l'école publique et laïque pouvait peut-être se compter sur les doigts d'une seule main dans un village comme Ain Benian de nos jours, par exemple. La France n'avait aucun intérêt à instruire et à éduquer les petits enfants arabes. Elles les voulaient, ces enfants qui deviendraient, plus tard, des citoyens de seconde zone,  incultes pour être taillables et corvéables à merci. Elles les voulaient ignorants et sans conscience ni maturité politiques pour ne pas pouvoir remettre en cause l'ordre établi et pour servir éventuellement de chair à canon sur les différents fronts où elle risquait de s'embourber. Mais, comme le dit le bon sens populaire « à trop tirer sur la corde, elle finit par se casser », et le peuple algérien, ayant pris conscience de sa misérable condition humaine, s'était, enfin, soulevé comme un seul homme un certain premier novembre. La suite de l'histoire est connue de tout un chacun : le divorce entre la France coloniale et ses colonisés ne s'est pas fait à l'amiable mais dans le fracas des armes, l'effusion de sang et le versement des larmes.

Ceci en guise d'introduction au sujet.

Le sujet d'aujourd'hui est d'importance capitale et me tient vraiment a cœur, d'autant plus qu'avec un ami, il y a moins d'une semaine, nous avions abordé la question sans vraiment aller au fond du problème. Il porte sur l'analphabétisme. 

Ce sujet doit donc être traité avec sérieux. Le prendre à la légère me fait courir le risque d'être pris moi-même pour analphabète. J'en suis conscient. Alors, pour une fois, je laisse de côté ma propension à vouloir faire dans la dérision et le non politiquement correct et, quitte à passer des heures et des heures en face de mon écran d'ordinateur, je vais voir ce que le Net pourrait m'apprendre à ce sujet. Un clic sur Google et voilà que Wikipedia me donne la définition : « l'analphabétisme est l'incapacité de lire et d'écrire ». Simple comme définition. Vous ne trouvez pas ? Mais, je vous avoue que c'est cette définition que j'avais en tête. Mais, « cette notion a évolué au cours du temps », ne manque pas de préciser encore Wikipedia. C'est ce que je pensais aussi. Ouf ! Ça me rassure ! Je sais lire, je sais écrire et taper sur le clavier et j'ai pratiquement les mêmes définitions que ce que donne Wikipedia de ce mot, «analphabétisme ». Autrement dit, je viens de découvrir une facette de ma personnalité en usant du fameux énoncé de Socrate qui dit « connais-toi par toi-même » ! Il est vrai que ce n'est pas la « loi de la gravitation » que je viens de découvrir, ce n'est pas non plus le fil à couper le beurre ni l'eau tiède qui figurent parmi mes découvertes sensationnelles mais si j'exulte et jubile à ce point-là, c'est parce qu'il s'agit d'une facette de ma personnalité. Et la personnalité, ça a de l'importance, messieurs ! Trêve de plaisanterie.

Revenons aux choses sérieuses.

En Algérie, sommes- nous encore analphabètes ? Unilingue ou bilingue ? Il n'est peut-être pas facile de répondre, en quelques lignes, à ces questions-là mais cela vaut la peine quand même d'essayer. Alors, commençons par le début. 

Dès l'indépendance de l'Algérie, le pays a ouvert les portes de ses écoles à tous les enfants algériens. Sans distinction de sexe ni de condition socio économiques. La race, je n'en parle pas car que nous appartenons tous à la même espèce : l'espèce humaine ou si vous préférez l'Homo sapiens, l'Homme qui détient le savoir. L'école pour tous et tous à l'école aurait dû être inscrit au fronton de chaque institution scolaire, de chaque lycée et de chaque université comme l'a été, pendant longtemps, le slogan creux et vide de sens de « par le peuple et pour le peuple ».

Prodiguer l'enseignement à de milliers d'enfants n'était pas une simple sinécure. Le personnel enseignant et d'encadrement d'origine algérienne manquait cruellement. On fit alors appel aux pays frères, ceux qui nous avaient bien soutenus durant notre guerre de libération. C'est ainsi qu'on vît débarquer d'Egypte ou de certains autres pays du Moyen-Orient des enseignants ne disposant, pour la plupart d'entre-eux, d'aucun diplôme sérieux en matière d'enseignement de la langue arabe. Les mauvaises langues diraient même qu'on nous avait refilé des cordonniers et des apprentis coiffeurs. D'où, d'ailleurs, l'expression populaire d' « apprendre la coiffure sur la tête des orphelins » qui était très en vogue à l'époque Quant à l'enseignants du français et des matières scientifiques, il était assuré par QUELQUES algériens ou par des français, le plus souvent volontaires et n'ayant probablement rien à voir, ni de près ni de loin, avec ce qui s'est passé durant la guerre d'Algérie, ou par ceux qui venaient dans le cadre de leur … service militaire. On les appelait les coopérants techniques. Ils étaient reconnaissables au fameux CT sur les plaques d'immatriculation de leur 4RL ou de leur 2cv. Mais, malgré tout, le niveau scolaire était appréciable et les élèves qui arrivaient au secondaire pouvaient se targuer de bien maîtriser la langue de Molière et de jongler avec les équations à trois inconnues ou les fonctions trigonométriques. Quant à la poésie d'Al Mutanabbi ou d'Abou Nouas, rares étaient les élèves qui lui accordaient vraiment de l'importance. En Algérie, de toute façon, cette forme de littérature n'a jamais nourri son homme. Point barre. Je n'ai pas à m'étendre là-dessus.

Je n'ai pas encore répondu à la question de départ. Nous autres algériens, sommes-nous instruits, cultivés, lettrés ou analphabètes ? N'a-t-on pas l'habitude d'entendre les gens, non satisfaits du rendement de leurs enfants à l'école, dire que l'école algérienne est entrain de former des analphabètes bilingues ? Et cette notion « d'analphabète bilingue » est récente. Elle date, en fait, du début des années 70, années au cours desquelles les pouvoirs publics avaient abandonné « le butin de guerre » qui était la langue française pour se lancer dans une arabisation à outrance de pratiquement tous les paliers du système éducatif. Résultats catastrophiques et tant décriés actuellement : nos élèves ne maîtrisent ni l'arabe ni le français. Et ce handicap majeur les poursuit, fatalement, même à l'université. Du moins, il poursuit ceux qui ont la chance de décrocher leur bac à la fin du cycle secondaire.

En ne tenant compte que de la première définition de l'analphabétisme, il est clair que dans un pays o ù, chaque matin, des cohortes d'enfants et de jeunes prennent le chemin de l'école, l'analphabétisme est une denrée rare chez nous. Apparemment tout le monde sait lire et écrire. Mais est-ce suffisant ? Nous avons vu tout à l'heure que la notion d'analphabétisme évolue au cours du temps. Toujours selon Wikipedia, la définition qu'en donne l'UNESCO en 1958 n'est plus la même que celle de 1978, par exemple. Dans cette dernière définition, il n'est plus question que du simple fait de ne pas savoir lire et écrire. « Une personne est analphabète du point de vue fonctionnel si elle ne peut se livrer à toutes les activités qui requièrent l'alphabétisme aux fins d'un fonctionnement efficace de son groupe ou de sa communauté et aussi pour lui permettre de continuer d'utiliser la lecture, l'écriture et le calcul pour son propre développement et celui de la communauté. »

Or, avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication, la ligne de démarcation de l'analphabétisme a dû certainement bouger. Dans ces conditions,  est-il exagéré de dire que toute personne qui ne maîtrise pas suffisamment l'outil informatique est analphabète ? De notre point de vue non. Ce n'est pas du tout exagéré. Et nous espérons que le temps nous donnera raison. Les NTIC s'imposent de plus en plus dans la vie de tous les jours. Du retrait d'un chèque bancaire ou de la location d'un véhicule jusqu'à la e-Révolution qui s'est produite dans le monde arabe. A quand la prochaine réunion de l'UNESCO qui se penchera sur ce problème ? Mon ami m'a même suggéré de réfléchir sérieusement à la question et de proposer un néologisme pour désigner l'analphabète du XXIIème siècle.
A coup sûr, ce néologisme, qui n'a peut-être pas encore été inventé, sera constitué pour une grande part à partir de mots comme numérique, cybernétique ou autre Google, des mots qui sont connus par tous ceux qui se connectent quotidiennement sur la toile. En y ajoutant bien sûr le préfixe « a » au début du mot en question, de préférence sous forme d'arobase (@), de telle sorte que le résultat soit ainsi : @numérique ou @cybernétique par exemple ! Décidemment votre serviteur est incorrigible ! J'avais promis au début de cet article de faire dans le politiquement correct et de prendre les choses au sérieux et voilà que je commence à me prendre pour un académicien, un immortel de la langue de Voltaire. Chassez le naturel, il revient au galop, dit l'adage.


 

Mon premier blog sur Internet remonte au début de 2005. Il s'intitulait « Le scalpel et la plume ».  


 


 

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