mardi 1 décembre 2009

"Oum eddounia"

Dans les années 70, j’étais encore collégien et je rêvais de visiter «Oum-Eddounia » et de prendre des photos au pied d’une pyramide. Je me rappelle qu’à l’époque, pour l’enseignement de l’arabe classique, l’Algérie avait ramené à tour de bras des professeurs Egyptiens. Nous n’avions pas le choix puisque cela faisait à peine quelques années que le pays avait recouvert son indépendance et que le peu de gens lettrés dont on disposait ne suffisait pas à prendre en charge les milliers d’enfants algériens qu’il fallait scolariser et donc instruire.

Le système scolaire hérité de l’époque coloniale était décrié par les responsables politiques du parti unique, le FLN, qui voulaient tout arabiser ; ils voulaient le remplacer par un système purement algérien où la primauté devait aller vers l’enseignement de la langue arabe. D’où le recours massif aux enseignants du Moyen-Orient et particulièrement aux Egyptiens.
Les pyramides, considérées, à juste titre d’ailleurs, comme l’une des sept merveilles du monde, me fascinaient. A vrai dire, elles nous fascinaient tous et nous en étions, nous autres collégiens algériens, fiers du seul fait qu’elles se trouvent dans un pays arabe, l’Egypte. Pourtant, leur construction remonte à plus de cinq milles ans. Elles ont été bâties par une civilisation ancienne, la civilisation pharaonique qui n’a rien à voir, ni de près ni de loin, avec nous : les algériens. Nous en étions fiers aussi du fait que, malgré la puissance de ses canons (pour l’époque), Napoléon n’a pu venir à bout des sphinx qui défendaient vaillamment, symboliquement évidemment, les pyramides et toute la vallée du Nil qui s’étend jusqu’au Soudan. C’est lors de sa campagne d’Egypte que Napoléon avait lancé, à l’attention de son armée bien sûr, cette fameuse phrase pour stimuler et pousser à plus de combativité ses soldats : «Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècle vous contemplent ».
Ce n’est qu’il ya quelques années que mon rêve fut exaucé.
En 2001, j’eus enfin l’occasion de voir Oum Eddounia. J’eus l’occasion tant rêvée de passer mon réveillon sur le Nil, entre Louxor et Assouan. Une croisière de rêve au cours de laquelle nous avions tant appris sur l’Histoire millénaire des pharaons. La vallée des Rois est, en effet, un musée à ciel ouvert, un grand livre d’Histoire pour qui sait déchiffrer, les hiéroglyphes. Et, le moins qu’on puisse dire c’est que notre guide était spécialiste en la matière et nous le suivions au pas de charge entre les énormes colonnes du temple de Karnak, sur la rive droite du Nil. Nous écoutions de façon quasi religieuse ses explications à tel point que Toutankhamon, Ramsès II et autres Rois ou prêtres religieux nous étaient devenus des personnages familiers. D’autant plus qu’au Musée du Caire, nous avions déjà fait leur connaissance : nous avions vu leurs momies.
En fait, le voyage avait commencé par un séjour de deux jours au Caire. De cette mégapole, de près de vingt millions d’habitants, où l’on étouffe, où l’on suffoque, j’ai gardé de bons et de mauvais souvenirs.
Comme mauvais souvenir, je me rappelle encore de cet atelier de tissage situé à la périphérie de la ville où des fillettes de dix à quinze ans trimaient du matin au soir sans aucune contre partie; sans aucun salaire. «Elles sont en formation », selon leur contre maitre que nous avions rencontré sur les lieux. Mais en réalité il s’agissait ni plus ni moins que d’une exploitation en bonne et due forme de fillette issues de familles pauvres. Des fillettes qui auraient du être à l’école et non dans cet atelier où les conditions d’hygiène et de travail laissaient à désirer. Pourtant, l’UNICEF et toutes les ONG humanitaires condamnent de la façon la plus vigoureuse ces pratiques d’un autre âge. Le travail des enfants est en principe condamné par les nations civilisées. Ce qui, malheureusement, n’était visiblement pas le cas en Egypte, « Misr Oum eddounia ». L’échine pliée, ces fillettes passaient plus de dix heures par jour, chacune devant un métier à tisser traditionnel. C’était scandaleux ! Mais, en tant que touristes pour lesquels cette visite était programmée dans le circuit, que pouvions-nous faire ou dire ?
Un autre mauvais souvenir, c’est ce cimetière, toujours à la périphérie du Caire, où les vivants se disputaient la place aux morts et s’entassaient par familles entières dans ce qui semblait être des caveaux de familles. C’est simple: ici, les vivants ont appris à cohabiter avec les morts et ne semblent nullement dérangés par cette situation anachronique. Notre guide était visiblement gêné de nous montrer toute cette misère et, par politesse, nous nous sommes abstenus de faire le moindre commentaire là-dessus. Nous regardions au travers des vitres du bus dans un silence «de mort » jusqu’à notre arrivée à «Khan el Khalili », ce quartier du vieux Caire où les rues et ruelles sont continuellement bondées d’une foule bigarrée.
Khan el khalili c’est l’équivalent de notre Casbah avec ces nombreuses échoppes d’artisanat et ses nombreux cafés où l’on peut tranquillement déguster un thé et tirer quelques bouffées de narguilé. Mais le plus réputé de ces cafés est sans aucun doute « El fichaoui » où le Nobel de littérature, Naguib Mahfouz, avait coutume de s’y attabler et de prendre des notes sur la société égyptienne, notes qui lui serviront plus tard pour l’écriture de ses romans. Inutile de vous rappeler que, du matin au soir, ce quartier du Caire grouille de monde. La circulation automobile y est tellement dense que ça tourne à l’anarchie. On fait fi du code de la route et on s’engouffre dans le ventre de ce grand bazar par n’importe quelle ruelle, quitte à rouler sur le trottoir en usant à outrance de son klaxon. Automobilistes, piétons et marchands ambulants poussant leurs charrettes se disputent le peu d’espace qui reste. Les policiers affectés à la régulation de la circulation se trouvent la plupart du temps dépassés et laissent donc faire. Ils n’interviennent que lorsque vraiment tout est bloqué ou qu’un accrochage entre deux voitures, par exemple, est signalé. Khan el khalili vit à un rythme infernal et ne connait de répit que tard dans la soirée.
Pas loin du café « El Fichaoui » se trouve la grande mosquée d’El Azhar qui reste une référence en matière d’enseignement de théologie et d’émission de fatwas pour les sunnites du monde entier.
L’actualité de ces derniers jours m’impose cependant d’ouvrir une petite parenthèse.
Non pas pour verser dans l’insulte et la diffamation envers le peuple égyptien (que je continuerai, malgré tout, à considérer comme frère) mais pour répondre à je ne sais plus quel journal algérien qui a reproché aux intellectuels algériens de ne s’être pas impliqué dans cette « guerre médiatique » qui, faut-il le rappeler, a été provoquée par les média égyptiens tous supports audiovisuels confondus, notamment leurs chaînes satellitaires. Alors, je dirais tout simplement que, à mon avis et ça ne reste qu’un avis, l’intellectuel, quel qu’il soit, ne réagit pas à chaud. Il doit savoir raison gardée. Il ne doit pas s’emporter, il ne doit pas se laisser influencer par la rue et dire des choses qu’il regrettera peut-être par la suite c’est-à-dire une fois que l’Histoire aura repris son cours normal. Ce que dit l’intellectuel par le biais d’un journal ou de tout autre moyen de communication a certainement plus de portée et plus d’impact sur l’opinion publique que ce que la « rue » provoque comme tapage. Le tapage de la rue est vite oublié mais l’écrit de l’intellectuel est toujours là. On n’oublie pas les prises de position de l’intellectuel et les égyptiens sont pourtant bien avisés en ce qui concerne ce fait puisqu’il y a à peine quelques semaines l’un des leurs, leur ministre de la culture pour ne pas le nommer s’est vu refuser le poste de directeur de l’Unesco pour une phrase antisémite qu’il aurait déclarée il y a quelques années maintenant. Et, compte tenu de ce qui vient d’être dit, nous aurons, nous aussi, beaucoup de choses à reprocher aux artistes, journalistes, hommes de lettres égyptiens qui nous ont insulté, diffamé et train é dans la boue du Nil nos valeurs révolutionnaires. Alors, ne leur donnons pas, à notre tour l’occasion de nous reprocher quoi que ce soit. Laissons mûrir nos réflexions avant de les mettre noir sur blanc dans les journaux ou sur le Net. Ne répondons pas à la violence verbale par la violence verbale mais par des arguments justes et convaincants.
Loin de moi l’idée de vouloir dénigrer nos frères égyptiens, mais il faut dire que durant les années terribles (de la décennie 9O) vécues par les algériens, les théologiens d’El Azhar n’avaient pas, à ma connaissance, bougé le petit doigt ni émis de fatwa allant dans le sens d’une condamnation de façon claire et nette des actes terroristes commis par les GIA et autres groupes terroristes qui écumaient les maquis algériens. Bien au contraire, nous pouvons considérer aujourd’hui, c’est-à-dire avec le recul nécessaire, que leur silence était complice. En effet, l’adage dit «qui ne dit mot consent ». Et, ce n’est un secret pour personne, que les théologiens d’El Azhar n’avaient à aucun moment lancé un appel, rien qu’un appel, pour dire, par exemple, que le djihad en terre d’Islam, entre musulmans, est nul et non avenu selon les canons de la religion musulmane. Plus que ça et pire que ça, l’analyse à tête reposée, si on la poussait vraiment loin, pourrait même aboutir au fait que la «fitna » qui a conduit le peuple algérien pendant toutes ces années-là à s’entre déchirer, trouverait peut être ses racines dans l’enseignement de « l’arabe classique » que les enseignants égyptiens dont j’ai parlé plus haut nous ont prodigué juste après l’indépendance.
Ce n’est probablement pas parce qu’elle nous voulait du bien que « Oum eddounia », qui vient de montrer sa haine et sa rancœur envers le peuple algérien, nous avait fourbi ses enseignants qui, faut-il le souligner aussi, ne brillaient ni par la qualité de leur enseignement ni par la rigueur de leur méthodologie de travail. Il devient clair maintenant que si, à l’époque, l’Egypte avait tenu à nous aider dans le domaine éducatif et spécialement dans ce domaine-là, ce n’était certainement pas dans un souci de nous « cultiver » ni de nous transmettre les connaissances scientifiques, philosophiques, littéraires qu’elle a soit disant héritées de son ancienne civilisation. Il est permis aujourd’hui de douter de ses intentions passées. Ne tenait-elle pas plutôt à nous inoculer le germe de la discorde de telle sorte que l’Algérie reste toujours embourbée dans ses contradictions internes afin qu’elle, «Oum Eddounia », puisse toujours garder le leadership arabe ? Au vu et au su de ce qui s’est passé au Caire pour un simple match de foot ball, n’est-il pas légitime et logique de se poser ce genre de questions ? Il est temps donc de mettre aussi un terme à ses prétentions. «Oum eddounia » n’est pas le nombril du Monde arabe.

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