mercredi 16 février 2022

Ma rencontre avec Albert Camus

 Dans les années 70, j’étais lycéen à Alger. En plus du programme scolaire qui nous était prodigué, je m’intéressais beaucoup à la littérature d’expression française et je lisais tout ce qui me tombait sous la main, aussi bien les classiques comme Germinal d’Emile Zola ou Crime et châtiment de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski que les Polars, les romans policiers, de James Hadley Chase ou d’Agatha Christie.

Texte

Certains de mes amis avaient la même passion que moi, et, entre nous, les bouquins passaient d’une main à l’autre, régulièrement, et gare à celui qui aurait manqué de sérieux ou de ponctualité pour honorer cet échange littéraire. A l’époque, nous n’avions ni télé ni PC ni téléphone portable. L’Internet n’existait pas non plus. Une seule chose donc accaparait l’esprit de tout un chacun : lire, lire, lire. Sans avoir été très porté sur la religion, nous avions fait de ce premier verset coranique « Lis » notre crédo.

A l’université, malgré le programme très chargé des études médicales pour lesquelles j’ai opté après l’obtention du bac en 1977, j’ai continué à vouer une grande passion pour les œuvres littéraires. C’est ainsi qu’entre un cours de chimie et n cours de génétique, je trouvais le moyen de m’évader, ne serait-ce que quelques minutes, en compagnie des « Frères Karamazov » ou avec les sœurs Brontë dans leur « hauts de hurle-vent ».. 

Mais, ma rencontre avec Camus était purement fortuite car, je dois avouer que, malgré la palette assez large de mes choix littéraires, je n’avais pas encore connaissance de l’existence même de cet écrivain français d’Algérie qui, plus de soixante ans après sa mort, continue à être l’objet de critiques très durs de certains Algériens. 

Voilà dans quelles conditions, je l’avais découvert. 


Un soir du mois de mars 1980, j’avais accompagné un cousin qui devait rendre visite à un ami à lui. Ce dernier était Belge et s’appelait Albert. Il travaillait comme cadre administratif à la Sonatrach. Il logeait dans un bel et spacieux appartement à l’architecture haussmannienne situé Avenue Ghermoul, à Alger. L’immeuble à la propreté impeccable et qui, à cette époque déjà, disposait d’un interphone, fait face au musée Bardo. Nous arrivâmes chez lui vers les coups de 20h, le JT de « l’Unique », dont les échos nous parvenaient d’un autre appartement, venait de commencer.

Après les présentations d’usage, notre hôte nous invita à le suivre dans le salon où des boissons bien fraîches nous attendaient ; faut dire qu’Albert s’attendait à nous voir débarquer chez lui ; en fait, lui et mon cousin avaient RDV, ce jour-là. Ils devaient peaufiner, ensemble, un projet de voyage dans le Sud algérien.

Dans le salon, élégamment meublé, sur une table basse, il y avait une pile de livres. Pendant que mon cousin et son ami Albert discutaient, tel un vorace, un affamé de lecture, j’ai saisi le premier livre. Il portait le titre de l’Etranger. Nom de l’auteur Albert Camus. Un autre livre du même auteur : la peste.

Encore un autre : le mythe de Sisyphe. Toujours signé Albert Camus.

En tout, il y avait une dizaine de livres dont l’un m’a fait hérisser les cheveux par son titre quelque peu provoquant pour un esprit jeune, tel que le mien, qui était encore en formation sur le plan métaphysique ; Dieu est mort, tel était le titre de ce livre dont le nom de l’auteur est à consonance allemande : Friedrich Nietzsche. 

Après avoir lu deux ou trois pages de l’Etranger dont le style de narration est très simple et très facile à comprendre même pour un « élève de Terminale », je me suis permis d’interrompre la discussion des deux amis en m’adressant, naïvement mais le plus sérieusement du monde, à Albert.

Euh… pardon, lui dis-je, c’est vous qui avez écrit celatout en lui montrant la première de couverture.

Il sourit et me répondit :

Non, pas moi… c’est Albert Camus, un écrivain français dont vous pouvez être fiers, vous les Algériens, puisqu’il est né en Algérie. Lui et moi, nous n’avons que le prénom en commun. Je ne suis pas écrivain, et même si je l’étais, sincèrement, je ne pense pas lui arriver à la cheville. Il a eu le prix Nobel de littérature alors que, moi, je n’ai jamais écrit quoi que ce soit de ma vie.

Voilà. C’était clair et net. Je venais donc de découvrir un écrivain dont je ne soupçonnais pas l’existence avant ce jour-là et qui deviendra plus tard l’un de mes auteurs préférés. 

Voyant que je m’intéressais à la littérature, Albert, notre hôte, me fit don de ces livres et d’autres encore qui se trouvaient sur une étagère de la bibliothèque. J’étais très ravi. Très content d’avoir fait mes emplettes en livres, sans le moindre sou. J’en avais pour plusieurs jours de lecture. Et effectivement, sitôt rentré chez moi, je me suis littéralement jeté sur l’Etranger. En quelques heures, le livre est lu, fermé et mis de côté pour être remis à l’un de mes amis dans le cadre de nos échanges littéraires. Ce premier livre d’Albert Camus m’avait laissé une bonne impression sur le style de narration de l’auteur. Un style très simple, très aéré, fait de phrases courtes. En somme, je venais de découvrir qu’on pouvait faire de la littérature sans avoir recours aux phrases complexes et alambiquées. Ceci d’un côté. Mais, de l’autre côté, une sorte de gêne, de malaise, de déception s’était emparé de moi. En fait, il y eut en moi, dans mon for intérieur pour faire dans le langage psychanalytique, de multiples questionnements, en particulier sur « l’absurdité » du geste ayant conduit à la mort de « l’arabe ». J’étais subjugué et en même temps déçu. Ces deux sentiments contradictoires m’avaient habités pendant longtemps et ce n’est que bien plus tard, lorsque j’ai eu à apprendre un peu plus sur Camus, ses origines et ses motivations politiques que le sentiment de déception s’est dissipé peu à peu. En effet, peut-on en vouloir à quelqu’un d’être si attaché à ses origines ? A sa mère ? Et à sa mère patrie ?

Je réserve ma critique de ce livre pour la fin.

 Mais que les choses soient claires, je ne suis pas critique littéraire et encore moins spécialiste de Camus. Je n’aurai donc certainement pas grand-chose à dire. Ceux qui s’attendent peut-être à une critique en bonne et due forme ou à des révélations inédites concernant la vie ou l’œuvre de Camus risqueraient de rester sur leur faim. Cependant, il y a une chose que j’aimerai bien aborder dès maintenant, c’est la première phrase du livre ou ce que les critiques littéraires appellent l’incipit. D’emblée, Camus écrit « aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ». On a beaucoup glosé sur cette entrée en la matière. Pour les critiques qui se sont intéressés à l’œuvre camusienne, cette si simple phrase (constituée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément) est considérée comme une œuvre littéraire à elle seule. Pourtant, en matière d’incipit, on pourrait trouver mieux. Que ce soit parmi les auteurs français ou étrangers, notamment américains (mais traduits en français). Un exemple parmi tant d’autres : dans Love story (que j’ai lu durant la même période et qui a été adapté au cinéma), Erich Segal commence ainsi : "Que dire d'une jeune fille de vingt cinq ans quand elle est morte.

Qu'elle était belle. Et terriblement intelligente. Qu'elle aimait Mozart et Bach. Et les Beatles. Et moi."

Je reconnais que personnellement, émotionnellement, ça me laisse coi.

Plus que cette petite phrase de Camus : « aujourd’hui, maman est morte ».

 Même si, l’utilisation par Albert Camus du terme « maman » (au lieu de ma mère, par exemple) dans son incipit renseigne, on ne peut plus clair, sur l’amour et l’attachement que voue l’auteur à sa mère. Et qu’est-ce qu’il y a plus que l’amour maternel ? 

Au début de cet article, j’ai annoncé la couleur. J’ai dit qu’Albert Camus était mon auteur préféré. Ou du moins, il l’était durant mes années de lycée et de fac. Mais, sans chauvinisme aucun, je dois avouer qu’en matière d’incipit, je trouve qu’il y a mieux : celui de Love story est bien meilleur. Mais cela ne reste qu’un avis. Une opinion personnelle. Ni plus ni moins. Car, comme pour les goûts et les couleurs, les incipits ne se discutent pas. Ce qui m’a amené, en fait, à parler de cette histoire d’incipit, c’est le dernier article en rapport avec cette question que j’ai lu, il y a quelques jours, sur le journal en ligne « Slate » 1. Dans cet article, on parle même de la difficulté à traduire cette phrase en anglais sans que cela n’altère la portée émotionnelle qu’elle suscite. Qu’en est-il de la traduction en arabe ? Je n’en sais rien. Absolument rien. A vrai dire, je ne sais même pas si une telle traduction existe ou pas. 

Les jours suivants aussi, j’ai consacré une bonne partie de mon temps extrascolaire si j’ose dire à la lecture. Des livres d’Albert Camus. Nietzsche, avec sa philosophie rébarbative, pouvait attendre.

Etant, à l’époque, étudiant en 3e année de médecine, c’est, cela va de soi, beaucoup plus La peste qui m’avait marqué le plus à tel point que j’ai dû prendre cette fiction pour de la réalité. L’histoire se passait dans les années 40 du siècle dernier, autrement dit durant la colonisation française, à Oran, une ville cosmopolite de l’Ouest algérien et même si, dans le livre, il s’agissait de français qui avaient été touchés par cette calamité due à une prolifération de rats dans la ville, rien ne dit que les autochtones, les Algériens, ne tombaient pas, eux, comme des mouches. On ne le saura jamais, car Camus, et c’est un reproche qu’on lui fait ici, a toujours pris les « Arabes » pour une quantité négligeable, une entité qui ne mérite pas d’être citée. Leur mort, par la peste ou par toute autre cause, le laissait peut-être indifférent. Elle n’avait pas à être rapportée et encore moins abondamment commentée.

1984. Rien à voir avec l’écrivain britannique George Orwell et sa fameuse œuvre de science-fiction.

Mais une date très importante pour moi.

C’était le début de mon internat en médecine et mon deuxième voyage, en été, dans les ex pays de l’Est. Avec un ami, nous avions entamé ce voyage à partir de Prague avant de suivre l’itinéraire du Danube de Bratislava jusqu’à la capitale hongroise : Budapest.

Lors de notre très court séjour à Prague, nous avions rencontré, dans l’un des cafés les plus réputés de la ville, pas loin de la gare centrale, un français. Il était Prof de français dans un lycée de Marseille. Il était seul, assis en face de nous, sirotant tranquillement son café, mais, apparemment, il s’ennuyait. Il nous regardait et, de temps en temps, nous souriait. On avait l’impression qu’il attendait un signe de notre part pour se joindre à nous. Il avait besoin de contact, de parler à quelqu’un. De discuter tout simplement. Nous parlions, mon ami et moi, en français, ce qui l’incita à, finalement, s’approcher de nous et de nous demander si nous étions Maghrébins. Cela se voyait, de toute façon, facilement sur notre faciès. Personnellement, j’étais bronzé, j’avais le teint basané et les cheveux frisés. Un look complètement débrayé avec un jean coupé aux genoux, un teeshirt et des baskets montantes genre Converse. Impossible donc pour un méditerranéen de se tromper sur mes origines. Mon ami, par contre, était plus présentable que moi si j’ose dire. Il portait des vêtements classiques et des lunettes dont la monture noire et des verres carrés allaient à merveille avec son visage tout aussi carré et au teint clair. C’était le genre « étudiant en droit », droit dans ses bottes et dont le rêve n’est autre que de devenir, un jour, Garde des sceaux de la République ou à la rigueur magistrat.

- Nous sommes algériens, d’Alger plus précisément, lui répondit mon ami.

Une fois les présentations faites, le contact noué, la discussion devint de plus en plus animée. Notre ami devait, sans doute, être très heureux d’avoir cassé la monotonie de la journée. On avait abordé beaucoup de sujets ; la vie dans les campus universitaires à Alger, l’enseignement en Algérie d’une manière générale, la coopération technique avec les pays de l’Est dans le domaine de l’enseignement, le système de santé et la gratuité des soins, etc. Et puis, de fil en aiguille, la discussion s’est orientée vers la littérature d’expression française en Algérie. Et, c’est à ce moment-là que notre ami dont la profession, devrai-je le rappeler encore ?, est enseignant de littérature, nous parla de certains écrivains algériens dont Albert Camus. A cette époque-là, j’en avais quand même une petite idée, cet auteur ne m’était pas inconnu, et j’ai pu tenir la conversation avec ce prof de littérature.

Avant de nous quitter, nous nous échangeâmes nos coordonnées. A l’époque, nous ne disposions pas de téléphones cellulaires et nos correspondances se faisaient par courrier. L’ami français, Michel, tel était son prénom, nous avait promis de nous écrire dès qu’il rentrera chez lui à Marseille. Il devait rentrer le lendemain alors que pour nous, le voyage ne faisait que commencer… Budapest, le lac Balaton, Siófok étaient encore loin…

Et effectivement, comme le dit l’adage populaire « chose promise, chose due », à mon retour à Alger, une dizaine de jours plus tard, je découvris dans ma boite aux lettres, une lettre de Michel. Dans cette première missive, il nous remerciait beaucoup pour l’agréable après-midi qu’il avait passé en notre compagnie. Et il disait aussi qu’il avait hâte de venir nous rendre visite à Alger et d’aller en pèlerinage à Tipasa, sur les traces de Camus, sentir « l’odeur des absinthes », faisant référence à « Noces à Tipasa ». Cela remonte à bien longtemps. Et comme je ne suis pas du genre à garder dans mes documents les lettres de correspondance, je ne peux vous en dire plus. Et puis qui aurait pensé qu’un jour j’exhumerais toute cette histoire pour la mettre noir sur blanc ? Qui aurait pensé qu’un jour, un chirurgien de campagne tel que votre interlocuteur serait amené à disserter sur des sujets littéraires et à évoquer, ne serait-ce que brièvement, l’un des Nobel français de littérature : Albert Camus ? C’est donc le seul souvenir qui me revient bien que personnellement je souffre d’une anosmie congénitale et que, de ce fait, « l’odeur des absinthes » m’est complètement inconnue.

De son côté aussi, mon ami, était destinataire d’une lettre. Aux mêmes propos. A quelques phrases près. Cette correspondance avait duré plusieurs mois. Et puis, un beau jour, Michel nous annonça qu’il envisageait sérieusement de venir en Algérie et qu’il comptait sur nous pour l’accompagner à Tipasa. Nous n’avions aucune objection à faire. Bien au contraire, nous étions tous les deux ravis de le recevoir et de lui servir de « guides touristiques ». Seul inconvénient : étant tous les deux de conditions sociales modestes, nous n’étions pas véhiculés et nos maigres bourses d’étudiants suffisaient à peine à couvrir nos dépenses mensuelles. Et, à chaque fin de mois, nous nous retrouvions à « rouler sur la jante » pour reprendre une expression si répandue à l’époque dans le milieu universitaire.

D’un commun accord, mon ami et moi, avions alors pris la décision de surveiller un peu nos dépenses, d’économiser, chacun de son côté, le maximum possible de sous pour pouvoir, le jour J, prendre en charge, ensemble, les frais du déplacement à Tipaza. Nous nous étions mis d’accord sur un principe simple et efficace en même temps dans son application : l’un de nous devrait tenir la cagnotte et régler, discrètement, tous les frais de transport et de restauration. Il n’était pas question pour nous de mettre dans l’embarras notre invité marseillais. Celui-ci ne devrait se douter de rien. Telle était notre intention : faire honneur au principe sacré de générosité qui a de tout temps caractérisé les Algériens. Mais, pour nous, pauvres étudiants, il s’agissait, a postériori, d’un comportement absurde d’autant plus que Michel ne nous avait rien demandé ; en fait, cela s’appelle, dans un langage imagé de la vox populi, « ezzalt ou attefrayine », misère et pharaonisme. 

Sur nos conseils, Michel, qui n’avait jamais mis auparavant les pieds à Alger, avait réservé une chambre à l’hôtel Aletti, pas loin de la Grande Poste et de la fac centrale, le cœur palpitant d’Alger. Cela nous arrangeait beaucoup. Ainsi, en quelques minutes de marche, d’où que l’on vienne, on peut le joindre. De l’hôpital Mustapha où je travaillais, je pouvais venir à pied. Quant à mon ami qui faisait ses études de droit à Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger, il n’avait qu’à prendre le COUS : le transport des étudiants. En temps normal, c’est-dire en dehors des heures de pointe, ça pourrait lui prendre une demi-heure. 

Mon année d’internat tirait déjà à sa fin.

Mais il fallait que je me prépare au concours du Résidanat. Je fréquentais donc assidument la bibliothèque de la fac centrale, probablement comme jadis Albert Camus. A la différence près que, lui, il y suivait des cours de philosophie et qu’il disposait donc de plus de temps libre pour jouer au foot. J’imagine qu’à son époque, Alger était moins peuplée ; qu’il y avait moins d’embouteillage et qu’il était plus facile de se déplacer, en tram ou en bus, d’un point à l’autre de la ville. Au fait, lui qui habitait pas très loin de la fac centrale, lui arrivait-il de ne pas prendre les transports en commun et de marcher ? Avait-il les moyens financiers de se payer un abonnement de bus ? Existait-il, à l’époque, un service tel que le COUS qui assurait le transport des étudiants ? Et les cités universitaires pour les étudiants qui venaient d’autres régions de l’Algérie ? Si tout cela existait, cela devait être réservé uniquement aux enfants des colons, les Algériens, eux, ne dépassaient pas le certificat d’études primaires. En tout cas, Albert Camus, n’a jamais eu, à ma connaissance, à s’exprimer sur cette question. Ou alors jugeait-il que « « l’Arabe » n’était pas apte, de par son patrimoine génétique, à poursuivre des études universitaires ? Qu’il n’était pas digne, de par sa condition sociale d’indigène, d’occuper ne serait-ce qu’un strapontin dans un amphithéâtre universitaire ? En fait, rien dans tout ce que j’ai pu lire jusqu’ici d’Albert Camus ne permet de dire qu’effectivement tel était son raisonnement. Rien ne nous interdit, non plus, de spéculer et de se poser des questions. 

 Oui, je comprends que ce sont là des questions futiles. Mais quand on s’intéresse à un auteur, il est tout à fait raisonnable, de mon point de vue, de se poser ce genre de questions ; il est tout à fait raisonnable aussi d’essayer d’avoir ne serait-ce qu’une petite idée sur sa vie quotidienne. Cela pourrait peut-être nous aider à comprendre ses œuvres et sa philosophie de la vie de façon générale.

Albert Camus était un enfant de Belcourt, un quartier populaire par excellence. Il n’était pas issu d’un milieu social aisé. Sa mère n’était qu’une femme de ménage et elle devait trimer du matin au soir pour pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants (l’aîné qui s’appelait Lucien et Albert) et leur assurer une scolarité normale. De plus, Albert avait, à un moment de sa jeunesse, contracté la tuberculose pulmonaire ce qui le rendait sans doute essoufflé au moindre effort physique. Sachant qu’à l’époque, les antituberculeux n’existaient pas encore, c’est dans des sanatoriums qu’on hospitalisait ce genre de malades. Il n’était donc pas exclu que Camus ait pu garder des séquelles respiratoires qui l’auraient obligé à un rythme de vie plus calme. Il n’avait pas intérêt à se dépenser physiquement parlant, ni à courir à gauche et à droite et encore moins derrière une balle. Cela pouvait aggraver ses lésions pulmonaires. Sa « maman », qui le couvait sans doute comme le ferait une poule avec ses œufs, devait être très à cheval concernant ces problèmes de santé.
A suivre.

mercredi 24 novembre 2021

Évocation et humour

 Une amie virtuelle (sur Facebook), gynécologue de profession, à Paris, vient de mettre, sur son espace Internet, la photo d’une ex-cheftaine de service de Gynécologie au CHU de Ain-Taya, dans la banlieue est d’Alger. · 

Cette grande dame est décédée depuis quelques années maintenant d’un cancer du pancréas. Paix à son âme. Mais, pour ses ex Résidents, elle reste inoubliable. Elle était très pointilleuse sur la formation des médecins et particulièrement des spécialistes en Gynécologie-obstétrique. Très pédagogique aussi. Elle était impitoyable avec ses résidents à tel point que pour 5 minutes de retard, c’est, du point de vue pécuniaire, carrément la journée qui saute. Et vous n’avez surtout pas intérêt à rouspéter. · 

 Mais, avec ses malades, elle était d’une gentillesse… Elle était aussi très compréhensive et prenait en charge toutes leurs doléances. Elle n’hésitait pas à engueuler ses médecins si ceux-ci se montraient moins respectueux ou plus agressifs envers les malades et particulièrement avec les parturientes qui, lors de l’accouchement, chialaient dans la salle de travail. C’est ainsi qu’un beau jour, elle avait surpris un résident en fin de cursus entrain de crier sur une jeune femme qui n’arrivait pas à supporter la douleur de l’accouchement : · – Alors, Dr K, lui dit-elle ? Pourquoi tu engueules la femme ? Tu ne sais pas que les contractions utérines c’est très douloureux ? 

 – Oui Mme, je sais, réponds LE résident.

– Non, tu ne sais pas et tu ne le sauras jamais, réponds la Prof de Gynéco.

Parler de cette gynécologue, Mme Terki, même en si peu de mots, sans évoquer les autres patrons qui ont, eux aussi, contribué à la formation de plusieurs cohortes de médecins, serait injuste.

Alors rendons à César ce qui appartient à César.

Mme Terki était à l’origine dans le service de Gynécologie-obstétrique du CHU Mustapha dont le chef de service, le patron, pour utiliser un mot très en vogue dans le milieu médical à cette époque, était le Prof Ait Ouyahia, Aitou pour les étudiants… Je n’ai gardé aucun souvenir particulier de ce patron, mon passage dans ce service en tant qu’interne est à mettre aux oubliettes. En face de l’imposant bloc du service de Gynécologie, se trouve le service de Gastro-entérologie que la Prof Illoul gérait de façon très autoritaire. De mon temps, vers le milieu des années 80, on racontait, entre étudiants en médecine, une anecdote le concernant. Un jour un Mr est venu le voir. Il n’avait pas de RDV et le Prof n’était pas de consultation, ce jour-là, non plus. En fait, il l’avait carrément abordé dans le couloir à la fin de la visite des malades du service.

  • Dr Illoul, Dr Illoul !

Le Prof se retourne et demande d’un ton un peu sec à cet homme qui n’aurait pas dû être là, à cette heure-ci : 

– Oui, que désirez-vous Mr ?

L’homme, un peu gêné, mais résolu tout de même à ne pas rater cette occasion commença à justifier sa présence ici :

-Voilà, Pr Illoul, je suis un de vos anciens patients et j’ai actuellement des problèmes de santé. Si cela ne vous dérange pas, j’aimerai bien que vous m’examiniez… Avant que celui-ci ne termine sa phrase, le Prof l’interrompt et lui dit : –

– Prenez RDV chez ma secrétaire, c’est le bureau au fond du couloir, à gauche.

L’homme est collant. Il ne lâche pas prise et finit par avoir le dernier mot.

Le Prof le fait entrer dans son bureau et se met à écouter de façon quasi religieuse ses plaintes. Il s’agissait, en fait, d’une histoire de proctologie qui traîne depuis plusieurs années malgré les différentes thérapies qu’on lui a prodiguées à maintes reprises. Et même par le Prof en personne qui semblait pourtant ne pas se souvenir du tout de ce malade ! Après un interrogatoire poussé, on passe à l’examen clinique proprement dit. Le malade étant sur la table d’examen, en position génu-pectorale (ou position mahométane), l’examen clinique, en Gastro-entérologie, se termine systématiquement par un toucher rectal. C’est à ce moment précis que, comme une étincelle surgie de nulle part, la mémoire du Prof se rafraîchit : –

-Tiens, tiens, dit-il, je me rappelle maintenant de ce rectum !

lundi 22 novembre 2021

Election présidentielle française : en Algérie, « nous voterons Macron »

 

Un ami virtuel, journaliste de son état es géopolitique, vient de rédiger sur son blog et sa page Facebook un article concernant la prochaine élection présidentielle française. D’emblée, il suggère à l’Algérie de voter Macron. Et cela, « malgré la crise qui agite les relations algéro-françaises ». Sauf qu’il ne précise pas de quelle Algérie il s’agit. Celle de la diaspora algérienne en France qui, effectivement, devrait prendre en considération ces élections et s’entendre sur le « candidat le moins mauvais » ou celle qui représente le microcosme algérois et qui suit assidument ce qui se passe dans l’Hexagone.

Car, il faut bien le dire, le peuple, le petit peuple qui se trouve à l’intérieur du pays, lui, est à mille lieues de ces considérations géopolitiques. Il s’en fiche éperdument de qui sera le prochain Président français. Il n’en a rien à cirer d’autant plus que depuis l’apparition de la crise sanitaire Covid-19 et la fermeture des frontières, il n’espère plus se déplacer en France. Ou en tous les cas tant que la délivrance du fameux sésame, le visa, se fait avec parcimonie, son rêve touristique est reporté aux calendes grecques.

En vérité, quel que soit le Président qui sera élu, lors des prochaines élections présidentielles françaises de 2022 (Macron, Zemmour ou Le Pen), les relations algéro-françaises continueront à évoluer en dents de scie. Ce sera pendant longtemps encore une histoire de « je t’aime moi non plus ». Nous sommes plus qu’habitués à ces scènes de ménage dans ce couple infernal qui n’a pas encore digéré son divorce, divorce survenu dans des conditions dramatiques et dans le fracas des armes. Près de soixante ans après, les rancœurs, de part et d’autre, ne se sont pas dissipées. Les ressentiments sont encore tenaces.

Mais il est temps, me semble-t-il, de dénoncer, chez nous, en Algérie, cette forme d’hypocrisie de certains de nos responsables politiques qui, en public, lors de meetings électoraux par exemple, feignent vouer une haine viscérale à la France, et en privé font de mains et des pieds, qui pour inscrire son enfant au lycée français, qui pour obtenir un visa de séjour de longue durée et qui encore pour d’autres avantages plus importants. Sincèrement, qui, parmi ces gens-là, ne caresse pas le rêve fou de s’établir dans la banlieue parisienne et d’y finir ses jours ? Combien sont-ils, vivant en France, actuellement, les hauts responsables algériens qui avaient présidé aux destinées du pays pendant de longues années ? C’est un secret de Polichinelle.

Il n’y a pas si longtemps, j’avais lu, quelque part, dans la presse algérienne, un article où il était fait mention d’un chiffre effarant : 500, entre ex-ministres, ex-ambassadeurs et hauts cadres de l’Etat, etc. Dommage que je n’aie pas gardé la source pour pouvoir l’étaler, aujourd’hui, comme pièce à conviction. Il y était dit texto que presque tout le personnel politique algérien finit, une fois hors service, hors système, pour une raison ou pour une autre, par s’établir chez l’ancienne puissance coloniale.

Voilà pourquoi les Algériens devraient bien réfléchir avant de mettre le bulletin dans l’urne française, au sens propre et au sens figuré.

C’est décidé, nous voterons Macron, donc, car il est le seul, parmi les probables candidats qui n’a pas, à proprement parler, une dent contre les Algériens même si ses déclarations récentes avaient choqué quelque peu de ce côté-ci de la Méditerranée.

Un argument de taille en faveur de ce candidat : il est de la génération qui n’a pas connu les affres de la guerre. Il ignore peut-être une partie de l’histoire de l’Algérie, c’est ce qui l’a amené à dire que « l’Algérie n’existait pas avant la colonisation française ». Mais, ce ne sont là que des paroles. Autrement dit, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Après tout, nous autres Algériens aussi, nous ne connaissons pas sur le bout des doigts l’histoire de « nos » ancêtres les Gaulois.

mardi 2 novembre 2021

Lettre à mon frère tellement enthousiaste pour l’arabisation irréfléchie

 Cela fait presque deux siècles que le français est implanté en Algérie. Deux longs siècles que le français est langue de travail en Algérie et pourtant rares sont les gens qui le maîtrisent vraiment bien et on veut, paraît-il, le remplacer par l'Anglais ? Je trouve, personnellement, cette idée très populiste. Heureusement que le populisme, comme le ridicule d’ailleurs, ne tue pas.

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Mais, si elle venait à être concrétisée, cette idée risquerait de nous coûter encore de longues années de léthargie alors que le monde (dans lequel nous vivons) évolue à une vitesse vertigineuse. Ce n'est pas si évident que ça. Une langue étrangère ne s’impose pas par décret ministériel. Elle ne s’apprend pas du jour au lendemain non plus même dans les grandes écoles et les grandes universités. A supposer qu’on y mettra toute son énergie et qu’on imprimera une marche forcée, une cadence d’enfer à l’apprentissage de cette langue, il va falloir encore deux siècles pour en faire une langue de travail.

Quant à la langue arabe, vaut mieux ne pas en parler. Même si celle-ci est parlée par plus d’un milliard d’individus, force est d’admettre qu’elle reste très en retard dans le domaine de la science et de la technologie.

Ceci dit, cela me rappelle les années 1970, quand, subitement, après la fameuse crise pétrolière, la fièvre de l'arabisation s'était emparée des pouvoirs publics de l'époque, notamment de feu Houari Boumediene. Une phrase déplacée de la presse française de l’époque qui trouvait des défauts à notre pétrole, trop rouge à son goût, avait mis le feu aux poudres. Susceptibles, nous autres Algériens, avions réagi au quart de tour…

 Du jour au lendemain, on décréta l'arabisation de l'enseignement primaire et moyen. J'allais passer en deuxième année moyenne (5eme) et on nous laissa alors le choix entre l'arabe et le français. Evidemment, j'avais opté pour la poursuite de mes études en français. Un ami à moi, par contre, très mal conseillé par ses parents qui devaient avoir le nationalisme chevillé au corps, avait, lui, choisi l'arabe. A la rentrée scolaire suivante, nos routes se sont séparées.

Les années passèrent vite.

J'ai eu mon bac en 1977, série sciences, ce qui m'avait permis de faire des études de médecine. Un très long cursus. Mon ami, par contre, a eu plein de problèmes d'adaptation et n'a pu aller loin dans ses études. Il s'est retrouvé, après un stage professionnel, comme agent de la SONELGAZ à Alger (rue Khelifa Boukhalfa).

En 1990, après avoir obtenu mon DEMS de chirurgie, je suis venu à Bordj-Bou-Arreridj (pour exercer ma noble profession dans le service de chirurgie de l'hôpital Bouzidi Lakhdar) d'où est originaire mon ami. Deux ou trois ans après mon installation à Bordj, un beau jour, j'ai reçu la visite de cet ancien ami qui était alors de passage dans la ville qui l’a vu naître ; les retrouvailles furent très chaleureuses et empruntes d’une certaine nostalgie. Lors de notre discussion, nous avions évoqué nos années passées ensemble à l'école primaire de Caroubier, à Alger, et il est revenu, la voix émue et la larme à l'œil, sur cet épisode de l'arabisation irréfléchie qui a cassé la volonté de pas mal de jeunes de notre génération.

Mon cher frère, tu étais encore enfant en bas âge quand j'étais lycéen à Hussein Dey (Thaalibiya) mais j'aimais beaucoup rôder du côté du lycée Fromentin, Eugène Fromentin (on l’appelait aussi lycée Descartes), au Golfe, pas loin de notre quartier (Boulevard des Martyrs) et là, quand je voyais les enfants de la nomenklatura sortir du lycée avec leurs copains et copines français(es), ça me faisait très mal au cœur. Pourquoi eux et pas nous, les enfants d'el pueblo ? J’aurai aimé étudié dans ce lycée moi aussi. Malheureusement, ma condition sociale de « fils du pauvre » pour reprendre l’un de nos illustres écrivains en langue française, ne me le permettait pas. Mais, le fait d'être francophone était quand même une chance pour moi (par rapport à mon ami) et, aujourd'hui, je n'ai pas de complexe à me faire devant les enfants de l'ex nomenklatura qui n'ont, peut-être, eux, jamais pu aller loin dans leurs études. J'espère que l'histoire ne se répètera pas cette fois-ci. Sinon l'arabisation dont on parle maintenant serait comme celle des années 70. Elle enverrait paitre certains et mettrait sur la paille d’autres de cette génération d'écoliers et de lycéens pour que, à coup sûr, les enfants de la nouvelle nomenklatura (qui se trouvent actuellement dans les universités françaises) n'aient aucun mal à s'emparer du pouvoir.

Dans mon dernier post concernant l’injonction faite aux médecins de prescrire en langue arabe, j’avais pété un plomb. En effet, sous l’effet de la colère et de l’emportement, j’avais usé d’une expression que d’aucuns trouveraient peut-être condamnable et inappropriée. Surtout de la part d’un médecin. Médecin qui devrait, quelle que soit la situation, savoir garder raison et maitriser son self-control. Ce n’est que le lendemain, après relecture de ce post à tête reposée (après donc une bonne nuit de sommeil et, on le sait, la nuit porte souvent conseil) que je me suis rendu compte de cette bourde. Mais, il était déjà trop tard, le post ayant été déjà lu et partagé par de nombreux internautes. Je ne pouvais plus rectifier le tir. Et puis, de toute façon, la parole, c’est comme une balle, une fois sortie, elle ne revient plus. Trois possibilités s’offre alors à cette balle : ou elle rate sa cible, ou elle provoque des dégâts ou, dernière possibilité, elle fait ricochet en laissant juste un assourdissant sifflement. Sans en être vraiment sûr, je crois que c’est cette dernière impression qu’a laissé mon post.

En tous cas, mon intention, par ce post, n’a jamais été de porter atteinte à l’honneur de qui que ce soit. Ni d’insulter qui que ce soit.

Ceci dit, je reste intimement convaincu que les problèmes de l’Algérie n’ont aucun rapport avec les langues. Qu’on utilise le français, comme ça été toujours le cas jusqu’ici, ou qu’on arabise à outrance et en si peu de temps toutes les administrations, les Ministères, le système éducatif dans ses différents paliers, il n’en sortira rien de bon tant que les mentalités n’ont pas évolué, tant que l’esprit « je m’en foutiste » de l’Algérien (quel que soit le rang qu’il occupe dans la société) est toujours de mise. 

Un grand homme chinois avait dit « peu importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape la souris ». Cela pourrait également s’appliquer au domaine des langues : quand la réflexion est purement algérienne, peu importe la langue avec laquelle l’exprimer. Je ne citerai pas cette expression, très éculée de nos jours, dont celui qui l’avait imagée n’était pas moins patriote que ceux qui veulent, aujourd’hui, imposer l’arabisation d’une manière irréfléchie : Kateb Yacine


lundi 27 janvier 2020

Hirak et dernier pamphlet de Kamel Daoud

Non, on ne peut dire de Kamel Daoud qu'il est atteint du syndrome ou plutôt du complexe du colonisé parce qu’il a défendu l' « algérianité » pleine et entière d'Albert Camus. Non, ce n'est pas à cause de cela non plus qu'on doit le considérer comme ayant vendu son âme à l'ex puissance coloniale. Votre serviteur qui est pourtant loin d’être connu dans le milieu journalistique ou littéraire a eu aussi l'occasion d’écrire sur Albert Camus sans que personne ne lui reproche quoi que ce soit. En fait, les Algériens qui ont abordé la biographie ou l’œuvre littéraire de Camus sont innombrables, parmi eux des journalistes comme Daoud et qui n'ont, pourtant, été importunés par personne.
Kamel Daoud a dû certainement travailler dur pour arriver à cette situation d'intellectuel envié par certains et honni et jalousé par d'autres. Tous les Algériens, qui n'ont ne serait-ce qu'une fibre nationaliste, devraient être fiers de lui. On devrait être fier de lui par ce qu'il a su redonner ses lettres de noblesse à la littérature algérienne d'expression française. Parce que aussi, qu'on le veuille ou non, ailleurs, il est porté au pinacle même par le milieu germanopratin. On lui ouvre les colonnes de journaux et on le convie aux plateaux de télévision. Probablement pas à cause de ses beaux yeux mais parce que ce qu’il a à dire est toujours subtile et intéressant. Ce qu'il a à dire, on le sent d'ailleurs, sort de ses tripes. Il est même, quelque part, naïf et ne fait pas de calcul politicien pour exprimer à vive voix ce que la plupart d'entre nous, Algériens, n'ont pas le courage de dire ou plutôt, ce qui paraît plus juste, ont assez d'hypocrisie pour ne pas le laisser transparaître. Cependant, tout n'est pas merveilleux ou fantastique chez cet algérien que d'aucuns considèrent comme hors pair. Il y a aussi l'autre côté de la médaille.
En effet, on peut, parfois, être grisé par ses succès littéraires ou autres et se prendre pour un intouchable, un homme extraordinaire qui n’a de compte à rendre à personne. C’est certainement le cas de Kamel Daoud. Particulièrement en ces derniers jours où il occupe la « Une » d’un journal de Droite de l’Hexagone aussi prestigieux que le Point. Lequel journal lui a, par ailleurs, ouvert ses colonnes pour un article de pas moins de 5 pages bien pleines dans lequel ce journaliste-écrivain fustige le Hirak
Cette erreur d’appréciation d’un mouvement citoyen de contestation qui est loin de s’essouffler après presque une année d’occupation des rues et des boulevards des villes algériennes a été très mal accueillie par les Algériens. 
A vrai dire, on ne s’attendait pas, mais alors pas du tout, à cette sortie médiatique d’un de nos intellectuels qui était pourtant engagé, dès le début, dans ce mouvement. Pour quoi cette volte-face ? Pourquoi ce coup de poignard dans le dos du Hirak en ce moment précis ? Car il s’agit, ni plus ni moins, que de cela. C’est incompréhensible. Au moment où le Hirak s’attendait plutôt à un engagement beaucoup plus poussé, un engagement beaucoup plus sérieux et ans faille de tous les intellectuels, de toutes les personnalités politiques qui ont encore de la notoriété, du charisme et de l’autorité morale auprès du peuple, en vue de sa structuration, voilà que Kamel Daoud fausse compagnie à tout ce beau monde. Il change son fusil d’épaule et il part en guerre contre le Hirak.
Une volée de coups de bois vert tombe sur le Hirak.
N’est-ce pas que c’est frustrant ?
 On n’abandonne pas un navire en pleine tempête ! 
Mais, le Hirak a assez de ressources humaines et de ressorts psychologiques pour surmonter cette nouvelle épreuve. Depuis le temps, il s’est habitué aux retournements de veste, aux manœuvres machiavéliques d’un pouvoir finissant mais qui résiste encore et, enfin, aux jeux malsains des « Baltaguis », ces voyous, sans foi ni loi, souvent récidivistes invétérés, qui sont payés par des oligarques dont les intérêts sont directement menacés par la poursuite du Hirak. Il faut dire que Kamel Daoud a très mal choisi le moment de s’éclipser presque sur la pointe du pied, en couchant sur le papier des mots très durs, des mots qui crépitent comme les balles d’une Kalachnikov. 
Il est regrettable de le dire ainsi, mais de notre point de vue, Kamel Daoud est en train de passer, tout doucement mais inexorablement, de la position plus qu’enviable d’intellectuel au sens plein du terme à celle d’ « extellectuel », si on peut utiliser cette expression. Certes, ce mot n’existe pas dans le dictionnaire. Ni dans le Robert ni dans le Larousse. Mais, par ce néologisme de notre invention, nous voudrions tout simplement dire que pour la majorité de hirakistes qui suivent de près ou de loin Kamel Daoud, de Kamel Doaud l’intellectuel organique, il est dores et déjà envisagé de parler à l’imparfait. Au passé. En utilisant « Ex ». Comme pour une femme qui a partagé pendant longtemps votre ouche et qui s’est en allée un jour, par un beau matin brumeux, juste en laissant un mot griffonné sur la table de chevet, le divorce est bel et bien consommé. 
Ceci est la première suggestion du mot « extellectuel  ».
 Quant à la deuxième suggestion, il faut dire que par ce préfixe « ex », l’on pourrait peut-être parler de celui dont l’esprit intellectuel, l’importance des travaux de l’intellect comme écrire des œuvres littéraires, réaliser des films ou des pièces théâtrales, etc. , sont beaucoup plus considérés à leur juste valeur ailleurs que dans la société à laquelle il appartient. Autrement dit, revenir à « nul n’est prophète en son pays ». C’est ainsi que Kamel Daoud part souvent prêcher la bonne parole ailleurs, en France en particulier où, on pourrait presque dire, on lui déroule le tapis rouge. De plus, là, il ne risque pas grand-chose, liberté d’expression oblige. 

lundi 8 juillet 2019

Le hirak et la contre-révolution (4)


Le changement de têtes n’a pas concerné que les principaux partis de l’ex coalition au pouvoir dont je viens de parler ci-dessus. Il a concerné aussi certaines associations satellites du FLN telles que la puissante organisation syndicale, l’UGTA, tenue d’une main de fer par un vieux schnock  depuis plus de vingt ans maintenant. Après plusieurs semaines de bras de fer entre les syndicalistes et cet ex patron de l’UGTA,  on pensait que cette dernière allait renouer réellement avec  la vocation qui devait lui échoir : la défense des intérêts des travailleurs encartés en son sein. On pensait qu’elle allait renouer avec son rôle de défenseure acharnée du prolétariat.  Grande fut la déception des travailleurs, notamment ceux de la ZI de Rouïba, à Alger, qui ont toujours été à l’avant-garde des luttes syndicales en Algérie. Les évènements d’octobre 1988, pour ceux qui s’en souviennent encore, avaient d’ailleurs démarré à partir de cette zone pour s’étendre ensuite au reste du pays.  
Le FCE (l’équivalent du MEDEF, en France), principal bailleur de fonds à la campagne électorale d’Abdelaziz Bouteflika (qui, finalement, n’a pas eu lieu), a, lui aussi, connu un changement à sa tête après que son ex patron ait été incarcéré à la fameuse maison d’arrête d’El Harrach pour avoir tenté de fuir du pays en emportant, tenez-vous bien, 5000 Euros non déclarés et deux passeports dont un de sa Majesté la reine  d’Angleterre. Il a été remplacé par un transfuge du PT (parti des travailleurs de la pasionaria Louisa Hanoune), élu avec un score qui dépasse tout entendement.  99, 99%. Qui dit mieux ? Ce score électoral n’a jamais été atteint par personne même dans les ex pays de l’Est, URSSS comprise, qui étaient connus par leur totalitarisme pur et dur.
Tous ces changements-là ne sont pas le fait du hasard.  Ils ont été soit imposés par la « rue » algérienne soit par le « système » lui-même dans le cadre de sa politique de « sauver ce qui peut l’être » en procédant à des changements de façade.  Un simple rafistolage afin d’apaiser les esprits.  Mais, les algériennes et les algériens ne sont pas assez dupes. Ils savent très bien que le pouvoir algérien a déjà eu, par le passé, recours à cette méthode dont la devise, tirée du film  le « Guépard » du réalisateur italien Visconti,  est « il faut que tout change pour que rien ne change ».* C’est pour cela d’ailleurs qu’ils n’ont pas l’intention, du moins pour l’instant, de mettre fin à leur Hirak. Le peuple ayant décidé de se réapproprier sa souveraineté, il ne reculera devant rien. Le mur psychologique de la peur est tombé.  On n’a plus rien à craindre : c’est vaincre ou mourir.  
Les véritables changements que le peuple attend avec impatience depuis le 22 février dernier est le départ de tous les « B » qui étaient à la tête des principales institutions de l’Etat.
 Le premier d’entre eux, n’est autre qu’Abdelaziz Bouteflika, Président de la République pendant deux décennies, poussé à la porte de sortie le 2 avril 2019 par le vice ministre de la défense nationale, Ahmed Gaïd Salah,  et ce, dès son retour du CHU de Genève où il venait de passer plusieurs jours en soins intensifs.  L’Histoire retiendra de lui qu’il a été le pire Président que l’Algérie ait connu.  Les mauvaises langues  n’hésiteraient pas à dire qu’il s’était, en quelque sorte, vengé du peuple algérien pour avoir été, à la mort de son mentor Houari Boumediene, en 1978, poussé à l’exil. A l’époque, il croyait qu’il était le mieux placé pour succéder, au pouvoir, à Houari Boumediene.  A la dernière minute, il avait été écarté par les militaires. Ceux-ci avaient opté pour le plus vieux d’entre eux  ayant le grade le plus élevé : Chadli Bendjedid. 
 Après une traversée du désert de vingt ans, Il fut rappelé par ces mêmes militaires algériens pour prendre les destinées du pays au sortir d’une décennie de terrorisme ravageur.  Une chose essentielle entrait, sans aucun doute, en ligne de compte de ces militaires : son expérience diplomatique et son carnet d’adresses, probablement encore bien rempli, qui lui permettraient, peut-être, de redorer le blason de l’Algérie terni par le terrorisme islamiste.  Et effectivement, au début de son règne, il bougeait beaucoup, il se rendait souvent à l’étranger « plaider la cause algérienne », il assistait à des sommets économiques tels celui de Crans Montana, en Suisse, pour essayer de convaincre certains investisseurs étrangers de venir s’installer en Algérie.  Enfin, il mit fin à la « fitna », à la guerre civile ou  « guerre contre les civils » selon certaines personnes malintentionnées. Ce qui, avouons-le, n’était pas une mince affaire. Mais, en réalité, le dossier de cette question de « la réconciliation nationale » était déjà sur le bureau présidentiel, occupé pendant quelques années par l’ex Général Liamine Zeroual, avant l’élection d’Abdelaziz Bouteflika.  Autrement dit, il faut bien reconnaître que c’est bien l’ex Président Zeroual, le seul président algérien à être élu dans des conditions normales, sans fraude ni trucage des urnes,  qui a eu cette l’idée, inspiré en cela  de l’exemple de l’Afrique du Sud qui, grâce à Nelson Mandela, l’ancien et le plus vieux  prisonnier de l’ANC, avait mis fin à l’apartheid.
Hormis ce point positif (que l’on met volontiers sur le compte d’Abdelaziz Bouteflika) qui a, il est vrai, permis de ramener la paix, tout son règne a été caractérisé par une gabegie sur tous les plans. Il n’y a eu ni développement socio-économique comme on voudrait bien nous faire croire en nous présentant certaines réalisations infrastructurelles comme des  « projets du siècle », ni  autre chose. Preuve en est que, vingt ans après sa prise du pouvoir,  nous continuons à dépendre des exportations des hydrocarbures.  Nous continuons toujours à « manger » notre pétrole. Et, le plus malheureux dans l’affaire, c’est qu’une bonne partie de cette rente, de ces rentrées de recettes en devises fortes, allaient dans des comptes offshore (et les paradis fiscaux) des différents responsables politiques qui faisaient partie du clan présidentiel. Sous son règne, la corruption s’était généralisée à outrance. Et l’oligarchie, nouvellement créée, s’était tout de suite retrouvée aux commandes d’institutions politiques de premier ordre, telle l’APN (assemblée populaire nationale). Voilà pourquoi, dès le départ, le hirak a placé la barre très haute. Il voulait, il exigeait le départ de tous ces responsables dont les noms, coïncidence oblige, commencent par la lettre « B ».  Le premier B tombé, a eu un effet de dominos sur les autres.
Le deuxième B dont la tête était mise à prix, n’était autre que l’ex Président du Conseil Constitutionnel,  Tayeb Belaiz, un proche de l’ex Président, originaire comme Bouteflika, de la région de Tlemcen.   Sous la pression de la rue, celui-ci a fini par déposer sa démission, au Président intérimaire, Abdelkader Bensalah, le 16 avril 2019.
             

mardi 2 juillet 2019

Le Hirak et la contre-révolution (3)

Se sachant très détestés par le hirak qui ne cesse pas d’appeler à leur dissolution, particulièrement le FLN originel (et non ce néo FLN infesté par des opportunistes de tout bord) considéré à juste titre comme étant un patrimoine de tout le peuple algérien, ces partis n’ont d’autre choix que de faire le dos rond et d’espérer que la bourrasque passe ou de se cramponner au véritable pouvoir : l’institution militaire.


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Ces partis, acculés jusqu’à leurs derniers retranchements par le peuple, croient, peut-être, avoir trouvé la parade : Le FLN change de SG.
De Mouad Bouchareb, celui-là même qui avait, rappelons-nous, fait déloger l’ex Président de l’APN (qui était pourtant du même bord politique que lui), en procédant carrément à une pose d’un cadenas sur la porte d’entrée de cette auguste institution, on se rabat sur un autre jeune loup aux dents longues. Un ancien trabendiste notoire qui s’est converti à l’industrie électronique.  Chose jamais vue ailleurs. Le monde en est resté sans voix !
Ce parti se trompe lourdement. Il ne suffit pas de changer une tête par une autre tête, même plus sympathique et plus photogénique, pour rester dans la grâce du peuple. Ce parti est bel et bien voué aux gémonies. Il doit disparaître de la scène politique algérienne. Tôt ou tard. Et tôt serait mieux que tard.
Quant au RND, son ex patron, plusieurs fois Premier ministre sous le règne d’Abdelaziz Bouteflika, est carrément en tôle. Au « Quatre hectares ». Dans une cellule individuelle, où, par le temps caniculaire qui fait actuellement, il doit suer à grande eau, le pauvre. J’allais écrire « cela se passe de tout commentaire », mais, je me suis ravisé. Je me suis dit, dans mon for intérieur, qu’on n’a pas le droit de bouder sa joie. Ce n’est tout de même pas tous les jours qu’on voit des hommes d’Etat, des hommes qui, il n’ya pas si longtemps, décidaient de tout, en Algérie, rejoindre illico presto, sur ordre d’une justice, instrumentalisée ou pas, la grande maison d’arrêt d’El Harrach.
Ahmed Ouyahia, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est connu pour avoir mis, dans les années 1990, quand il était au summum de sa force politique, beaucoup de responsables d’entreprises publiques, en prison. Parfois pour des motifs qui n’en valaient pas vraiment la peine, selon les comptes-rendus de la presse de l’époque. Ce qu’il lui arrive aujourd’hui n’est qu’un simple retour de manivelle. C est, en fait, comme l’histoire de « l’arroseur arrosé ». Et il le mérite amplement. Lui, il n’a pas seulement failli dans la gestion d’une entreprise publique mais il a conduit le pays tout entier à la faillite. Et ce ne sera pas la planche à billets qu’il avait préconisée il y a tout juste une année qui sauvera ce pays de la crise économique dont les effets commencent à se faire déjà sentir. Pourtant, « La banque d’Algérie avait même averti l’exécutif contre les conséquences inflationnistes de cette opération sur l’économie, le pouvoir d’achat et la valeur du dinar » (1).
En fait, dès le départ, on avait compris que l’incarcération de ces hommes d’Etat, réclamée à cor et à cris par les « hirakistes » entrait plutôt dans le cadre d’une politique d’instrumentalisation de la justice mise en place par les hautes autorités du pays, celles qui détiennent actuellement les manettes du pouvoir. Celle-ci consistait à sacrifier quelques têtes pour sauver l’essentiel du système ou ce que l’ex SG du FLN, Ammar Saidani, avait qualifié récemment « d’Etat profond ». Cela fait partie, sans doute, des plans de la contre-révolution. Paris vaut bien une messe, n’est-ce pas ?
Au début du Hirak, en plus des manifestations du vendredi qui drainaient des hommes et des femmes de tous âges et de toutes conditions sociales, on assista à des sorties ou des sit-in, sur leurs lieux de travail même, de toutes les corporations ; médecins dans les CHU ou les hôpitaux régionaux, journalistes au niveau de la place d’Alger dédiée à la « liberté de la presse », Magistrats, juges et avocats au niveau des tribunaux ou au niveau du siège de la haute cour de justice, étudiants au niveau de la Fac centrale d’Alger… L’organisation de cette forme de protesta, pacifique et civilisée, nous mettait du baume sur le cœur et nous étions plein d’espoir quant à l’aboutissement inéluctable du mouvement citoyen vers la chute du régime de Bouteflika et l’instauration, secondairement, d’une 2e République.
Lors d’une de leurs manifestations, les hommes de loi avaient fait des promesses solennelles, la main droite sur le cœur, comme s’ils allaient tenir le serment lié à leur professions respectives, qu’aucun algérien ne serait inquiété ni poursuivi en justice pour des activités politiques en rapport avec le « hirak ». Or, depuis quelques temps, il devient de plus en plus clair, qu’au vu du nombre important de « hirakistes » qui sont arrêtés puis embarqués par les forces de l’ordre et mis ensuite en détention provisoire par les juges, que ces hommes de loi aient trahi leurs promesses et fait fi de tous leurs principes. Ils ont beaucoup plus à faire avec les jeunes manifestants pacifiques qu’avec les vieux voyous en col blanc de la « 3issaba ». Ils n’obéissent plus à leur conscience mais aux injonctions venues d’en haut via les téléphones cellulaires. Il est incontestable que la contre-révolution ait agi à ce niveau-là aussi.

  1. https://www.algerie-eco.com/2019/04/15/planche-a-billet-qui-assumera-les-consequences/

Ma rencontre avec Albert Camus (suite)

  Par ailleurs, au niveau de certains stands, on organisait des séances de dédicaces avec les auteurs concernés. Aussi bien Algériens qu’étr...